Une autre fin du monde est possible

La perspective d’un effondrement de notre civilisation à l’échelle planétaire implique une monumentale remise en cause de nos modes de vies – et plus encore : du regard que nous portons sur la vie ! Comme il est peu probable qu’un sursaut global des consciences mène, dans les années à venir, à un revirement collectif pour organiser la décroissance de nos sociétés, il faut se préparer à vivre dans un monde beaucoup plus dur que celui que nous connaissons aujourd’hui.

Toutefois, le pire peut devenir le meilleur si nous savons tourner les choses du bon côté. C’est l’avis de Pablo Servigne, Raphael Stevens et Gauthier Chapelle dans ce livre Une autre fin du monde est possible (1), paru en 2018, soit trois ans après la sortie de leur premier livre Comment tout peut s’effondrer (2) que nous avons présenté dans la précédente revue Acropolis. (3).

Nous sommes allés trop loin : le réchauffement climatique, l’extinction de la biodiversité, la pénurie des ressources énergétiques et minérales, la pollution… Pour les collapsologues, il n’est plus question de « développement durable » ou de « croissance verte ». Les mots « croissance » et « développement » doivent être définitivement abandonnés. Quand bien même l’humanité se brancherait sur un réservoir d’énergie infini, elle ne ferait qu’accélérer son mouvement irrésistible d’exploitation de la nature qui conduit, aujourd’hui, à la sixième extinction de masse des espèces vivantes, avec toutes les conséquences que cela comporte sur notre capacité, non seulement à cultiver la terre pour nourrir nos estomacs, mais à cultiver nos imaginaires pour nourrir nos esprits au contact des mystères de la nature sauvage.

Il n’y a pas de « solution »

Face à l’effondrement inéluctable de nos sociétés, il n’y a pas de « solution » – sous-entendu : pas de solution pour sauver la croissance et le développement matériel de nos sociétés. C’est un changement complet de paradigme qui implique d’abandonner l’espérance que tout continuera plus ou moins comme avant. Selon les auteurs du livre, ce changement de paradigme implique une immense « réconciliation ». Tout d’abord, il s’agit de se réconcilier avec notre intériorité. Face au bouleversement que représente un effondrement de civilisation, nous devons être capables d’exprimer nos émotions et de reconsidérer la question de la spiritualité – qui n’est pas la même chose que la religion. Nous avons besoin de l’intuition, non pas pour rejeter la raison aux oubliettes (ce qui serait une démarche obscurantiste), mais pour équilibrer deux modes de pensées tout aussi nécessaires l’un que l’autre. Notre époque se pense rationaliste, mais si on y réfléchit bien, rien n’est plus irrationnel que de piller en toute connaissance de cause la planète que nous lèguerons à nos enfants. La raison sans l’intuition n’est plus la raison : c’est un intellect fou incapable de se remettre en cause. Voilà le drame de notre époque.

Oser l’ouverture

Ainsi, nous avons tout intérêt à ouvrir nos esprits « soi-disant rationnels » à d’autres visions du monde, en particulier les visions des peuples « soi-disant primitifs », lesquels ne se séparaient pas de la nature. C’est certainement la clé pour sortir de la crise : se reconnecter à la nature, cultiver le sentiment d’unité avec tout l’univers, de fusion avec le « Grand Tout », de lien intime avec quelque chose qui nous dépasse. Cela s’appelle le « sacré » – un mot avec lequel nos sociétés sont bien souvent fâchées, mais qui est pourtant au cœur de l’immense et nécessaire reconfiguration de nos schémas mentaux. Le sacré consiste à donner un sens aux choses au-delà de leur aspect utilitaire. Il ne s’agit pas, comme c’est le cas malheureusement dans beaucoup de religions traditionnelles, d’ancrer nos vies dans une longue succession de rites plus ou moins mécaniques, mais de remonter à la source de la spiritualité qui cultive la beauté et s’exprime dans des valeurs telles que la gratitude et l’humilité. Cette attitude est la seule qui puisse nous permettre de rétablir les quatre liens fondamentaux : avec nous-mêmes, avec les autres, avec la nature et avec le transcendant.

Voie extérieure et intérieure

Prenons garde toutefois aux revirements trop hâtifs ! – Le nouveau paradigme proposé implique de dépasser les oppositions classiques. Face à l’effondrement, il y a deux grandes voies : la voie « extérieure » qui consiste à se préparer matériellement à un monde contraint en ressources, et la voie « intérieure » qui consiste à se retrouver au centre de soi-même pour commencer un cheminement spirituel de détachement. Chacun aura tendance à emprunter une voie plutôt qu’une autre, ce qui n’empêche pas, bien au contraire, les coopérations. Réconcilier militants et méditants fait partie des principaux enjeux.

S’initier

Inspirés par les rencontres bouleversantes qu’ils ont faites ces dernières années, les auteurs du livre nous expliquent ce qu’est une « initiation ». Il s’agit d’établir une nouvelle relation avec tout ce qui nous entoure tout en se réalisant soi-même. D’après Carl G. Jung, les passages initiatiques proposent un modèle d’évolution personnelle enraciné dans les cycles de la nature. C’est la raison pour laquelle la part congrue que nous avons réservé à la nature sauvage pose tant problème. L’homme civilisé a démesurément étendu la sphère de son « connu » au détriment de « l’inconnu » qui permet de réveiller en soi l’être connecté à tout ce qui existe. C’est la relation du masculin au féminin, en particulier, qu’il s’agit de se réapproprier à travers l’initiation, car il y a un parallèle évident entre le sort que les hommes font subir aux femmes depuis des siècles et celui que nous infligeons aujourd’hui à la nature.

Inventer de nouveaux récits

Le basculement de posture ne se fera pas tout seul. Nous avons besoin d’inventer de nouveaux récits, de nouveaux mythes, afin de redonner un sens à la vie et de rendre « désirables » les changements nécessaires. Face à la menace d’un effondrement, on pourrait croire que l’urgence est d’agir, encore et encore, mais ce serait oublier ce qui, précisément, a mené l’humanité au désastre : un manque de recul, une obsession du faire et de l’avoir sur le contempler et l’être. Tout se passe d’abord dans l’invisible. C’est pourquoi nous avons besoin de nous raconter des histoires pour bâtir notre futur. C’est tout un système socioéconomique et culturel qui est à réinventer. Le fonctionnement vertical et centralisé de nos gigantesques sociétés actuelles n’est pas adapté au monde de demain qui verra émerger des myriades de petites sociétés résilientes. Il nous faudra réapprendre à vivre en communauté, avec tout ce que cela implique d’intégration de la logique de l’interdépendance et d’abandon des réflexes égoïstes qui ne peuvent proliférer que dans un monde débordant de richesses matérielles.

L’entraide

Les auteurs insistent beaucoup sur la notion de l’entraide, de l’accueil de l’étranger plutôt que du repli sur soi, car nul ne sait comment se passera l’effondrement. Riches comme pauvres, nous sommes tous de potentiels migrants. Soyons accueillants pour être mieux accueillis ! Ce qui distingue l’effondrement en cours des effondrements précédents, c’est sa dimension : mondiale et non plus locale. La situation est inédite et aura des conséquences bien au-delà de ce que nous pouvons imaginer. C’est pourquoi, sans cesser de nous mettre en mouvement et d’inventer de nouveaux récits, nous devons rester humbles, à l’écoute, ouverts, pour que les temps difficiles ne deviennent pas la fin des temps.

Avoir le sourire quand tout s’effondre

Une autre fin du monde est possible. Cela ne veut pas dire que nous avons les moyens d’empêcher l’effondrement. Cette idée de « solution possible » doit être bannie de nos esprits, car illusoire et déconnectée de la réalité du problème. Plus nous persévérerons dans notre modèle de croissance économique infinie, plus nous chuterons de haut. C’est le message fracassant et enthousiasmant de ce livre : il n’y a pas de sortie de crise possible sans changement de posture intérieure. Nous avons l’opportunité de nous reconnecter à l’essentiel, de reconsidérer la place de l’humain dans le monde. Qui a déjà parlé à un arbre ? Qui sent, lors d’une balade, ce qu’a à dire la forêt ? – Nous sommes invités à nous décomplexer vis-à-vis de ces comportements un peu fous, mais tellement beaux, qui rendent possible la grande réconciliation de l’homme et du vivant.

(1) Une autre fin du monde est possible – Vivre l’effondrement (et pas seulement y survivre), Pablo SERVIGNE, Raphael STEVENS et Gauthier CHAPELLE, Édition Seuil, Collection Anthropocène, 2018, 323 pages
(2) Comment tout peut s’effondrer Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes, Pablo SERVIGNE et Raphael STEVENS, Édition Seuil, Collection Anthropocène, 2015, 304 pages
(3) Lire l’article de Fabien AMOUROUX, Comment tout peut s’effondrer, paru dans la revue Acropolis N° 313 (décembre 2019)
par Fabien AMOUROUX