Michel Maxime Egger, l’itinéraire d’un méditant-militant

Sociologue, écothéologien et auteur, Michel Maxime Egger se préoccupe de la question écologique et plaide depuis plus de vingt ans pour le développement durable et des relations Nord-Sud plus équitables. Il propose une nouvelle vision de la Nature, vision intégrale qui inclue les dimensions intérieure, extérieure, individuelle et collective. Comme Gandhi, il pense que le véritable changement dans le monde n’interviendra qu’à condition que chacun se transforme soi-même. Une mutation spirituelle et politique engagée par une nouvelle manière d’agir : le méditant-militant.

Michel Maxime Egger a publié en 2018 Écospiritualité, Réenchanter notre relation à la nature (1). La revue Acropolis l’a interrogé sur son action face à la situation alarmante de la planète.

Revue Acropolis : Quel est votre itinéraire et votre action actuelle ?

Michel Maxime Egger : « Tout commence en mystique, tout finit en politique », écrivait Charles Péguy. Si je regarde ma vie ces quarante dernières années, je vois le déploiement de deux axes profondément entrelacés. D’une part, un axe spirituel qui, après un passage par l’Inde et la méditation zen, m’a conduit à redécouvrir mes racines chrétiennes dans la tradition orthodoxe ; j’y chemine depuis lors dans une ouverture aux autres spiritualités. D’autre part, un axe citoyen, avec des études de sociologie, une décennie de journalisme engagé et, depuis plus de 25 ans, du travail de campagne, de plaidoyer et de sensibilisation sur les questions Nord-Sud dans des ONG suisses. Cette articulation entre transformation de soi et transformation du monde est au cœur du laboratoire de transition intérieure que j’ai créé en 2016 au sein de Pain pour le prochain (1).

A. : Votre vision de l’écologie est imprégnée de spiritualité. pourriez-vous expliquer ce qu’est la « méta-écologie » ?

M.M.E. : Cette expression traduit une démarche qui vise à « dépasser » les limites de l’écologie extérieure, tissée de normes internationales, de lois, de technologies vertes et d’écogestes. Ces mesures, bien sûr, sont nécessaires, mais elles ne suffisent pas. Car elles ne vont pas jusqu’aux racines. Elles restent horizontales, de l’ordre du faire. Pour répondre en profondeur à la gravité de la situation, cette écologie doit être verticalisée, complétée par une écologie intérieure. Nous parlons d’écopsychologie et d’écospiritualité. Ces néologismes disent bien qu’il ne s’agit pas simplement de superposer des couches, mais de comprendre qu’écologie, spiritualité et psychologie forment un tout. Elles sont indissociables, parce que nous sommes avec la Terre dans une communauté d’être, de vie et de destin.

A. : Pourquoi promouvoir une transition intérieure ?

M.M.E. : Du fait de l’unité ontologique entre l’être humain et la nature ainsi qu’entre l’esprit et la matière, les événements extérieurs, les souffrances de la Terre, sont aussi l’objectivation de nos déséquilibres intérieurs. Les bouleversements écologiques, climatiques et sociaux ne questionnent pas seulement ce que nous faisons, mais aussi ce que nous sommes : nos manières d’être, de vivre et de connaître, nos relations aux autres, à l’argent et au pouvoir. Ils font partie de ces problèmes – évoqués par Einstein – qu’on ne peut résoudre sur le plan de conscience où ils ont été créés. L’éveil à une nouvelle conscience, qui n’est pas juste de nouvelles idées, est donc incontournable pour réaliser la transition écologique et sociale.
Il convient, en ce sens, d’entendre le mot transition au sens fort de son étymologie latine « trans-ire », qui veut dire « aller au-delà ». Au-delà de l’anthropocentrisme et de la vision matérialiste de la nature réduite à un stock de ressources. Au-delà de la démesure et de l’obsession de croissance matérielle qui épuisent la Terre. Au-delà des sentiments paralysants comme la peur, l’impuissance et le découragement. Au-delà du consumérisme, de sa vision superficielle du bonheur et de l’avidité anxieuse qui la nourrit. Car le système économique qui détruit la planète n’est pas seulement au-dehors, mais au-dedans de nous. Il vit en nous à travers nos représentations et nos valeurs, la capture et l’instrumentalisation de nos affects les plus intimes comme la puissance de désir, la peur de manquer derrière laquelle se cache la peur de mourir.

A. : Quelles sont les vertus écologiques du méditant-militant ?

M.M.E. : Par vertu, nous entendons non pas la conformité à une loi morale, mais un mode d’être, une qualité d’âme et une attitude intérieure. Certaines vertus découlent d’un changement de regard sur la création : le respect pour la vie et le Souffle qui l’anime ; la gratitude pour tous ses dons sans lesquels nous ne pourrions pas vivre ; l’émerveillement devant sa beauté et sa prodigieuses diversité. D’autres proviennent d’un changement de regard sur l’être humain : l’humilité dans la reconnaissance que nous sommes faits d’humus ; la douceur comme membre de la grande fraternité du vivant célébré par François d’Assise ; la responsabilité comme jardinier de la Terre dont nous avons à prendre soin ; la compassion comme expression de notre interdépendance profonde avec les autres, humains et non humains ; la sobriété pour honorer les limites de la planète et la justice. Toutes ces vertus définissent une manière authentiquement humaine d’habiter la Terre comme notre propre maison, dans le souci du bien commun. Elles offrent les critères du progrès, qui ne se mesure plus en performances technologiques et économiques, mais en degrés de conscience, de joie et d’amour.

A. : Comment voyez-vous l’évolution de la société en ces temps de transition ? Êtes-vous plutôt optimiste, pessimiste ou… ?

M.M.E. : Je n’aime pas les notions d’optimisme et de pessimisme, car le premier conduit souvent au déni de réalité et le second à des formes de fatalisme. Non, cela ne va pas vraiment s’arranger de si tôt. Et oui, tout n’est pas perdu. J’essaie de me mouvoir dans la tension créatrice entre la lucidité et l’espérance. En termes de lucidité par rapport à l’état de la planète, il y a sérieusement de quoi s’inquiéter. Pour ne prendre que le climat, les engagements nationaux annoncés – insuffisants et non respectés – nous conduisent au rythme actuel à une hausse de la température moyenne de minimum 3,5oC d’ici 2100. Une catastrophe !

En même temps, je reste plein d’espérance. Je garde foi en la vie, en la force de l’Esprit, en l’être humain qui, s’il est capable du pire, est aussi capable du meilleur. On le voit avec les initiatives de transition qui fleurissent un peu partout pour imaginer un monde plus juste et convivial, sobre et solidaire. Une mutation de conscience individuelle et collective est à l’œuvre. L’histoire montre que des basculements peuvent se produire beaucoup plus rapidement que ce qu’on croyait, comme manifestation d’une transformation en profondeur, longtemps invisible. Nous devons apprendre à « danser avec l’incertitude », ainsi que l’affirme l’écophilosophe Joanna Macy. On ne peut pas enfermer l’avenir dans le futur. Si le futur est prévisible à partir de ce qui est, l’avenir ne l’est pas, car il repose sur ce qui sera et qu’on ne peut pas prévoir. De lui peut émerger un « nouveau » encore inconnu, toujours inattendu. L’Esprit, qui souffle où il veut et qui agit à partir du moment où l’on s’y ouvre, est le grand déverrouilleur des consciences et des possibles qu’elles recèlent en nombre infini.

(1) Fondation caritative suisse protestante. Elle s’engage au Nord comme au Sud pour une transition vers de nouveaux modèles agricoles et économiques, avec des projets de développement en Asie, en Amérique latine et en Afrique, dans les domaines de l’agriculture, l’accès à l’eau, aux soins médicaux et à l’éducation. Elle soutient ses partenaires en ce qui concerne le contrôle qualité.
Œuvres de Michel Maxime EGGER
Écospiritualité : Réenchanter notre relation à la nature, Éditions Jouvence, 2018, 128 pages, 6,90 €
Ecopsychologie – Retrouver notre lien avec la Terre, Éditions Jouvence, 2017,128 pages, 6,90 €
Soigner l’esprit, guérir la Terre, Éditions Labor et Fides, 2015, 188 pages, 25 €
La Terre comme soi-même, Éditions Labor et Fides, 2012, 321 pages, 25 €
Sur Internet

Transition intérieure


www.trilogies.org

Propos recueillis par Jean-François BUISSON
Président de Nouvelle Acropole Suisse
  • Le 28 janvier 2020

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