Délia Steinberg Guzman, Directrice internationale de Nouvelle Acropole

À l’occasion de la Journée des Droits des Femme le 8 mars 2020, Délia Steinberg Guzman, Directrice internationale de l’association Nouvelle Acropole, a accordé un entretien à la revue Acropolis.

Née en 1943 à Buenos-Aires, promise à une brillante carrière de pianiste, Délia Steinberg Guzman y renonce lorsqu’elle rencontre, à 23 ans, l’association Nouvelle Acropole, et son fondateur, Jorge Livraga. Elle le remplace comme Directrice internationale, à sa mort, en 1991, après avoir fondé en 1972 la filiale espagnole du mouvement à Madrid où elle réside désormais, et coordonné ses filiales européennes.
Elle lance un concours international annuel de piano en 1982 et fonde l’Institut musical Tristan en 1988. Elle est l’auteur de nombreux livres et manuels portant sur la philosophie pratique, la psychologie, les civilisations anciennes, l’astrologie, etc., dont des extraits, ainsi que nombre de ses articles, sont régulièrement publiés dans notre revue française Acropolis.

Revue Acropolis : En tant que Directrice internationale de Nouvelle Acropole, pensez-vous que le fait d’être femme confère une sensibilité particulière dans la manière de remplir sa mission ?

Délia STEINBERG GUZMAN : Selon mon opinion, les femmes et les hommes, comme le disait Platon, doivent être éduqués de la même façon et doivent assumer leurs responsabilités devant la vie de la même façon. Il y a des hommes qui sont préparés à faire des travaux déterminés et d’autres non, il y a des femmes qui sont préparées à faire des travaux déterminés et d’autres non. Je ne crois pas que le fait d’être femme apporte en général une plus grande sensibilité.
Pour exercer cette fonction, ce qu’il faut est de la sensibilité face aux gens et de la préoccupation pour les gens. Et pour cela, sincèrement, c’est la même chose d’être femme ou homme. Il faut être humain.

A: : Pouvez-vous donner quelques conseils pour que nous puissions revenir à une meilleure harmonie dans la relation entre hommes et femmes ?

D.S.G. : Cette perte d’harmonie a été créée par le désir qui existe en ce moment de différencier les choses, pas dans un sens de reconnaissance mais dans un sens d’opposition. Les dualités n’ont pas été interprétées comme une complétude ni comme une conjonction mais comme une opposition ; en conséquence, on a attribué des rôles aux hommes ou aux femmes ou à la condition que quiconque choisit, mais toujours en s’affrontant les uns les autres.
Je crois que pour parvenir à une meilleure compréhension, ce qu’il faut est précisément de la compréhension et comprendre qu’être humain va plus loin que le fait d’être né biologiquement d’une manière ou d’une autre. Il est indispensable de comprendre qu’il y a des caractéristiques internes qui nous permettent de nous unir, parce que nous avons tous des sentiments, nous avons tous des pensées, nous avons tous des aspirations, nous avons tous des besoins dans la vie, des ambitions, des rêves.
N’est-il pas mieux de chercher l’union à travers ces éléments supérieurs, que de continuer à nous séparer pour des questions qui après tout vont perdre leur prédominance à mesure que nous vieillissons ?

A. : Comment une vision plus philosophique peut-elle aider à améliorer la situation chez les humains et notre relation avec la nature qui est passablement maltraitée ?

D.S.G. : En relation avec les humains, la vision philosophique est celle que je viens d’exposer. Elle consiste à ne pas considérer la personne physiquement parlant et à ne pas déterminer son être ou sa condition intérieure en fonction de son aspect physique.
La vision philosophique permet d’aller au-delà et de comprendre ce  qu’il y a en chacun, quelle est la richesse de sa vie intérieure, quelle est la richesse de ce à quoi il aspire de plus élevé, de ce dont il rêve. Combien de vocations et combien de choses qui sont restées endormies et sont néanmoins à l’intérieur de chacun ! Cela améliorerait beaucoup notre relation, parce que, quand on ne parle que du quotidien ou des difficultés quotidiennes, on va  évidemment finir par des affrontements parce qu’on n’a pas les mêmes opinions.
Mais si nous pénétrons plus en profondeur, nous allons découvrir qu’il y a des éléments communs enrichissants qui nous conduisent à l’unité.

En ce qui concerne la nature, nous sommes une nouvelle fois dans la même situation : « la nature et moi », ou nous allons le dire comme on le présente : « moi et la nature ». Comme si nous étions deux choses différentes. L’être humain n’est-il pas naturel ? Ne fait-il pas partie de la nature ? Par conséquent, le respect pour la nature est aussi le respect pour l’être humain, parce que tous les êtres vivants intègrent la nature et, en la respectant, nous nous respectons.
Je pense que la majeure partie des différences humaines naît de l’absence de respect. Pas tant seulement de l’absence de tendresse mais de l’absence de respect ; et il se passe la même chose en ce qui concerne la nature. Nous croyons que la nature est à notre service alors qu’au contraire, nous devrions être à son service parce que nous vivons d’elle.

A. : Vous avez connu une carrière de pianiste professionnelle dans votre jeunesse et votre amour de la musique vous a conduite à créer un prestigieux concours de piano, qui arrive cette année à sa 39e édition, pour promouvoir de jeunes talents. Quel rôle la musique joue-t-elle dans l’éducation de la jeunesse et de l’être humain en général ?

D.S.G. : Je suis très platonicienne. Je considère que la musique et la gymnastique, comme l’exposait Platon, sont deux facteurs primordiaux dans l’éducation et je crois que les deux facteurs sont spirituels. Il y a en effet une tendance à croire que la gymnastique est corporelle et la musique plus spirituelle. Non, les deux facteurs sont également spirituels parce que la gymnastique cherche l’équilibre dans le corps et la musique, l’équilibre dans l’âme. Dans les deux cas, on cherche l’équilibre.
Le concours, je l’ai créé parce qu’il y a tant de jeunes gens qui font de bonnes choses… Je continue à être étonnée, année après année, quand ils se présentent au concours. Je les écoute durant les différentes épreuves pendant qu’au contraire, la rue est pleine de jeunes qui ne savent pas ce qu’ils font dans la vie et à moins de 20 ans se sentent déjà frustrés. Je vois ces jeunes qui passent des heures et des heures à étudier pour obtenir le meilleur, le plus raffiné, le plus exquis, le plus soigné. Je les admire profondément. Peu importe quel prix ils obtiennent ; j’admire leur implication, leur travail, la patience qu’ils ont et le fait qu’ils aient consacré leur vie à quelque chose d’esthétique.

A. : Pourquoi votre vocation musicale ?

D.S.G. : Je ne sais pas, j’aimerais le savoir. Je sais seulement que depuis toute petite, cela a constitué pour moi une attraction irrésistible et, aujourd’hui même, je ne peux vivre sans musique dans mon environnement. Je crois que c’est un élément qui améliore l’ambiance, améliore les relations humaines, améliore et embellit tout.
Comme,  pour diverses raisons, je n’ai pu concilier la charge de Directrice Internationale à Nouvelle Acropole et une carrière de pianiste qui est très exigeante, j’ai fait le choix de ce que m’a enseigné mon Maître : que la philosophie est une musique qui se fait avec l’âme. J’ai choisi un autre type de musique, dont je ne me repens absolument pas parce que je crois qu’avec la parole on peut faire de la musique, qu’avec la parole on peut atteindre aussi la beauté, l’esthétique, l’équilibre.

A. : Nouvelle Acropole s’exprime à travers trois canaux, la philosophie, la culture et le volontariat. Comment s’intègrent ces facettes pour apporter une éducation nouvelle pour notre temps, quelles sont les valeurs sur lesquelles on met l’accent ?

D.S.G. : Sur la philosophie, je l’ai déjà exposé. La philosophie, à proprement parler, est une attitude devant la vie. C’est vouloir savoir. Il faut être humble, accepter que nous ne savons pas grand-chose ; vouloir savoir dit du bien de nous. Aujourd’hui, les gens pensent que le meilleur est celui qui en sait le plus, alors que je pense que le meilleur est celui qui reconnaît qu’il en sait peu et a besoin d’apprendre plus.

La culture, si elle ne nous conduit pas à la sagesse, ne nous sert à rien. Parce que la culture est l’expression de la sagesse des peuples et continue encore à nous enrichir. Mais la culture seule, sans un fondement philosophique, n’est rien d’autre qu’un ensemble de dates ou bien une promenade dans tous les musées du monde ou lire tous les livres du monde. Mais cela doit apporter quelque chose à l’être humain.
La culture peut s’acquérir alors que la philosophie, il faut la vivre.

Quant au volontariat, c’est l’attitude naturelle de service de tout être humain. Nous ne sommes pas venus au monde pour qu’on nous serve, nous sommes venus pour aider. Et chacun de nous possède quelque chose en quoi il peut aider, quelque chose qu’il sait faire, quelque chose qu’il peut réaliser avec plus d’habileté que les autres.
Le volontariat, c’est se mettre au service de celui qui en a besoin. Il y a des choses que nous n’allons pas pouvoir faire, il y a de grandes choses dans lesquelles nous n’allons pas pouvoir intervenir parce qu’elles ne sont pas entre nos mains. Mais bien souvent nous ne sommes pas conscients qu’à côté de nos maisons, dans la rue même où nous vivons, il y a des gens que nous pouvons aider et nous ne le faisons pas parce que nous regardons d’un autre côté.
Le volontariat, c’est mettre la volonté au service des autres.

Traduit de l’espagnol par Marie-Françoise Touret
Propos recueillis par Laura WINCKLER
Sur Internet
https://www.acropolis.org/fr/presidente-internationale
https://www.concursopianodeliasteinberg.org/es/
Nouvelle Acropole et la journée internationale de la Femme
https://www.nouvelle-acropole.fr/evenements/249-journee-internationale-de-la-femme-2020
Œuvres de Délia STEINBERG GUZMAN en français :
Philosophie à vivre, Éditions des 3 Monts, 2002
Les jeux de Maya, Éditions des 3 Monts, 2004
Pensées, Éditions Nouvelle Acropole, 2004
L’expérience, Éditions Nouvelle Acropole, 2007

 

Encadré

Mon Rêve : que les femmes deviennent chefs d’état

C’est le vœu de Tenzin Gyatso,14ᵉ Dalaï-lama, extrait de Faîtes la révolution ! L’appel du Dalaï-Lama à la jeunesse, écrit par Sofia Strill-Rever, sur la base d’entretiens exclusifs avec le Dalaï-Lama (1) :
« Jeunes femmes, je vous appelle à être les mères de la Révolution de la compassion dont ce siècle a tant besoin. Vous avez un rôle spécial à jouer pour donner le jour à un monde meilleur. Il est biologiquement prouvé que les femmes sont plus empathiques et plus sensibles, plus réceptives aux sentiments d’autrui. En ce sens, les femmes sont des modèles d’humanité… Je vous encourage mes jeunes amies, à prendre un rôle actif dans la vie politique et économique de votre pays.
Vous serez ainsi à des postes-clés pour faire avancer la Révolution de la compassion. Prenez le leadership, car nous avons besoin de vous pour promouvoir l’amour et la compassion ! Réalisez mon rêve que les quelques deux cents nations du monde soient gouvernées par des femmes ! Il y aurait moins de guerres, de violence, d’injustice économique, sociale et climatique. Surtout, ne croyez pas que, pour vous hisser à ces hautes fonctions et vous y maintenir, il faille reproduire les comportements masculins les plus indignes ! La vraie force naît aux sources de l’amour et de la compassion. Plus vous serez nombreuses à exercer le pouvoir en ce sens, plus la violence diminuera. Jeunes femmes du millénaire, soyez les pionnières de la Révolution des révolutions ! »
(1) Paru aux éditions Massot/Rabelais, 2017, 58 pages
  • Le 27 février 2020

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