TRINH XUAN Thuan « Les vertiges du Cosmos » L’émerveillement et le mystère du Cosmos   

L’univers est-il fini ou infini ? Pourquoi le Cosmos est-il si ordonné ? Le Cosmos restera-t-il toujours un mystère ? En quoi nous donne-t-il le vertige ? Autant de questions auxquelles l’astrophysicien mondial TRINH XUAN Thuan a tenté de répondre, dans son dernier livre «  Vertige du Cosmos » (1).

« Les observatoires sont des lieux magiques où l’astronome peut communier avec le ciel et recueillir la lumière cosmique grâce aux « grands yeux » que sont les télescopes. C’est la lumière qui nous lie à l’univers » (2). Avec le livre « Vertige du cosmos » nous allons certes à la rencontre, de l’astrophysicien, du chercheur et de ses passions, mais également allons à la découverte de l’homme de spiritualité avec ses questions et ses intuitions.

Revue Acropolis : Un nouveau livre avec un nouveau titre « Vertige du cosmos », pourquoi un tel titre ?

TRINH XUAN Thuan : Vertige parce que le cosmos n’a jamais cessé de me donner le tournis depuis plus de quarante ans que je l’observe. J’ai commencé à étudier l’astrophysique à la fin des années soixante ; c’était l’époque des grandes découvertes, des pulsars, des quasars et maintenant, alors que je suis proche de ma retraite, le domaine reste toujours aussi excitant. Je frémis toujours quand je vais à l’observatoire, quand je vais au séminaire écouter les découvertes, par exemple l’image du trou noir dans M87 (3), les ondes gravitationnelles, les nouvelles planètes. Tout cela reste très touchant pour moi, je suis passionné comme au premier jour. À l’idée de ne plus avoir accès à la recherche directe de tous ces sujets, alors que la retraite sonne, cela me rend un peu triste. L’astrophysique, m’étonne toujours et ce sentiment de vertige, c’est avant tout un sentiment de passion dans mon travail, devant la beauté et l’harmonie de l’univers.

O.L. : Vos lecteurs vous suivent depuis la parution de « La mélodie secrète », en 1986. Ils sont en droit de se poser la question : un seizième livre qu’est-ce qu’il va nous dire de nouveau ?

T.X.T. : Une question pertinente. Quand je commence un nouveau livre j’ai toujours peur de me répéter, de lasser mes lecteurs. C’est une de mes préoccupations. Il y a des choses qui m’ont poussé à faire ce livre. Tout d’abord une demande de mon éditeur de regarder dans une astronomie de l’homme antique car tous mes ouvrages parlent surtout d’une astronomie moderne. Je n’ai jamais exploré l’astronomie de l’homme antique. Par exemple, dans ce livre en étudiant tous les observatoires du néolithique que la Terre est portée, j’ai découvert que la passion du ciel était universel. Cela a traversé toutes les cultures et toute l’époque de ce que je nomme l’univers mythique mais au préalable il y a eu un univers que je nomme l’univers magique.

O.L. : Qu’entendez-vous par univers mythique et univers magique ?

T.X.T. : Je nomme univers magique la période de l’homme animiste qui considère que tous les éléments dans la nature sont animés par des esprits (esprit soleil, esprit lune, esprit pierre, esprit arbre, etc.). Cet univers magique a évolué vers un univers mythique parce que l’homme s’est rendu compte que les esprits n’influaient que peu à la bonne marche du cosmos. Alors, l’homme a introduit la notion de dieux pour l’orchestration de la symphonie céleste qu’il observait et à laquelle il était soumis. Pour l’homme de l’univers mythique, c’est l’action des dieux qui règle tout l’univers. Donc une explosion de mythes a émergé sur la terre entière bien entendu avec des panthéons très différents suivant les cultures, civilisations ou ethnies.

O.L. : Une des nouveautés du livre correspond à cette exploration de l’univers magique et de l’univers mythique que vous n’aviez pas fait jusqu’à présent ?

T.X.T. : En effet, je me suis surtout concentré sur l’univers mythique car c’est à ce moment-là que les hommes ont construit les observatoires. J’appelle cette période la naissance de la sacralisation de la terre. Pourquoi ? Parce que l’homme de cette époque a orienté l’espace et le temps avec une géographie sacrée et ceci s’est réalisé sur toute la Terre aussi bien avec les Amérindiens et leur étrange roue de médecine, avec les Mésopotamiens et leur tablette d’argile qui nous parle de la course de Vénus, avec les Égyptiens avec les pyramides et leurs temples, avec les Orientaux et le temple d’Angkor au Cambodge, avec la pyramide Cahokia en Amérique, avec la Mésoamérique et les Mayas, etc. La liste est longue et je parle de tout cela dans le livre. Ainsi, en étudiant les observatoires de tous ses sites antiques, j’ai compris qu’il y avait une dimension universelle et sacrée qui se retrouve dans tous les peuples de la Terre. Mais attention, il y avait un caractère sacré mais aussi un caractère pratique à l’observation du ciel. Ces peuples vivaient au rythme de la Nature et en observant le rythme des étoiles et des planètes, ils pouvaient ajuster la vie agricole. Par exemple, c’est le cas avec Sirius en Égypte qui annonçait la crue du Nil. L’observation du ciel non seulement rythmait leur vie mais était également importante pour leur vie sociale et leur vie agraire ; elle avait aussi un caractère sacré, avec une orientation de leurs édifices en lien avec la course du Soleil, des planètes et des étoiles. Ainsi, le ciel avait une représentation sur Terre.

O.L. : Y-a-t-il a un observatoire que vous préférez parmi tous ceux que vous avez étudiés ?

T.X.T. : J’aime bien le temple d’Angkor au Cambodge, c’est surement dû à ma culture bouddhiste. Il est parfaitement orienté et c’est l’une des plus grandes fresques de bas-relief inscrite dans un temple. Et, cette fresque se lit de façon astronomique. Il faut commencer par le mur Est où il est symbolisé la création du monde et à l’Ouest, où le soleil se couche, c’est une sorte de fin du monde qui est symbolisée avec la bataille entre les démons et les dieux.

O.L. : Aujourd’hui l’univers mythique n’est plus d’actualité. Comment sommes-nous passés de l’univers mythique à l’univers de la science ?

T.X.T. : En Ionie au VIe-IVe siècle avant J.-C., il y a une poignée d’hommes extraordinaires, qui pensent que les dieux ne peuvent pas tout expliquer, mais que la raison humaine pouvait comprendre certaines lois appliquées à la Nature et que l’on pouvait en quelque sorte partager le savoir avec les dieux. Cette raison humaine va petit à petit déloger les dieux du Ciel et par là-même installer une désacralisation dans notre relation avec le Cosmos. C’est le début de l’ère scientifique,Aristote en sera le porte-parole pendant vingt siècles avec ce que nous appelons l’immuabilité aristotélicienne.

O.L. : Quel est le personnage qui va déloger Aristote et par là-même affirmer la voie de la raison sur l’univers mythique ?

T.X.T. : C’est à la Renaissance, avec le chanoine polonais Copernic qui avance la théorie de l’héliocentrisme pour mieux expliquer le mouvement des planètes, que tout va changer radicalement. Après, des personnages tels que Tycho Brahé premier astronome expérimental qui découvre une supernova et ainsi démontre que le ciel change, la théorie de l’immuabilité d’Aristote commence à trembler. Il prouve aussi que l’orbite des comètes traverse les sphères cristallines : la théorie aristotélicienne tremble une deuxième fois. Puis, vient  Galilée, crédité comme étant le premier vrai scientifique car il allie ses calculs mathématiques à l’observation. Il découvre en 1609, les quatre plus grosses lunes de la planète Jupiter et également les phases de Vénus. Copernic avait bien raison en levant les yeux vers le ciel : nous sommes bien face à un système héliocentrique. Après vient Képler qui démontre que les orbites ne sont pas circulaires mais elliptiques, que le Soleil est un des foyers des ellipses, que le mouvement n’est pas uniforme mais que les planète accélèrent quand elles s’approchent du Soleil et l’inverse quand elles s’en éloignent. Puis vient Newton qui avec la loi de la gravité unifie le Ciel avec la Terre. Tous les bastions aristotéliciens s’écroulent définitivement. Avec le quatuor Tycho Brahé, Galilée, Képler, Newton, la voie de l’univers scientifique prend la place de celle de l’univers mythique, bien que Képler et Newton travaillaient dans l’espoir de déchiffrer les mouvements céleste pour la gloire de Dieu. Petit à petit la science devient de plus en plus profane, elle perd cette dimension sacrée que l’homme antique lui conférait.

O.L. : Il faudra attendre Einstein pour que la vision d’un univers mécaniciste et déterministe soit reconsidérée ?

T.X.T. : Oui tout à fait. Avec sa théorie de relativité, il déconstruit ce que Newton a construit, c’est-à-dire l’espace et le temps absolus. Avec Einstein tout devient relatif, le temps et l’espace deviennent dépendants de la vitesse de l’observateur et du champ de gravité où il se trouve. Avec Einstein nous rétablissons une nouvelle relation avec le Cosmos. Le merveilleux et le mystère reprennent une place. Einstein dit toujours : «  Il me semble que le concept d’un Dieu à forme humaine est un concept que je ne peux prendre au sérieux. […] Mes vues sont proches de Spinoza : admiration de la beauté et croyance en la simplicité logique de l’ordre et de l’harmonie que nous pouvons saisir qu’humblement et imparfaitement ». Il a un concept qu’il partage avec Spinoza, le concept panenthéiste (4) de la Nature et auquel je m’associe parfaitement.

O.L.: Aujourd’hui, avec quelle attitude pourriez-vous conseiller à un jeune qui poserait son regard sur l’univers qui l’entoure ?

T.X.T. : Je lui conseillerais le sens. Pour expliquer ce positionnement, je vais employer les deux mots introduits par le biologiste français Jacques Monod, Le hasard et la nécessité, qui donnent le titre à son ouvrage écrit en 1971. Beaucoup de mes collègues choisissent le hasard et affirment qu’il n’y a aucune connexion entre l’Homme et l’Univers. Je n’adhère pas à une telle vision et je ne la conseille pas. Déjà c’est faux car il y a une connexion cosmique entre nous et l’Univers puisque nous sommes des poussières d’étoiles. De plus, je ne parie pas sur le hasard. La précision de l’Univers est telle, que si l’on change la densité de l’univers, à la quarante sixième décimale près, le destin de l’Univers bascule, les étoiles ne se forment pas, donc pas d’éléments lourds, donc pas de vie consciente. Face à une telle précision, je fais un choix non sur le hasard mais sur la nécessité. Si, l’on parie sur le hasard, cela veut dire que l’Univers est le fruit d’une combinaison gagnante, que nous sommes là par hasard et que nous n’avons aucun rôle à jouer. Pour moi c’est une vision trop pessimiste et je ne donnerai pas ce conseil à ce jeune.

O.L. : Pouvez-vous mieux nous préciser ce concept ?

T.X.T. : Je pense qu’il y a un principe créateur dans l’Univers. L’Univers ne s’est pas construit par hasard et nous ne sommes pas ici par hasard non plus. Je parie sur un principe créateur qui a réglé l’Univers dès le début, dont la précision est équivalente à un archer qui met sa flèche au centre d’une cible d’un cm2, déposée à 13 milliards et 700 millions années-lumière de distance. C’est cette précision qui a permis aux étoiles de naître et par là-même à la chimie complexe qui nous compose, d’exister. Nous sommes les enfants du Big Bang avec l’hélium et l’hydrogène, mais aussi des poussières d’étoiles avec la chimie nucléaire produite au sein des étoiles, qui donne vie aux éléments lourds qui nous composent. Cette vision est personnelle, elle m’offre plus de chaleur à ma vie que la froideur du hasard et c’est celle-ci que je conseillerai toujours à ce jeune.

A. : Alors que vous êtes plutôt en fin de carrière, qu’est-ce-que vous avez gardé d’intact par rapport à vos premiers pas d’astrophysicien ?

T.X.T. : Je dirai que c’est toujours l’émerveillement et le mystère qui me touchent et ceci avec autant d’intensité que dans ma première jeunesse. Comme à mes premiers jours, je ressens toujours cet immense sentiment de mystère face à l’Univers et c’est cela qui fait mon bonheur de chercheur. Si, nous avions réponse à tout, l’Univers serait bien ennuyeux. En étudiant, en observant l’Univers, tout est harmonieux, tout est unifié, tout semble tendre vers l’un et ceci m’éblouit encore plus profondément qu’à mes débuts.

O.L. : Vous concluez votre livre avec un chapitre au titre évocateur « La spiritualité, compagne de route de la science » ?

T.X.T. : Certes, la science a sorti l’humain du sacré. Elle a contribué à tuer l’Univers mythique en lui, où ce ne sont plus les dieux qui font les lois physiques mais les mathématiques, et cela l’a plongé dans un monde profane. Du reste il y avait aussi un autre titre possible au livre « Ciel sacré, ciel profane » mais il n’a pas été choisi par mon éditeur. Aujourd’hui, la science tend de nouveau la main au sacré et le conduit de nouveau à considérer une transcendance, à revisiter le sacré par la voie de l’émerveillement, du mystère et de la beauté.
Henri Poincaré, un de mes pairs, disait : « Si la Nature n’était pas belle, elle ne vaudrait pas la peine d’être étudiée, et la vie ne vaudrait pas la peine d’être vécue ».
C’est par le sens du merveilleux que la cosmologie moderne peut nous aider à ré enchanter le monde.

Il y a quelque chose de plus mystérieux, de plus profond, que la surface du réel. Le vertige du Cosmos en est un exemple, c’est ce en quoi je crois intensément.

(1) TRINH XUAN Thuan, Vertige du Cosmos, Une brève histoire du ciel, Éditions Flammarion, 2019, 464 pages, 21,90 €
(2) Ibidem page 211
(3) Messier 87 (aussi dénommée M87, NGC 4486 ou radiogalaxie Virgo A). Galaxie elliptique géantes découverte en 1781 par l’astronome Charles Messier. La plus grande galaxie elliptique et la plus proche de la Terre
(4) Le panenthéisme est un système de croyance qui postule que le divin existe et interpénètre toutes les parties de la nature, mais que, dans le même temps, il se déploie au-delà d’elle. On distingue le panenthéisme du panthéisme qui tient que le divin est tout entier dans l’univers, sans lui être ni extérieur, ni supérieur.
Propos recueillis par Olivier LARRÈGLE
TRINH XUAN Thuan, Sur Internet
https://www.youtube.com/watch?v=iJXZpJ6BgSM
https://www.youtube.com/watch?v=-JOViv_iSuw&t=214s

Un « Passeur » de l’astrophysique à Nouvelle Acropole Paris 11,
venu faire partager le « Vertige du Cosmos »

Le 3 décembre 2019, La Passerelle, local de Nouvelle Acropole Paris 11 a accueilli
TRINH XUAN Thuan. Fernand SCHWARZ, fondateur et Président de Nouvelle Acropole France, anthropologue, philosophe et auteur de nombreux livres, a interrogé l’astrophysicien de renommée mondiale et auteur d’un dernier livre Vertige du Cosmos, Une brève histoire du Ciel sur sa passion son savoir, ses émerveillements et ses questionnements devant l’infiniment grand. « La Nature n’est pas muette mais elle nous fait constamment parvenir des fragments de musique et de notes éparses ». Derrière l’astrophysicien, le chercheur, le spécialiste mondialement connu et reconnu, nous avons pu rencontrer l’homme, le philosophe, le poète, dans son parcours de vie, ses intuitions, et cheminer avec lui sur le pont qui relie science et spiritualité. « … tous les développements de la Nature suivent des mouvements cycliques de va-et-vient. Ceux-ci s’appliquent non seulement aux phénomènes naturels, mais aussi aux choses de la vie. Cette croyance donne espoir, courage et persévérance dans les moments difficiles, puisqu’ils font nécessairement place à des temps meilleurs. Elle incite aussi à la prudence et à la modestie dans les périodes fastes, car le déclin n’est jamais loin. » (1). L’auteur a ensuite dédicacé son dernier livre devant un public, venu nombreux.

(1) TRINH XUAN Thuan, Vertige du Cosmos, Une brève histoire du ciel, Éditions Flammarion, 2019, page 28

Sur Internet :
sur Nouvelle Acropole Youtube : conférence de Trinh Xuan Thuan
https://www.youtube.com/watch?v=CyGbcUf07FI

Sur WordPress
https://news.nouvelle-acropole.fr/author/paris-11/

 

  • Le 27 février 2020

Leave a Reply