Lionel Tardif, les jaïns, passeurs du gué  

Lionel Tardif éprouve une grande admiration pour la civilisation indienne. Il a réalisé de très nombreux voyages et a produit trois films sur l’Inde « La Danse de Shiva », « La Sphère d’Or » (sur Auroville) et « Les Passeurs de Gué ». Nous profitons de la parution de ce dernier film pour l’interviewer sur les divers aspects de l’univers des jains.

Acropolis : Qu’est-ce qui vous attire le plus dans les richesses de la civilisation indienne ?

Lionel Tardif : J’aurai tendance à dire toute sa spiritualité.  Ses philosophies et ses religions :  l’hindouisme, le bouddhisme, les moghols, les musulmans soufis, les sikhs et les jaïns, la plus extrême et aussi la plus belle. Ces religions amènent des philosophies mais aussi de l’art, je pense à la danse, la musique, l’architecture, axées sur le sacré. Une multitude de grands sages qui vont de Bouddha, Krishna, Mahavira, mais aussi au-delà des origines des pensées éternelles comme celles de Sri Aurobindo, Ramakrishna, Vivekananda, Ma Ananda Mai, Ramana Marashi, Swami Ramdas et d’autres encore.

A : La religion jaïn est moins bien connue que l’hindouisme ou le bouddhisme. Pouvez-vous nous retracer les origines et les éléments clés de sa doctrine ?

L.T. : Le jaïnisme tout en ayant été très présent en Inde, constitue une minorité par rapport aux 1,38 milliards d’habitants, puisqu’ils sont environ huit millions aujourd’hui.
Selon leur propre chronologie, il faut remonter à la nuit des temps pour trouver les racines du jaïnisme. Mahâvîra, le dernier guide actuel, a vécu au Ve siècle av. J.-C. à l’époque de Bouddha et on pense que le Bouddha jeune l’aurait rencontré. D’ailleurs, il y a quelques similitudes entre les deux religions comme avec l’hindouisme.

En Inde du Sud, dans l’État du Karnataka, à Shravanabelagola, il y a la statue colossale de Gomateshvara, nommé aussi Bahubali qui fait 17 m de haut, au-dessus de la colline. C’était le fils de Rishabha ou Adinath, premier guide du jaïnisme de l’ère actuelle. Avant lui, 24 autres jinas étaient venus et encore 24 autres avant. C’est pourquoi nous entrons dans une conception du temps différente de la nôtre et que nous avons recours à la physique quantique. Ce premier jina de l’ère actuelle est vénéré tous les 12 ans par une cérémonie immense où tous les jaïns viennent de tous les coins de l’Inde, pour honorer le fils du premier grand jina.

A. : Quels sont les concepts de la doctrine jaïniste ?

L.T. : Les trois clés de la doctrine sont le ahimsa, non-violence, le végétarisme absolu et le pluralisme des points de vue, fondé sur la doctrine de la réalité relative qui considère l’existence d’une pluralité de points de vue et la relativité des objets et des êtres dans l’espace et le temps. Pour cela, ils ne prêchent pas pour leur chapelle, ils sont prêts à écouter toutes les autres religions de l’Inde et les non religieux. Ils sont prêts à écouter ce que les autres ont à dire. Une grande personnalité de l’Inde, Mahatma Gandhi est devenu jaïn dans la deuxième partie de sa vie.

Leurs trois joyaux sont la Foi juste, la Connaissance juste et la Conduite juste, cette dernière incluant le code moral universel des cinq vœux principaux. Ce code d’honneur est proche des devoirs de base de la philosophie hindoue avec les trois préceptes qui se traduisent dans les trois vœux valables pour les laïcs et les moines : Vœu de non-violence (ahimsa) ; vœu de sincérité (satya) ; vœu d’honnêteté (asteya). Auxquels s’ajoutent, pour les moines, le vœu de non-attachement ou non-possessivité et le vœu de conduite du brahman (chasteté).

A : Quelle est la place des moines et des nonnes dans la société jaïn ?

L.T. : Dans le centre du film, je présente une cérémonie vécue par un homme et deux femmes qui s’appelle la Diksha, le renoncement. C’est déposer la vie que l’on a eue en allant dans le renoncement total, avec le consentement des parents. Les maîtres acceptent les disciples seulement avec le consentement des parents.

C’est le dépouillement total et après la cérémonie du passage et la tonsure, ils s’en vont à travers les routes de l’Inde. Ils marchent tout au long de leur vie, dans le but de purification et de quête de libération ou Nirvana. Ils ne conçoivent pas de dieu personnel, les récompenses et les souffrances morales ne sont pas l’œuvre d’un être divin, mais le résultat d’un ordre moral inné dans le cosmos : un mécanisme d’autorégulation par lequel l’individu récolte les fruits de ses propres actions à travers le fonctionnement des karmas.

A. : Pouvez-vous en dire plus sur ces moines et nonnes ?

L.T. : Dans cette marche incessante à pied, souvent pieds nus avec le petit bâton pour écarter ne serait-ce qu’un serpent, la balayette dans le dos pour ne pas écraser même un moustique, ils mendient leur nourriture et ce sont les laïcs qui nourrissent les nonnes, les sadhvi et les moines, les muni. Une fois qu’ils ont été acceptés dans cette cérémonie, par le grand prêtre, l’Acharya, ils seront très vénérés en Inde.
Dans quelques plans, je montre que l’on touche le sol sur lequel ils sont passés. Les laïcs viennent les consulter. Une mère de famille vient consulter le moine par rapport aux difficultés avec son fils. Ce sont des êtres extrêmement vénérés et écoutés et qui ont une place immense dans la société. Ils ont des paroles de sagesse et sont les intercesseurs entre les Tirthankara représentés dans le temple et le public.

A. : Et les nonnes, que font-elles ?

L.T. : Aujourd’hui, les nonnes sont plus nombreuses que les moines, il y a 70 % de nonnes par rapport à 30% d’hommes et elles deviennent de plus en plus importantes dans cette religion. Elles fréquentent une école à Ahmedabad, pas loin de l’ashram de Gandhi. Ces jeunes femmes après la prise des vœux, suivent un stage de deux ans où elles reçoivent une instruction très poussée. Après cette formation, elles partent dans toute l’Inde.
Quand on croise une nonne jaïna, cette femme qui a renoncé à tout – avec son bâton, sa balayette, ses petites boîtes – est capable de parler de physique quantique : on est émerveillé.
Les nonnes et moines dorment dans des annexes des temples où ils trouvent une chambre, des livres et on leur apporte à manger. Ils peuvent rester là quelques jours. Leur vie consiste à aller de lieu sacré en lieu sacré. Ils font des pauses dans leurs voyages dans ses annexes, dans les temples ou chez les particuliers.
Par rapport aux nonnes, j’en ai connu une très particulière, N. Shanta qui avait des racines indiennes et espagnoles. C’est notre amie commune, Marie-Madeleine Davy qui avait édité son livre, La voie jaïna (1). Avec ce livre on peut tout savoir sur le jaïnisme.

A. : Et les moines ?

L.T. : Il y a deux catégories de moines, ceux vêtus de blanc prioritairement au Nord, les Shvetambara et les moines-ascètes qui sont prioritairement au Sud, les Digambara que l’on nomme vêtus d’espace, qui vivent nus en signe de détachement du monde.
À partir du moment où ils ont reçu cette consécration suprême, l’atman, la substance vivante consciente, ils partent libérés et leur but est d’atteindre, si possible, même si c’est rarement le cas, en une seule vie, la réalisation suprême.
Mais très souvent, la particularité des moines jaïns est d’abréger leur vie, de pratiquer le jeûne absolu pour accélérer le passage sur l’autre rive. On voit dans le film un personnage qui est en train de mourir et les autres qui prient pour l’accompagner.

A. : Pouvez-vous nous parler de votre parcours des temples jaïns à la grande beauté et la propreté immaculée ?

 L.T. Les temples font partie du réseau religieux des jaïns, car ils permettent d’accueillir les moines qui parcourent tout au long de leur vie tous les lieux sacrés ainsi que les pèlerinages des fidèles. Ce sont des temples extraordinaires. J’étais captivé aussi par la propreté méticuleuse de ces temples où l’on pouvait manger par terre.
J’ai amené un certain nombre de groupes en Inde pour découvrir les richesses de ces civilisations et la première fois que j’ai découvert le temple de Ranakpur, dans le Nord, j’étais fasciné par les sculptures, les dentelles de marbre où on a l’impression de voir à travers. Cela a été construit par des anonymes, un peu comme nos bâtisseurs de cathédrales en France.

Quand on m’a dit que les temples du Mont Abu, au Rajasthan étaient plus beaux, j’y suis allé. Il y a cinq temples dont deux qui sont des merveilles. J’ai eu la chance de filmer à une époque où c’était encore possible. Le mont Abu est un complexe de cinq temples, dont les deux premiers, Vimal Vasahi et Shri Neminathji ou Luna Vasahi sont des merveilles.

A. : Quelle a été la suite de votre voyage ?

L.T. : Ensuite, je suis arrivé au Gujarat dans la ville de Palitana et suis monté sur la colline sainte de Shatrunjaya où se trouve une extraordinaire ville temple avec 863 temples enchevêtrés les uns dans les autres à 1200 m d’altitude. Le temple principal est dédié à Rishabhanatha le premier Tirthankara, le sanctuaire le plus saint des Shvetambara.
La ville temple est une demeure pour le divin et personne ne peut y passer la nuit, y compris les prêtres. Ils officient du lever au coucher du soleil et ensuite se retirent des temples. Pendant la nuit, les singes reprennent possession de la ville et le matin, quand les humains arrivent ils se retirent.
Il faut deux heures de marche pour y accéder. On met à la disposition des personnes ayant des difficultés des chaises avec quatre porteurs et dans ce cas, le trajet est plus long.
Il y a un autre mont au Gujarat, dans la même région, le mont Girnâr, en altitude, moins imposant mais aussi très beau, consacré à la seule femme Tirthankara, Mallinatha.

A : Pourquoi les jains qui pratiquent une vie si sobre et ascétique ornent si richement leurs temples et qui vénèrent-ils dans ces lieux sacrés ? 

 L.T. : Si ces temples sont si extraordinaires et beaux, avec un travail infini, on constate le paradoxe que les laïcs de cette religion soient des familles riches ou aisées et pour beaucoup des banquiers. Pourquoi ? Parce qu’ils ont une réputation d’une telle intégrité, qu’on les engage dans les banques pour manier des sommes d’argent importantes. Mais l’argent qu’ils gagnent a servi à la création des temples et actuellement à leur entretien, ainsi que pour soutenir les moines et les nonnes, sans biens ni maison. Les laïcs jains utilisent leur richesse pour que cette religion reste vivante.
Dans les temples, on vénère les 24 guides, les Tirthankara ou les jinas. Ils ont vaincu la mort et l’ignorance, d’où le nom de jina, les victorieux qui montrent la voie du passage de l’autre côté de la mort, les passeurs de gué. Les moines et nonnes sont les représentants vivants des Tirthankara, ils sont là pour préparer les laïcs à passer sur l’autre rive.

A : Quel message souhaitez-vous nous transmettre à travers ce film ?

L.T. : J’ai voulu dans ce film de presque une heure présenter les multiples aspects du jainisme, les diverses catégories de moines et leurs passages, leurs marches, leurs rituels, leur mort et comment ils sont liés au cosmos. J’ai voulu les faire connaître, parce qu’il y a très peu de films sur le jainisme.

Pour finir, je voudrais partager un texte de Paul du Breuil (2) « Les dirigeants qui prétendent mener les peuples et qui n’ont pas le souci des choses de l’au-delà, ne méritent pas de gouverner. On ne peut édifier un monde parfait avec des hommes imparfaits, dont les âmes et les cœurs demeurent pleins de vanités démesurées, d’intéressements dissimulés, d’égoïsme caché, d’hypocrisie sociopolitique, de faux-semblants, de morale planifiée où chaque homme ne compte qu’au regard de démagogies flatteuses, seulement préoccupée de programmes publics dans le cadre du seul aménagement socio-économique et matériel de la planète ».

Les jains sont un exemple vivant d’êtres humains en quête de perfectionnement moral qui, en s’améliorant, aident à améliorer le monde et sa gouvernance.

(1) N. Shanta, La Voie jainaHistoire, spiritualité, vie des ascètes pèlerines de l’Inde, Éditions O.E.I.L., 1985, 613 pages
(2) Les Jaïns de l’Inde, Paul du Breuil, Éditions Aubier, 1992, 270 pages
par Laura WINCKLER
Pour se procurer le film Les Passeurs du Gué
Contacter l’Association Shangri-La,
7, rue du Commandant Bazy, 66000 Perpignan. Tél : 04 68 35 19 24
Courriel : shangrila.asso@gmail.com
Site internet : Associationshangrila66.wpweb.fr

 

Pour le jainisme, le monde est éternel, toujours existant et organisé par les lois naturelles universelles. « Le monde est incréé ; il n’a ni commencement ni fin, il existe par sa propre nature ; il est plein de jivas (les êtres vivants ou âmes) et d’ajivas (les substances sans vie) ; il existe dans une partie de l’espace et il est éternel. » – Samana Suttam (voir jainworld.com). Toutefois, soumis à des changements, l’univers traverse une série continue de périodes d’ascensions et de déclins. Chaque période est divisée en six phases. Nous serions actuellement, selon cette optique, dans la cinquième phase d’une période de déclin (à périodes d’ascensions et de déclins), à rapprocher du Kali Yuga des hindouistes. Dans chacune de ces longues périodes, il y a toujours vingt-quatre Tîrthankara. Dans l’ère actuelle du monde, le vingt-troisième de ces Tirthankara a été Pârshvanâtha, un ascète et prophète, qui aurait vécu vers 850 – 800 av. J.-C. Le vingt-quatrième et dernier Tirthankara de cette ère est connu par son titre, (Mahâvîra, le grand héros (599 – 527 av. J.-C.). Ce fut aussi un maître spirituel errant qui a rappelé les jaïns à la pratique rigoureuse de leur foi antique. Pour cela, il y a 24 guides sculptés dans les temples et un 25 qui va arriver, Mahapatma.

  • Le 24 décembre 2020

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