Société

Un monde en miettes en quête de dignité

L’historien et sociologue Pierre Rosanvallon (1) explique que les épreuves sociales et les émotions sont au centre des contestations actuelles. « Un nouvel âge de la contestation, dans lequel ce ne sont plus des intérêts mais des émotions qui sont en jeu ». Ces dernières proviennent selon lui d’un sentiment de mépris, d’injustice et de discrimination auquel s’ajoute le sentiment d’incertitude. C’est comme si les individus avaient perdu les repères qui déterminaient leur comportement, notamment politique.


« De nouvelles peurs émergent, liées au climat, à la géopolitique ou encore à une insécurité psychologique qui se superpose à présent à l’insécurité sociale ou économique et conduit chacun à se demander ce qui pourrait lui arriver ». Ce sont ce que l’auteur appelle les « épreuves de la vie » qui sont devenues beaucoup plus importantes que les ancrages idéologiques ou les conditions sociales. Les citoyens se relient aujourd’hui davantage à une communauté d’épreuves sans identité de classe fixe.

L’ancien secrétaire général adjoint de l’O.N.U., le Français Jean-Marie Guéhenno, nous rappelle que « deux piliers de la confiance des sociétés occidentales, la confiance dans le progrès et la foi dans l’universalisme, ont été irrémédiablement ébranlés » (2).Il analyse la démocratie dans notre monde actuel. « Les gens ne sont plus intéressés par les programmes, ils sont intéressés par les personnalités. Donc tout ce qui fait une démocratie, c’est-à-dire un débat d’idées, est de moins en moins réel. On est dans la personnalisation du pouvoir ». 

Pour expliquer la situation que nous vivons aujourd’hui, Jean-Marie Guéhenno se réfère à ce qui s’est passé en 1989, à la fin de la Guerre froide : « On a pris pour le triomphe de la démocratie, ce qui était l’effondrement d’un système épuisé, l’Union soviétique. On aurait dû réfléchir à comment reconstruire l’Europe, au lieu de cela on a célébré l’individu triomphant et donc on est aujourd’hui dans des sociétés émiettées qui se déchirent. On n’a pas de fondation ». « On ne croit plus aux institutions, on croit aux individus. L’élection se joue sur des symboles. Les électeurs ne pensent plus qu’un parti politique soit capable de changer le monde. Ils veulent qu’il crée une identité ».

Professeur à l’université de Columbia, il dénonce une accoutumance à la violence.« La guerre, on ne la déclare plus, elle est permanente, on a des assassinats ciblés, des guerres détachées de la population ». Cette diffusion constante de la violence accélère l’émiettement de nos sociétés. La demande d’ordre et d’harmonie est très importante au cœur de nos sociétés épuisées, mais en même temps les opinions clivantes radicales deviennent plus attirantes.« Si vous dites d’une part et d’autre part, vous déclenchez moins de clics que si vous posez une affirmation péremptoire ».

Retrouver sa propre dignité ne peut pas passer uniquement par l’indignation et la contestation. L’apprentissage de la maîtrise émotionnelle, de la modération pour parvenir à coopérer et être solidaire, sont les bases d’une véritable légitimité.

(1) Les Épreuves de la Vie. Comprendre autrement les Français. Éditions Le Seuil , 2021
(2 Le Premier XX1e siècle. De la globalisation à l’émiettement du monde. Éditions Flammarion, 2021
Par Fernand SCHWARZ
Fondateur de Nouvelle Acropole France
© Nouvelle Acropole

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