Philippe Bobola, la conscience à la lumière des neurosciences, Conscience et réalités multiples

Docteur en chimie physique, biologiste (3e cycle), anthropologue et psychanalyste adlérien, Philippe Bobola s’intéresse aux médecines alternatives et à la compréhension de l’être humain dans toutes ses dimensions. Corps et esprit (conscience) sont-ils dissociés ou au contraire sont-ils reliés ? Aujourd’hui, les recherches scientifiques, notamment les neurosciences s’intéressent à la conscience en pratiquant des expériences sur des pratiques millénaires comme la méditation, le yoga… La conscience aurait-elle un impact sur le corps ?

Cet article se divise en deux parties. Dans un premier article, Philippe Bobola définit les différentes conceptions de la conscience dans l’histoire et son rôle dans les réalités multiples. Dans un deuxième article, qui sera publié ultérieurement, il tentera de démontrer le rôle de la conscience à travers différentes pratiques, et leur bienfait dans le corps.

Adeline Albou : Comment définiriez-vous la conscience ?

Philippe Bobola : La conscience est une relation intérieure et immédiate qu’un individu porte sur le monde dans lequel il évolue ou sur lui-même. Il est difficile de la définir car se pose alors le délicat problème de la définition du terme « personne ». Une personne est elle uniquement un corps, un esprit voire une âme ou bien une unité entre les trois ?
Pascal écrivait déjà dans ses Pensées : « l’homme est à lui-même le plus prodigieux objet de la nature, car il ne peut concevoir ce qu’est un corps et encore moins ce qu’est un esprit et moins qu’aucune chose comment un corps peut être uni avec un esprit. C’est là le comble des ses difficultés et cependant c’est son propre Être ».
Plusieurs siècles nous séparent de Pascal et pourtant nous sommes encore trop souvent dans une approche dualiste.
Quant à la médecine, elle n’intègre plus la notion d’âme qui est considérée comme un sujet spéculatif et non scientifique de nos jours, alors que durant plus de deux mille an, elle régnait au cœur de cette discipline.

A.A. : Depuis quand s’intéresse-t-on à la conscience ?

P.B. : Héraclite fut le premier philosophe grec à suggérer que les êtres humains étaient constitués d’un corps et d’une âme, cette dernière étant à l’origine de la pensée et des émotions. Quant à Platon il développa cette idée et proposa une vision dualiste selon laquelle le corps serait un réceptacle temporaire d’une âme immortelle et invisible qui interagirait avec le cerveau. Il fait même un jeu de mots, entre soma, le corps, et sema, la prison, considérant ainsi que l’âme en s’incarnant s’emprisonne dans le corps.
Selon Hippocrate, les blessures majeures du cerveau entraînant une altération du fonctionnement mental, il en déduisit que le cerveau était le siège de la conscience, de l’intellect et des émotions. Quelques siècles plus tard, le médecin romain Galien, postula que les capacités mentales telles que la perception et le raisonnement étaient dépendantes du cerveau.
Descartes fut le premier à proposer un modèle hydraulique du cerveau et du corps, qu’il expliqua par une analogie avec des jeux de pressions et de tuyauteries ! Pour lui le corps humain était une machine qui fonctionnait selon les lois de la physique alors que l’esprit était affranchi de telles lois de part sa nature non physique … Il pensait que le siège de la conscience se situait dans la glande pinéale, glande qui permettait entre autre d’avoir du discernement. Cependant, la question centrale et lancinante restait non résolue : comment une conscience, ou un esprit, voire une âme immatérielle, pouvaient-ils être liés à un corps de matière ?

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A.A. : Avec le développement de la science matérialiste, comment la conscience a-t-elle été perçue ?

P.B. : Les physicalistes ont imposé leur théorie concernant la conscience. Selon eux, l’univers est constitué uniquement de matière et d’énergie et la vie, la conscience, l’esprit, ne seraient que des sous-produits accidentels d’arrangements complexes de matière et d’énergie.
Les objectivistes (1) ont prétendu que cette question n’était pas vraiment scientifique : comment la conscience pouvait-elle discourir à propos de la conscience ?
Les réductionnistes (2) ont essayé de trouver l’élément fondamental qui serait, selon les neuroscientifiques, le neurone, la cellule nerveuse située dans le cerveau.
Or, aujourd’hui, on sait que, en dehors des 100 milliards de neurones répertoriés dans le cerveau, il existe 40 000 neurones dans le cœur, et 500 millions dans l’intestin considéré comme le deuxième cerveau. On découvre chaque jour comment ces trois réseaux neuronaux interagissent entre eux. On a notamment observé que l’individu avait des capacités d’anticipation qui amènent le cœur à réagir en premier, avant le cerveau. L’information est d’abord organique avant que la conscience n’intervienne ! Le statut royal du neurone perd de sa superbe depuis quelques années ! En effet les cellules gliales qui entourent les neurones font plus que les nourrir, elles dicteraient jusqu’à leur conduite !! Certains neuro scientifiques, tels Yves Agid et Pierre Magistretti évoquent même un « Homme glial et non plus seulement « neuronal ».

A.A. : La psychanalyse a-t-elle joué un rôle dans la définition de la conscience ?

P.B. : Parmi les auteurs qui ont proposé une modélisation de la personnalité on ne peut faire l’impasse de Sigmund Freud père de la psychanalyse qui a dégagé 2 topiques :
– 1ère topique (1900) ; l’inconscient, le préconscient et le conscient. Entre ces trois systèmes il existe des censures qui inhibent et contrôlent le passage de l’un à l’autre. Ce fut une véritable révolution que d’envisager l’existence d’un inconscient qui piloterait dans le silence nos comportements et nos émotions. Il est à noter que Freud n’est pas l’inventeur de l’inconscient… cette notion existait déjà en demi-teinte chez des philosophes tels que Leibniz et Kant. En fait Freud avait appris le terme d’inconscient au lycée, en 1872 en même temps que ses condisciples dans le manuel de philosophie d’un certain Lindner, adepte de la psychologie de Herbart. Cet auteur avait publié en 1924 une psychologie scientifique où se trouvait en effet exposée la théorie selon laquelle une idée déplaisante pouvait être refoulée, chassée de la conscience (en passant au-dessous du « seuil de conscience »), et y revenir sous d’autres formes.
– 2e topique (1920) : le Ça, le Moi et le Sur-moi.
Le Ça représente l’ensemble des forces composant l’énergie pulsionnelle inconsciente, le Moi est une instance de médiation assurant l’unité, la cohésion et l’intégrité de la personnalité et le Sur-moi qui établit des relations de jugement, de censure et d’interdit à l’encontre du Moi. Les conflits internes peuvent être de deux types :
• intersystémiques, c’est-à-dire le Moi contre le Ça, le Sur-moi contre le Moi, le Sur-moi contre le Ça etc.….
• intrasystémiques où les conflits sont au sein d’une des trois instances .

A.A. : Après cet historique sur les théories de la conscience, peut-on mettre en évidence la présence de la conscience ?

P.B. : Il est possible de découvrir le fonctionnement de notre cerveau au moyen de tracés électriques, qui mettent en évidence des états de conscience multiples diffèrent de l’état de conscience de veille ordinaire : Les ondes bêta, à la fréquence située entre 16Hz et 12Hz révèlent un esprit vif et alerte ; Les ondes alpha, à la fréquence située entre 12Hz et 8 Hz signent un état créatif (d’ailleurs, quand les idées viennent, on sent que notre cerveau est câblé autrement !), les ondes Thêta entre 8 et 4 Hz où l’on commence à s’endormir et enfin les ondes Delta entre 1Hz et 4Hz où le sommeil est plus ou moins profond. Il existe d’autres états de conscience modifiés, comme le rêve, ou l’hypnose par exemple ou encore les expériences de mort imminente (EMI ou NDE [near death experience] dans lesquelles le sujet dont le cerveau semble ne plus fonctionner, a néanmoins des perceptions qu’il peut relater au sortir de cet état.

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A.A. : Pouvez-vous nous donner des exemples de conscience « extracerveau » ?

P.B. : Il existe un cas intéressant mais un peu controversé ; celui de Pamela Reynolds (1956-2010), chanteuse de jazz américaine qui a eu un anévrisme à 35 ans. Elle a dû être opérée, et la seule façon de le faire était de la plonger en hypothermie (à 15,5°C) pour lui ouvrir la boîte crânienne. C’était une opération ultra délicate. N’importe quel biochimiste dirait qu’à une telle température, le cerveau ne peut pas fonctionner : on ne peut ni penser, ni avoir de conscience. Et pourtant, après l’opération, la chanteuse se rappelait des propos qui avaient été prononcés lors de l’intervention, de la forme des instruments chirurgicaux, des actes opérés sur elle et de nombreux autres détails, notamment de la musique Hôtel California diffusée pendant que les chirurgiens opéraient.
La conclusion selon laquelle il était possible d’entendre, de voir et d’avoir une conscience « extracerveau », « extra-corporelle » ou une conscience flottante, s’avérait juste.
Le docteur-anesthésiste et réanimateur, Jean-Jacques Charbonier (3) entre autres, affirme qu’une conscience peut exister même si le cerveau ne fonctionne plus au sens médical du terme.

A.A. : Pouvez-vous donner un autre exemple de conscience « extra-cerveau » ?

P.B. : Il y a un autre exemple assez amusant ; celui du docteur Pim van Lommel, un cardiologue néo-zélandais, qui devait opérer un patient en difficulté cardio-respiratoire nécessitant une intubation. Pour ce faire, l’infirmière lui a enlevé le dentier qu’elle mit dans sa poche et rangé dans un tiroir. Après l’opération, le patient, revenu à la conscience et au moment de manger, a réclamé son dentier. Personne ne savait où il était mais le patient a dit qu’il était dans le tiroir d’un bureau ! Il a été en mesure de dire quelle était la pièce où se trouvait le bureau et faire une description précise du contenu du tiroir où était effectivement son dentier !! Il avait fait une expérience de conscience extra-corporelle.
La théorie de Roger Sperry qui consistait à dire qu’il ne pouvait y avoir conscience que si le cerveau était activé devint alors caduque. Et aujourd’hui le docteur anesthésiste et réanimateur Jean-Jacques Charbonier (5) entre autre, affirme qu’une conscience peut exister même si le cerveau ne fonctionne plus au sens médical du terme.

A.A. : Avec l’existence de tous ces états modifiés, quel serait le rôle de la conscience ?

P.B. : Pour William James (6), considéré comme le père de la psychologie américaine, le fait que les fonctions mentales soient perturbées lorsque le cerveau est endommagé ne prouve pas que le cerveau génère l’esprit et la conscience. Il donne en 1898 une élégante analogie pour illustrer son point de vue : lorsque la lumière blanche passe à travers d’un prisme, ce dernier la décompose en sept couleurs. Le prisme n’est donc pas une source de lumière mais il permet de voir la lumière différemment. De la même manière, le cerveau pourrait transmettre les évènements mentaux et les états de conscience quand bien même leur source serait ailleurs qu’en lui-même. Le philosophe d’Oxford alla même jusqu’à proposer en 1891 que la matière cérébrale n’est pas ce qui produit la conscience mais ce qui la limite. De même qu’une onde voit sa vitesse limitée quand elle se propage dans la matière, la conscience serait limitée par la matière cérébrale. Il sous-entend ainsi l’existence d’une conscience de nature ondulatoire. La notion d’essence ondulatoire de la conscience et de l’esprit sera reprise en 1930 par un des pères fondateurs de la mécanique quantique Niels Bohr, qui entrevoit le rapport esprit – matière comme comparable à la propriété de dualité onde-corpuscule de la physique selon laquelle tout objet quantique possède simultanément double dimension une dimension corpusculaire (corps) et une dimension ondulatoire (esprit).

A.A. : Existe-t-il d’autres théories sur la conscience ?

P.B. : Le mathématicien anglais de l’Université de Cambridge Roger Penrose et l’anesthésiste américain Stuart Hameroff utilisent une autre propriété de la physique quantique appelée « collectivisme quantique « ou Condensat de Bose-Einstein » pour expliquer la conscience : cet état particulier de la matière qu’est le condensat, correspond au fait qu’un grand nombre de particules, à une température donnée, occupe un unique état quantique. Ce condensat intervenant dans le cytosquelette des neurones (une sorte de squelette moléculaire contenu à l’intérieur des cellules neuronales) permettrait aux neurones de s’intriquer les uns aux autres donnant ce sentiment d’unité propre à chaque cerveau équilibré. Notre esprit, lors de certains états dits de conscience modifiés, permet d’agir à distance sur la matière. Un exemple : l’expérience menée par Rollin Mac Carty de l’Institut Hearth Math. Des personnes mises en cohérence cardiaque (rythme cardiaque très régulier) ont agi sur des molécules d’ADN placées dans des trois tubes distants de 0,8 km. Dans les deux premiers tubes il a été demandé de resserrer par intention, la double hélice d’ADN et dans le troisième, de ne rien faire. On s’aperçut qu’il y avait un resserrement de 25%, dans les deux premiers tubes et que dans le troisième tube l’ADN n’avait subi aucun changement. Cette étude a montré que la molécule d’ADN pouvait être modifiée par l’intention.
Un autre exemple est l’expérience réalisée par William Tiller de l’Université de Stanford, cristallographe reconnu, qui a amené quatre méditants à modifier par l’intention le pH d’une solution purifiée selon un protocole très rigoureux pour qu’il n’y ait pas de perturbation extérieure, comme l’introduction de gaz carbonique ou autre facteurs pouvant modifier le pH de l’eau. Au bout de trois à quatre mois de méditation le pH de l’eau fut élevé d’une unité.
William Tiller objectiva également que l’intention pouvait diminuer le pH d’une eau purifiée d’une unité, diminuer d’un degré ou augmenter l’activité thermodynamique d’une enzyme du foie, la phosphatase alcaline, ou bien réduire la durée de développement de larves de la mouche drosophile.

A.A. : Vous évoquez de multiples réalités. Parmi-elle le temps. La conscience peut-elle interagir avec le temps ?

P.B. : Oui. Une autre chose étonnante : la capacité d’anticipation du cerveau et de la conscience, mise en évidence par le neuroanatomiste Benjamin Libet. Une de ses expériences consistait à distribuer à des personnes, de manière totalement aléatoire, des images de bien-être ou des images stressantes. On découvrit qu’en premier, le cœur et ensuite le cerveau s’étaient préparés à l’image avant que les yeux ne la voient. C’est un écart de 0,5 seconde, ce qui est énorme et qui prouve la capacité d’anticipation.
Par ailleurs certaines personnes au cours d’expériences de médiumnité, de NDE ….sont en mesure de rapportées des informations du passé.
Cela pose le problème de la conscience, à la fois liée à notre temps présent, mais aussi au futur ou au passé. Elle serait une espèce de pont entre des temps qui encadrent le présent, des temps passés et des temps futurs. La conscience aurait cette fonction d’aller chercher des informations dans l’un ou l’autre de ces temps.

A.A. : Et en ce qui concerne les NDE ?

P.B. : Les personnes qui vivent des NDE ont la conscience du futur ou du passé. Un exemple spectaculaire, est celui de Will Murtha. Un jour de 1999, à Dawlish, sur la côte sud de l’Angleterre, après une journée stressante, il décida de faire du vélo à deux heures du matin, près de l’océan, mais une vague l’emporta. Il se retrouva dans une eau glacée. Il lutta et se sentit couler. Il passa par une étape de sensation de bien-être et à ce moment-là, il se retrouva projeté sur le plafond de son domicile. Là, il vit une scène étonnante. Il vit un policier qui annonçait à sa femme que l’on avait retrouvé son corps. Il savait que, s’il acceptait cette scène, il mourrait. Il décida qu’il ne voulait pas mourir et retourna dans l’eau et miracle ! Un astronome amateur qui regardait les étoiles, vit un reflet sur l’eau et prévint les secours. Il fut sauvé. Will Murtha mena ensuite une petite enquête. Le policier qui aurait dû prévenir sa femme de son décès était bien celui qu’il avait vu au cours de sa NDE !
Du coup j’ai le sentiment que la conscience est une valeur ajoutée, une information qui existe indépendamment de la matière, qui fait qu’il est possible de voyager dans de multiples dimensions.

Nous aborderons dans un deuxième article les effets des pratiques spirituelles (yoga, méditation et autres) sur le corps et le rôle de la conscience sur le corps.

(1) Objectivisme : Attitude consistant à écarter délibérément les données subjectives pour ne s’en tenir qu’à ce qui est contrôlable par les sens
(2) Réductionnisme : théorie selon laquelle une théorie peut être absorbée par une autre
(3) Émergence : thèse selon laquelle certaines propriétés d’un tout sont émergentes, en ce sens qu’elles sont irréductibles aux propriétés de base dont elles émergent – c’est-à-dire qu’elles ne peuvent ni être prédites, ni être expliquées à partir de leurs conditions sous-jacentes. Le tout est plus que la somme de ses parties.
(4) Neuropsychologue et neurophysiologiste américain (1913-1994), reconnu pour ses travaux sur les connexions entre les hémisphères cérébraux. Il formula l’hypothèse selon laquelle chaque hémisphère disposerait de fonctions propres, voire d’une conscience propre.
(5) Médecin-anesthésiste réanimateur qui s’est intéressé aux NDE. Auteur de La conscience extra-neuronale et Devenir Hyper conscient, publiés en 2019 et 2017 aux Éditions Trédaniel. Lire les articles :
– Devenir Hyperconscient de Françoise Béchet, paru dans le Hors-série n° 9 (2019) Neurosciences et sciences traditionnelles, une rencontre fructueuse, page 76
– Ce qu’en pense Jean-Jacques Charbonier de Françoise Béchet, paru dans le Hors-série N°7 (2017), Mourir et après, page 44
(6) Psychologue et philosophe américain (1842-1910) présenté souvent comme le fondateur de la psychologie. Il fait partie du courant du pragmatisme et de la philosophie analytique
Site internet : www.unitedusavoir.com
Propos recueillis par Adeline Albou

 

  • Le 29 mars 2020

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