Jacqueline Kelen, « Les compagnons de sainteté »

Auteur de nombreux ouvrages, Jacqueline Kelen a publié en 2020 son dernier ouvrage « Les compagnons de sainteté » dans lequel elle fait l’apologie des animaux, avec l’intention de réhabiliter l’attention qu’on leur porte.

Son ouvrage s’appuie sur la vie de sages de toutes les traditions, accompagnés d’animaux. La revue Acropolis a voulu en savoir plus sur le lien mystérieux et spirituel qui relie ces animaux à leurs compagnons humains sur le chemin de sainteté.

Acropolis : Qu’est-ce qui vous a motivé pour écrire le livre « Les compagnons de sainteté », qui traite des relations entre les animaux et les sages de toutes les traditions ?

Jacqueline Kelen : Ce thème me hante depuis longtemps, tout d’abord parce que j’éprouve une tendresse totale ou une douce pitié à l’égard de tous les animaux. Ceux-ci représentent l’innocence et la beauté toujours menacées en ce monde et, du moucheron à l’éléphant, leur fragilité me bouleverse parce que tous sont dépendants du pouvoir et du bon vouloir des hommes.
Même si de nos jours existent de nombreuses associations de protection animale, d’une façon générale ce qu’on appelle « l’amour des bêtes » est souvent déconsidéré ou raillé, comme s’il s’agissait d’une compensation affective ou d’un sentiment secondaire. Or, à travers siècles et continents on constate que les êtres les plus éveillés – sages et mystiques – entretiennent avec tous les animaux des liens de bienveillance et de bonté qui sont aussi de nature spirituelle : chacun aide l’autre à s’élever, se perfectionner, à faire taire sa peur et son agressivité pour établir la paix et l’harmonie.

A. : À travers vos différents livres, votre approche se réfère le plus souvent à la tradition occidentale et chrétienne. Ici, vos références et vos exemples s’étendent aux traditions orientales : hindouisme, bouddhisme, jaïnisme… ?

J.K. : Précisément parce que l’amour que ressentent sages et saints de toutes traditions religieuses ne connaît pas de frontières et s’avère universel. Il ne se limite pas au genre humain, ni aux fidèles d’une même religion, ni aux membres d’une même famille. Qu’il s’agisse du chrétien François d’Assise, du sage indien, Râmana Maharshi, du Persan Rûzbezbehân de Shîrâz ou du maître tibétain Kalou Rinpoché, la relation qui s’établit avec un animal est de cœur à cœur : la véritable intelligence, qui se passe d’explications. De nos jours, des scientifiques mènent des études et des expériences au sujet de l’intelligence des animaux, alors que ce qui importe le plus est de l’ordre du cœur : attachement, tendresse, fidélité, soutien, dévouement, protection…
Or, si on commence à aimer et à s’attacher, on ne peut plus vivre tranquillement, on s’inquiète, on craint que l’autre ne souffre, ne subisse des dommages. En se déclarant supérieur à l’animal, l’homme est rassuré et peut hélas se livrer à toutes sortes d’exactions sur le peuple animal.

A. : Au cours de votre ouvrage, vous montrez les liens mystérieux qui unissent des saints et des animaux très divers, depuis l’abeille et le moustique jusqu’au loup et à l’ours ?

J.K. : Oui, il n’y a pas seulement les animaux familiers, tels que le chien et le chat, avec qui entretenir de belles et bonnes relations. De fait, tous font partie de la grande famille terrestre, malgré une apparence plus ou moins étrange, et, d’un point de vue spirituel, tous sont des créatures de Dieu, tous sont aimés par Lui.
Il y a une arrogance incroyable de la part des humains de penser qu’eux seuls bénéficieraient de l’attention et de la miséricorde divine, qu’eux seuls mériteraient d’être sauvés. Ce que rappellent les sages et les saints, c’est qu’on ne peut se sauver tout seul, et que tout Être concourt à notre apprentissage. Ainsi, le plus humble animal, tel le ver de terre, par sa vulnérabilité ou le chien fidèle qui jamais n’abandonne son maître éveille notre conscience et notre sensibilité et nous invite à acquérir ou développer des vertus.
La sollicitude envers tous les animaux pose la question de l’altérité : pourquoi ne se soucie-t-on que de ceux qui nous ressemblent, qui ont à peu près la même apparence et usent du langage articulé ? La condition animale pose une question métaphysique abordée depuis Plutarque jusqu’au philosophe Berdiaev et divers théologiens. J’aime à rappeler ici la sentence du poète Virgile, Amor vincit omnia, l’Amour relie toute chose.

A. : Avez-vous une histoire préférée parmi celles que vous relatez dans le livre ?

J.K. : J’aime bien celle du moine Antoine prêchant aux poissons, près de Rimini : ceux-ci ouvrent grand leurs ouïes, alors que les habitants se détournent de la parole de Dieu. Et aussi, celle du soufi Bayazîd qui découvre des petites fourmis dans les graines qu’il a achetées dans une ville éloignée, et qui refait le trajet inverse afin de déposer les fourmis chez elle : il y a un ordre du monde à respecter ou à rétablir.

A. : En quoi la présence des animaux aide-t-elle à la vie spirituelle ?

J.K. : À ouvrir notre cœur, en offrant soin et protection à ceux qui sont plus faibles, démunis, méprisés, sans défense. Et à se sentir responsable, non seulement de nos actes, et de notre parcours, mais de tous les êtres qui croisent notre chemin.

A. : Vous-même, avez-vous un animal ? Et quel lien vous unit ?

J.K. : Les chats m’entourent depuis ma petite enfance ! Aujourd’hui, une chatte, de mère abyssine, partage ma vie depuis plus de quinze ans : malicieuse, joueuse, et très bavarde. De son côté comme du mien, c’est un amour donné pour toujours, et cette qualité d’amour fait effleurer l’absolu.

Les compagnons de sainteté
par Jacqueline Kelen
Éditions du Cerf, 2020, 216 pages – 18 €

Propos recueillis par Olivier LARRÈGLE

  • Le 1 avril 2021

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