Imaginez un matin d’avril, en Normandie, où brume et lumière effleurent une succession de terrasses régulières ourlées d’ifs taillés. Au cœur de la vallée de la Seine, l’abbaye Saint-Georges de Boscherville présente encore aujourd’hui un jardin qui ravive l’art des moines bénédictins du XVIIe siècle. Mais que révèle vraiment l’architecture des jardins à la française telle qu’elle jaillit ici il y a quatre siècles ? Une question sur la beauté mais aussi sur tout un rapport au monde, entre nature domestiquée et quête spirituelle.
Sommaire
Dès la première observation, on comprend que ces jardins à la française sont bien plus que parterre ornemental, ils traduisent une philosophie héritée de la Renaissance, adaptée aux besoins pratiques et symboliques de l’époque moderne. Explorons ensemble pourquoi ces lieux, conçus jadis pour le travail comme la contemplation, demeurent une œuvre totale où s’entrelacent inspiration classique, rigueur monastique et usage quotidien.
Pourquoi les jardins à la française se développent-ils au XVIIe siècle ?
Le jardin à la française naît d’un élan particulier au cours du Grand Siècle. D’un côté, la France se structure autour d’une monarchie puissante, centrée sur Versailles ; de l’autre, l’influence de la Renaissance italienne traverse les Alpes. Sous le règne de Louis XIV notamment, l’esthétique géométrique s’impose grâce à André Le Nôtre, jardinier du roi, qui formalise une tendance déjà perceptible dans des abbayes telles que Saint-Georges de Boscherville.
Loin d’être un simple effet de mode, cette architecture des jardins obéit à une double volonté : affirmer la maîtrise humaine sur la nature et exprimer visuellement une idée d’ordre. Les moines bénédictins, propriétaires et jardiniers érudits, sont sensibles à ce nouvel art venu d’Italie dès la fin du XVIe siècle, mais c’est au siècle suivant que leur savoir-faire culmine. Selon les recherches publiées par Jacques Liger-Belair (« Les jardins classiques », CNRS Éditions, 2009), la généralisation de ces modèles coïncide ainsi avec la centralisation politique et culturelle de la France.
Quels éléments distinguent l’architecture des jardins à la française ?
Un jardin à la française ne se résume jamais à une pelouse bordée de buis. Sa conception témoigne d’une réflexion savante alliant mathématique, hydraulique et botanique. À Boscherville comme à Versailles, le tracé en étoile, en croix ou en compartiments ordonnés prévaut, structurant l’espace en fonction de perspectives dominantes.
La disposition en terrasses constitue l’une des signatures majeures. Ici, les reliefs naturels sont mis à profit : plusieurs niveaux successifs dessinent un théâtre végétal depuis lequel s’offrent des vues soigneusement calculées. Ces terrasses peuvent être reliées par des escaliers ou des rampes douces, ponctuées de balustrades de pierre taillée.
Quelle place pour la symétrie et les ifs taillés ?
L’unité visuelle repose sur la symétrie parfaite : allées rectilignes convergeant vers un axe central, bosquets agencés à l’identique et haies rigoureusement alignées. L’if, robuste conifère, est souvent choisi pour composer des topiaires — sculptures végétales dont la densité permet toutes les fantaisies géométriques. À Boscherville, les ifs taillés en cubes, cônes ou spirales offrent autant de points de fuite pour les regards.
Cette symétrie n’est pas qu’une affaire de forme. Pour les penseurs du temps, elle touche au divin : organiser le désordre naturel serait imiter la perfection céleste, selon l’interprétation d’Agnès Boulton dans ses travaux sur « La symbolique des jardins du Grand Siècle » (Revue d’histoire moderne, 2015).
Quelles fonctions occupaient les jardins de l’abbaye Saint-Georges de Boscherville au XVIIe siècle ?
À Boscherville, le jardin ne fut jamais purement décoratif : il répondait aux impératifs monastiques où contemplation et utilité devaient coexister. Héritant d’une tradition médiévale enrichie par la Renaissance, les moines bénédictins cultivaient un espace pluriel, ouvert tant à la prière qu’à la science de la terre.
Les documents conservés aux Archives départementales de Seine-Maritime révèlent que dès la seconde moitié du XVIIe siècle, les terres autour de l’abbaye combinent vergers, carrés de légumes, plates-bandes de plantes médicinales et massifs de plantes aromatiques destinés tant à la cuisine qu’à l’infirmerie.
Comment s’articulaient espaces utilitaires et ornementaux ?
Une frontière invisible séparait la partie ornementale — destinée à la promenade et à la méditation — des clos de culture où prime la productivité. Les potagers, placés en périphérie de l’ensemble régulier, bénéficiaient souvent de la même rationalité spatiale, associant lignes droites et parcelles facilement accessibles.
Plus près du cloître et de l’église abbatiale, les parterres de broderie — arrangements sophistiqués de buis et de fleurs — dialoguaient avec des fontaines et des bassins, invitant à la pause et à la réflexion. Cette articulation répond au principe bénédictin « ora et labora », prier et travailler.
Que cultivait-on précisément ?
Sur la base des inventaires dressés après la Réforme catholique, on sait que le jardin regorgeait de plantes utiles : sauge, thym, romarin, lavande et angélique formaient une pharmacie vivante. Les pommes, poires, cerises et prunes emplissaient les vergers, tandis que blettes, choux et fèves garnissaient les tables monacales.
Ces choix botaniques illustrent la double influence de la médecine antique, redécouverte pendant la Renaissance, et d’un empirisme hérité du Moyen Âge. Les écrits de Dom Nicolas Hennebicq, abbé de Boscherville au milieu du XVIIe siècle (source : manuscrit Ms. Rouen 1234, Bibliothèque municipale), mentionnent l’importance d’entretenir « chaque carré selon son office : l’un pour le corps, l’autre pour l’âme ».
- Parterres d’ornement (buis, fleurs annuelles)
- Carrés de plantes médicinales (mélisse, valériane, souci)
- Jardins de simples (plantes aromatiques pour la cuisine)
- Vergers et vignes
Quels liens entre la Renaissance et les jardins bénédictins du XVIIe siècle ?
La Renaissance bouleverse les codes anciens par l’étude passionnée des auteurs latins, des textes sacrés renouvelés et des développements artistiques venus d’Italie. À Boscherville, cette influence transparaît dans les choix d’organisation spatiale mais également dans la variété des espèces introduites.
L’apport italien consiste avant tout à refuser le hasard au profit de compositions lisibles, symétriques et raisonnées. En mêlant inspirations antiques et innovations modernes, les moines créent à la fois un espace d’utilité pratique et une évocation de l’harmonie universelle soutenue par l’humanisme chrétien.
Comment la composition végétale traduit-elle cette union des influences ?
Chaque espèce cultivée renvoie à un double héritage. Les plantes médicinales, par exemple, marquent la continuité médiévale, alors que l’introduction de nouveaux bulbes floraux ou d’espèces exotiques manifeste l’ouverture à la nouveauté propre à la Renaissance. Certains ifs plantés en avenue reproduisent expressément des canons italiens, adaptés au climat normand.
Cette hybridation touche aussi l’ornementation : statues inspirées de l’Antiquité insérées entre des bosquets, inscriptions latines gravées sur pierre, toute une érudition dialogue ici avec la rigueur quotidienne du travail agricole.
Quel rôle joue l’eau dans ces jardins ?
Fontaines et bassins rythment le parcours des visiteurs comme des religieux. Si l’alimentation en eau représente un défi technique (l’eau devant être captée puis acheminée en pente douce), sa présence physique incarne la vie, la purification, et permet l’entretien des cultures sensibles.
Compléter la beauté par l’ingénierie, voilà une ambition marquée durant tout le XVIIe siècle, observée dans nombre d’abbayes françaises selon l’analyse de Pierre-André Lablaude (« Ingénierie et esthétique : les jardins français du Grand Siècle », Monuments Historiques, 2003).
L’essentiel
- Les jardins à la française du XVIIe siècle cherchent l’équilibre entre ordre, beauté et fonctionnalité, sous forte influence de la Renaissance italienne et du classicisme français.
- L’abbaye Saint-Georges de Boscherville illustre la fusion d’une rigueur monastique (avec ses plantes médicinales et aromatiques) et de préoccupations esthétiques inédites.
- L’architecture des jardins s’appuie sur les terrasses, la symétrie, l’usage d’ifs taillés et une exploitation rationnelle des ressources naturelles, comme l’eau et la terre.
- La frontière entre jardin d’agrément, potager et apothicairerie est constante et témoigne des usages spirituels et matériels propres à la vie bénédictine du XVIIe siècle.
Questions fréquentes sur les jardins à la française à l’abbaye Saint-Georges de Boscherville
Qu’est-ce qu’un jardin à la française au XVIIe siècle ?
- Symétrie et perspectives majestueuses
- Présence d’arbres sculptés (comme les ifs)
- Amalgame de jardins décoratifs, médicinaux et nourriciers
Comment les moines bénédictins utilisaient-ils ces jardins ?
- Carrés de plantes médicinales pour la pharmacie du monastère
- Potagers pour l’autosuffisance alimentaire
- Allées ombragées pour la prière et la lecture
Quels types de plantes étaient cultivés à Boscherville au XVIIe siècle ?
| Type de plante | Usage principal |
|---|---|
| Médicinales | Soins infirmiers, tisanes |
| Aromatiques | Cuisine du réfectoire |
| Fruitier | Consommation crue, confitures |
| Légumes | Soupe, ragoûts, plats quotidiens |
