Jacqueline Kelen, « Le Jardin des Vertus », revisiter les valeurs de la philosophie antique

Aujourd’hui, les vertus ont perdu leur sens moral, pour ne devenir que de simples valeurs. Jacqueline Kelen, qui vient de publier « Le Jardin des vertus », revisite  les valeurs définies par la philosophie antique et reprises en suite par le christianisme, en rappelant qu’il n’y a pas de vie spirituelle sans vie morale.

La revue Acropolis a interrogé Jacqueline Kelen sur le sens de son livre.

Acropolis : Nous vous connaissons comme une spécialiste des grands mythes de l’Occident et de la voie mystique chrétienne. Pourquoi avez-vous choisi le thème des vertus pour l’écriture de votre livre ?

`Jacqueline Kelen : Il y a deux raisons principales. D’une part, depuis plusieurs années, des conseils de développement personnel, de bien-être et autres recettes du bonheur prolifèrent. Cette surabondance de conseils en tout genre rabaisse l’être humain à un niveau élémentaire, indigne de son existence. D’autre part, les chrétiens religieux et fidèles évoquent trois vertus théologale (foi, espérance, charité) comme si celles-ci elles suffisaient, comme s’il n’y avait pas de soutien préalable à ces trois vertus théologales, à savoir les quatre piliers fondamentaux de la philosophie antique (la force, la tempérance, la justice, la prudence), qui deviendront également au fil des années des vertus chrétiennes, appelées les vertus cardinales.

A. : En Occident, qui évoque les vertus ?

J.K. : En Occident, l’un des premiers à parler de quatre vertus majeures ou cardinales est Platon. Si, il y a 2500 ans, il nous a offert sa réflexion à ce sujet dans son livre La République, et si aujourd’hui elles restent d’actualité, c’est parce qu’elles dégagent sûrement des références, des repères qui ne sont pas seulement contraignants mais qui aident à édifier l’être humain, ce qui me semble le sens même de l’existence.
Ainsi, les quatre vertus majeures (la force, la tempérance, la justice, la prudence) abordées par Platon, et que la chrétienté baptisera plus tard vertus cardinales, signent notre héritage occidental. Elles sont les quatre piliers sur lesquels vient se poser le toit des trois vertus théologales.

A. : Vous avez choisi pour illustrer votre livre de parler des quatre vertus platoniciennes. Pourquoi ce choix ?

J.K. : Dans la grande tradition occidentale, ces quatre vertus jouent le rôle de quatre piliers, quatre points cardinaux qui orientent notre vie morale. Même si l’on ne croit pas au ciel, il n’empêche que le minimum vital pour un être humain est de pratiquer et de s’exercer à ces quatre vertus.

A. : Dans le livre, vous faites référence au mot moral. Pourquoi ?

J.K. : Aborder la morale à partie des vertus est aussi l’une des raisons pour laquelle j’ai écrit le livre. Aujourd’hui, nous entendons parler d’éthique mais peu de morale. Comme si le terme de morale était insupportable ou obsolète. Notre époque est plongée dans le doute, dans l’incertitude, dans un relativisme désespérant qui conduit à l’absurde. Nous entendons parler de valeurs sans pour autant les définir. Le terme même de vertu paraît désuet, voire ridiculisé.
Aussi, il me semble important de redonner à la vertu toute sa noblesse ainsi qu’à la conduite morale qui en découle. La tradition occidentale est fournie à ce sujet. Ainsi, avec le livre Le jardin des vertus, j’ai voulu leur rendre hommage et rappeler leur aspect salutaire.

 A. : Pensez-vous qu’elles suffisent pour bâtir notre conduite morale ?

J.K. : Je ne pense pas que l’on ait besoin de recettes, de thérapies ou autre psychologie pour échafauder notre vie d’humain. Je suis sans nul doute sévère par rapport à la psychologie mais malheureusement, pour édifier notre vie intérieure, notre époque donne le plus souvent des conseils reliés au psychisme. Or, le psychisme par essence est éternellement mouvant, fluctuant et instable, alors que la morale nous rend solide et stable.
Attention, il existe un danger, dès lors qu’à la morale se substitue une psychologie uniquement pour rassurer et pour réconforter mollement l’individu. Avec une telle posture, nous favorisons des attitudes telles que « restez comme vous êtes », « ne changez rien ». Comme si dès la naissance, nous étions pourvus de toutes les qualités et de tous les talents, et que nous n’avions rien à corriger ni rien à redresser. Je donne un exemple. Au lieu de dire « ayez confiance en vous », je préfère dire « pratiquons la vertu de la force, c’est-à-dire ayons le courage de nos opinions, de nos pensées. Ayons le courage et la liberté d’être ce que nous sommes. » Le jour où nous comprenons que par la pratique des vertus, c’est-à-dire les quatre vertus morales philosophiques, nous ouvrons les portes à une liberté et à une joie immenses et notre regard est changé. La pratique des vertus est une rigueur qui rend libre.

A. : Vous présentez les vertus semblables à un arbre verdoyant ou assimilable à la saison du printemps. Pourquoi ?

Les vertus sont assimilées à des arbres verdoyants

Les vertus sont assimilées à des arbres verdoyants

J.K. : En réalité, la métaphore, l’image du jardin planté d’arbres vigoureux ou d’arbustes qui poussent, croissent, ne défleurissent pas et ne perdent pas leur vitalité, je l’ai trouvé aussi bien chez les philosophes, que chez les théologiens chrétiens et les mystiques. C’est une belle image du jardin intérieur, invisible certes, mais combien important. Il faut rappeler que la vertu est un mot dont l’étymologie vient du latin virqui désigne ce qui est puissant, la force, la vigueur. Je dirais que la vertu est la puissance de l’excellence de l’être humain qui donnera virilité.

 A. : En associant les vertus à des arbres verdoyants, peut-on assimiler les vertus à des forces vitales en l’homme comme peuvent l’être la floraison et la croissance pour les végétaux ?

J.K. : En évoquant la floraison et la croissance, je l’entends dans une vision de croissance intérieure. L’homme, une fois qu’il a grandi sur le plan de la taille corporelle est achevé extérieurement, mais sur le plan intérieur, il a toujours besoin de se corriger, de se perfectionner, de s’élever et de s’améliorer. Donc, avec la métaphore de l’arbre, il s’agit bien de tailler et d’émonder afin qu’à l’image de l’arbre qui donne ses fruits, nous puissions faire éclore nos vertus. Faire grandir, faire vivre les vertus en soi est le travail de toute une vie.
En ce sens, Platon et Aristote ont insisté sur le fait que la vertu n’est pas quelque chose d’inné mais qu’elle demande une vie morale qui fait appel au dynamisme, à l’engagement et à la volonté.

A. : Qu’entendez-vous par volonté appliquée à la vertu ?

J.K. : J’entends par le terme de volonté ou exercer sa volonté, ce qui dans toute démarche, qu’elle soit morale, spirituelle, personnelle, sociale ou autre, se présente comme capitale. Peut-être que de nos jours, sous les influences de suaves conseils ou de notions mal comprises tel que lâcher prise, laisser-faire, nous minons l’édifice de notre construction intérieure plus que nous le croyons. Nous sommes d’abord des êtres de détermination, de volonté c’est-à-dire de liberté. C’est la voie à laquelle conduit le chemin des vertus.

Les vertus sont assimilées au Printemps, que l'on retrouver dans "le Printemps" de Botticelli

Les vertus sont assimilées au Printemps, que l’on retrouver dans « le Printemps » de Botticelli

 A. : Assimiler les vertus au printemps, peut nous faire penser au tableau de Botticelli (1) portant le même nom. Faites-vous un lien ?

J.K. : Le lien que je ferais avec le tableau de Botticelli qui est totalement crypté, est d’ordre platonicien. L’époque de la Renaissance italienne est héritière de la Grèce antique et en particulier de la philosophie platonicienne. Aussi, lors du quattrocentoles vertus ont été magnifiées et exercées. Botticelli en a été le peintre. Dans son tableau Le Printemps, c’est la naissance, l’éclosion de l’être humain véritable qui sont mises à l’honneur. Au sein du tableau, il y a ce souffle de l’esprit qui encourage à s’évertuer pour mettre en œuvre toutes nos ressources afin de devenir grand.

Les arbres des 6 tapisseries de la Dame à la Licorne peuvent être comparés aux vertus.

Les arbres des 6 tapisseries de la Dame à la Licorne peuvent être comparés aux vertus.

 A. : Toujours pour lier les vertus à la force vitale de la Nature vous évoquez « la Dame à la licorne ». En quoi cette allégorie met-elle en scène les vertus ?

J.K. : Les six tapisseries de la Dame à la Licorne (2)qui ont été conservées ou sauvées, représentent un parcours initiatique que l’on ne peut pas résumer ou décrire en quelques phrases.Il est certain que c’est un parcours de sagesse, d’élévation dans ce lieu à la fois proche et lointain où vit une dame mystérieuse. Elle vit dans une contrée idyllique qui est une île-jardin où il y a toutes sortes d’animaux. Dans ces six tapisseries, sont figurés quatre arbres, qui reviennent tout le temps au fil des tapisseries : le chêne, l’oranger, le pin et le houx. Ces arbres portent des fruits. Il m’a plu de faire le rapprochement avec les quatre vertus cardinales qui marquent le pas d’un chemin avec, le chêne pour la force, l’oranger pour la tempérance, le pin pour la prudence et le houx pour la justice. Avec ces six tapisseries, nous vivons vraiment une démarche de transfiguration de l’être humain.

A. : Face aux vicissitudes de notre temps, quelle est la vertu, parmi les quatre vertus cardinales, qui vous semble faire le plus défaut à notre époque ?

J.K. : Bien sûr, je pourrais dire – et ce serait une solution de facilité – qu’il n’y a pas de hiérarchie dans ces quatre vertus. C’est une famille qui s’entend très bien, qui concourt à l’harmonie. Chaque vertu s’apporte et se nourrit mutuellement et il est inévitable qu’il est difficile d’en choisir une sans parler des autres. Mais pour répondre à votre question, je pense que peut-être à notre époque, la tempérance serait celle qu’il fait le plus défaut.

 A. : Pourquoi ce choix de la tempérance comme vertu qui nous fait défaut ?

Le pèlerin est celui qui avance en s'élevant, avec la pratique des vertus comme guide et bâton de pèlerin

Le pèlerin est celui qui avance en s’élevant, avec la pratique des vertus comme guide et bâton de pèlerin

J.K. : Ce qui est la non tempérance ou l’intempérance, me paraît caractéristique de notre époque et c’est l’avidité. L’intempérance, c’est la démesure, l’Hybrisdes Grecs, celle qui veut dévorer le monde. Cela entraîne ambition, exploitation, domination de l’autre, destruction de la planète, mépris de tout ce qui n’est pas soi. Je trouve que l’intempérance résume les vicissitudes et les horreurs du temps. C’est d’elle que naissent les guerres, les conflits. C’est l’absence de limite, le souhait pour l’homme de vouloir être toujours plus fort, oublier qu’il est mortel, se sentir un dieu, que rien n’arrête. À ses extrêmes fins, l’intempérance devient la mort et la destruction de tout.

A. : Quel conseil pourriez-vous donner pour devenir ce pèlerin en marche sur le chemin des vertus ?

J.K. : La réponse est dans la question posée. Ce qui est beau n’est pas le conseil mais le pèlerin en marche. Nous ne sommes pas des sédentaires. Nous ne sommes pas à demeure, il y a sans arrêt à découvrir, à avancer, à risquer et à marcher. Aussi, si je peux donner un conseil, c’est sous la forme d’une invitation : avoir soif de connaître, de découvrir, de rencontrer, d’aimer. Élargir sa conscience, son regard et son cœur pour sortir d’une attitude de peur, de frilosité, d’enfermement, de repli sur soi, c’est à dire d’égocentrisme. Le pèlerin est celui qui avance, qui avance en s’élevant, qui avance avec la pratique des vertus comme guide et bâton de pèlerin.

Propos recueillis par Olivier LARREGLE
Le Jardin des vertus
par Jacqueline Kelen
Éditions Salvator, 2019, 192 pages, 18 €
(1) Alessandro di Mariano di Vanni Filipepi, dit Sandro Botticelli (1445-1510), peintre italien les plus importants de la Renaissance italienne et de l’Histoire de l’Art. Auteur entre autres de l’œuvreLe Printemps
(2) Lire les articles sur la Dame à la Licorne parus dans les revues N° 163 (juillet-aout 1999), N° 201 (novembre-decembre 2007), La psychologie des sensde Laura Winckler
Jacqueline Kelen est l’auteur de nombreux ouvrages et une conférencière. Elle a été productrice à France-Culture. Outre son best-seller L’esprit de solitudeparu chez Albin Michel, elle a publié entre autres chez le même éditeur, Divine blessure etLes amitiés célestes,ainsi que La puissance du cœur, aux éditions de la Table Ronde, et Le provisoire et … L’éternel, aux Éditions Le Relié.
  • Le 30 avril 2019

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