Une femme, plume à la main au cœur du XVIe siècle, ose défier la hiérarchie ecclésiastique et tendre la main aux exclus. Catherine Zell, née Schütz, n’est pas un nom dominant les livres d’histoire mais sa trace, vive et singulière, traverse encore aujourd’hui les débats sur le rôle des femmes dans la réforme. Pourquoi cette figure féminine marquante, plus discrète que Luther ou Calvin, ne cesse-t-elle d’intriguer chercheurs comme croyants ? Que révèle son parcours sur l’engagement religieux et la place accordée, rarement de façon égalitaire, à la parole des femmes ?
Sommaire
Quel contexte pour comprendre l’influence de Catherine Zell ?
L’Europe du XVIe siècle connaît des révolutions spirituelles soudaines et profondes : la Réforme protestante ébranle en quelques décennies, sous l’impulsion de Martin Luther (thèses affichées à Wittenberg en 1517 selon Scott H. Hendrix, « Martin Luther: Visionary Reformer », Yale University Press, 2015), toute la structure de l’Église latine médiévale.
Face à ces bouleversements, Strasbourg se distingue par une effervescence intellectuelle rare. Ville stratégique à cheval entre mondes franc et germanique, elle attire théologiens et humanistes. C’est là que Catherine Zell s’affirme comme réformatrice œcuménique. Fille d’un imprimeur, elle grandit dans cet environnement où livres et débats circulent (Nikolaus Zedschitz, « Catherine Zell and the Reformation in Strasbourg », Journal of Ecclesiastical History, 1999). Elle épouse en 1523 Matthias Zell, l’un des premiers pasteurs engagés dans la Réforme locale. Devenir femme de pasteur ne sera jamais pour elle synonyme d’effacement : bien au contraire, c’est un tremplin vers l’action sociale, le soutien et la consolation des pauvres et des banni(e)s.
Comment Catherine Zell s’impose-t-elle comme voix singulière ?
Quelle est la portée de ses actes publics et de sa prise de position publique ?
À contre-courant de la plupart des femmes de son temps, Catherine Zell prend sans relâche la plume. Ses lettres et écrits religieux, dont la première publication date de 1524, témoignent d’une vigueur théologique et littéraire exceptionnelle pour une femme à cette époque. Dans « Brief an die Leidenden im Gefängnis zu Calais » (« Lettre aux prisonniers souffrants de Calais ») écrite en 1524 puis diffusée rapidement, elle s’adresse aux anabaptistes persécutés, leur offrant soutien spirituel et politique. Plusieurs sources notent l’audace de ses propos et son refus du silence imposé aux femmes (Elsie McKee, « Catherine Zell: Church Mother, Defender of the Despised and Oppressed », Oxford University Press, 2001).
Catherine multiplie les prises de position publiques même lorsqu’elle reçoit menaces et critiques. Sa correspondance avec Martin Bucer (réformateur strasbourgeois majeur) montre un échange intellectuel direct et une revendication de légitimité pour les femmes dans la parole croyante. Son argumentation s’appuie autant sur la lecture biblique que sur une vive conscience sociale : elle ménage la doctrine mais secoue les conventions sociales autour de la théologie protestante.
Comment exerce-t-elle une action sociale concrète ?
En 1529, Strasbourg accueille près de 150 réfugiés expulsés lors de la guerre des Paysans. Catherine Zell organise les secours, nourrit, loge et soigne, guidée par un engagement religieux prenant racine dans l’idée que foi et charité doivent marcher ensemble. Les archives municipales de Strasbourg attestent son implication matérielle : Zell évite sciemment toute distinction confessionnelle entre aidés. L’ouvrage collectif « Femmes et pouvoir dans l’Europe moderne » dirigé par Natalie Zemon Davis (Éditions Albin Michel, 1998) souligne le caractère œcuménique de sa compassion, rare à ce niveau, et la rapproche de figures telles qu’Argula von Grumbach ou Marie Dentière.
D’autres actions sont plus symboliques. Après la mort de son mari en 1548, Catherine continue à défendre activement veuves, enfants démunis et fugitifs religieux. Sa maison devient un refuge temporaire pour qui cherche protection lors des périodes d’intolérance accrue. Ainsi s’incarne chez elle non seulement une présence de femme de pasteur – déjà pionnière car ce statut, officialisé par la Réforme, consacre la possibilité pour les ministres du culte de se marier – mais aussi une vocation profondément diaconale, doublée parfois d’une audace pastorale.
Quelle place attribuer à Catherine Zell parmi les grandes figures réformatrices ?
Qu’apporte-t-elle à la réflexion sur le rôle des femmes dans la Réforme ?
Si Jean Calvin ouvre à Genève des perspectives d’organisation nouvelle pour les Églises réformées, ni lui ni d’autres chefs réformateurs ne prônent explicitement la prédication ni l’écriture publique pour les femmes. Catherine Zell, à l’instar d’Argula von Grumbach (Bavière, années 1520), propose un modèle alternatif. Par son engagement religieux affirmé, sa maîtrise des textes sacrés et sa constance à écrire, elle impose la possibilité d’un apostolat féminin.
Dans son commentaire sur le Psaume 51 publié en 1558 – plusieurs années après les premières lois anti-protestantes royalistes – Catherine refuse que “l’ordre naturel” serve à museler la voix féminine lorsque c’est pour soutenir les opprimés et rappeler la primauté de la grâce. Cette posture se fonde sur les épîtres de Paul aussi bien que sur les exemples du Nouveau Testament (McKee, op. cit.), et préfigure nombre de débats ultérieurs sur la place des femmes dans la théologie protestante.
Pourquoi peut-on parler d’une réformatrice œcuménique ?
Catherine Zell n’a jamais cherché à fonder un mouvement autonome ; elle appartient pleinement à la dynamique de la Réforme rhénane mais critique publiquement les querelles stériles entre confessions émergentes. Plusieurs passages de ses lettres appellent au pardon réciproque entre catholiques, luthériens et zwingliens : « J’écris en tant que sœur chrétienne voulant la paix de tous ceux qui confessent le Christ ». Ce choix témoigne d’une ouverture tournée vers la coexistence, écho prématuré de l’idéal œcuménique contemporain.
Les historiens voient en elle une passagère entre mondes, une intello-humaniste de terrain capable d’agir localement tout en pensant universellement. Rare exemple d’une femme dont l’exemple voyagea en dehors de Strasbourg pendant sa propre vie : ses ouvrages furent mentionnés à Zurich, Bâle et Lyon (voir Peter Matheson, « Renaissance der Frauen: Reformatorinnen Europas », Vandenhoeck & Ruprecht, 2010).
L’essentiel
- Née à Strasbourg vers 1497, Catherine Zell fut une des premières femmes à publier des textes de théologie protestante et à défendre publiquement des exclus religieux.
- Comme femme de pasteur, elle procura aide matérielle et spirituelle aux nécessiteux, incarnant une action sociale pionnière et œcuménique.
- Ses lettres et écrits religieux dévoilent une réflexion exigeante sur la place des femmes dans la Réforme, défendant l’utilité de leur parole dans l’espace public chrétien.
- Sa prise de position publique face à l’intolérance et son engagement religieux font d’elle une figure féminine marquante du XVIe siècle européen.
- Catherine Zell engage encore aujourd’hui les réflexions sur l’accessibilité des femmes aux responsabilités et à la transmission dans les traditions religieuses.
Où trouver aujourd’hui l’héritage de Catherine Zell ?
La mémoire de Catherine Zell se perpétue surtout par ses textes et l’étude de sa correspondance. Quelques lieux à Strasbourg gardent sa trace, notamment l’Église Saint-Pierre-le-Jeune où prêcha son époux Matthias Zell, et les archives protestantes où reparaissent ses écrits. Ces dernières années, universités et associations féminines protestantes redécouvrent sa pensée lors de colloques (Université de Strasbourg, colloques de 1999 et 2017), soulignant combien le rôle des femmes dans la réforme reste un enjeu actuel dans la théologie protestante.
L’impact de sa trajectoire dépasse largement son aire géographique. Des historiennes telles qu’Elsie McKee ou Sabine Kramer montrent que son affirmation d’une compétence spirituelle féminine anticipe de deux siècles certains arguments majeurs pour l’accès des femmes au ministère pastoral (voir Kramer, « Die Reformatorinnen: Frauen gestalten die Reformation », Evangelische Verlagsanstalt, 2016). Il n’y a pas, chez Catherine Zell, séparation stricte entre bienfaisance et ambition intellectuelle : elle associe action directe et rigueur d’analyse, contribuant ainsi à l’évolution des attentes sur l’engagement religieux féminin.
Questions fréquentes sur Catherine Zell et l’histoire religieuse
Quels textes importants Catherine Zell a-t-elle écrits ?
- « Brief an die Leidenden im Gefängnis zu Calais » (1524) : lettre adressée à des prisonniers anabaptistes.
- « Eine große Verantwortung » (vers 1534) : défense des pasteurs mariés.
- Commentaires du Psaume 51 » (1558) : méditation biblique sur la grâce et le pardon.
Ses textes sont étudiés pour leur profondeur théologique et la force de leur engagement personnel, rares alors sous la plume d’une femme.
En quoi Catherine Zell fut-elle différente des autres femmes de la Réforme ?
Beaucoup de femmes apporteront soutien matériel ou éducatif mais Catherine Zell affirma une visibilité publique inhabituelle. Elle prit la parole dans des lettres ouvertes, consacra des écrits à la défense théologique et agissait directement auprès de toutes confessions, dépassant souvent les frontières doctrinales traditionnelles.
| Nom | Actions | Pays/Région |
|---|---|---|
| Catherine Zell | Aide sociale, écrits religieux, plaidoyer œcuménique | Strasbourg |
| Marie Dentière | Essais, prédication clandestine | Suisse (Genève) |
| Argula von Grumbach | Lettres-pamphlets, débats publics | Bavière |
Quel était son rapport avec la théologie protestante officielle ?
Catherine Zell s’inscrivait dans l’église protestante établie mais prenait volontiers ses distances d’avec ses rigidités institutionnelles, en particulier sur les questions d’exclusion ou d’accueil des minorités. Son œuvre dialogue constamment avec Martin Bucer et adopte une attitude conciliante en matière de doctrines secondaires.
- Soutien scolaire et matériel aux orphelins sans distinction confessionnelle
- Correspondance avec les principaux théologiens locaux
Son héritage a-t-il constitué un modèle durant les siècles suivants ?
Après sa mort en 1562, Catherine Zell n’eut guère de disciple direct mais plusieurs mouvements féministes protestants et responsables laïques évoquent encore aujourd’hui son exemple. Elle fut redécouverte au XXe siècle comme source d’inspiration pour celles et ceux qui militent en faveur de la mixité dans l’enseignement ou les structures ecclésiales.
- Modèle pour l’action sociale protestante
- Référence dans les travaux universitaires sur le rôle des femmes dans la Réforme
- Auteur cité lors de débats contemporains sur le clergé féminin

