Bertrand Vergely, l’expérience positive de la  vulnérabilité

Notre culture a du mal à trouver un équilibre entre le fort et le faible.  Soit elle valorise le fort contre le faible, soit elle valorise le faible contre le fort. Dans son dernier ouvrage La vulnérabilité ou la force oubliée (1), Bertrand Vergely s’efforce de montrer qu’il est possible de sortir de cet affrontement en partant de la force bien comprise afin de la dépasser.

Fernand SCHWARZ : Pour parler de la vulnérabilité, vous passez par des personnages  mythologiques ou bibliques. Vous utilisez notamment les « Fables de La Fontaine » (2). Comment cette idée vous est-elle venue ?

Bertrand Vergely : La vulnérabilité qui vient du latin vulnus signifie la possibilité d’être blessé. Pouvoir être blessé, c’est ce qui se passe quand on a une faille dans son système de défense. Mais, c’est aussi ce qui se passe quand on vit à découvert et sans masque. Quand on vit à découvert, on peut être blessé, mais on n’est pas blessé à l’idée de pouvoir l’être. C’est ce que signifie la vulnérabilité. Heureusement que l’on est capable d’être vulnérable. Imaginons que l’on cherche constamment à se protéger. Rien ne pourrait vivre. On confond sans cesse la vulnérabilité avec la faiblesse et la fragilité. C’est une erreur. Si la faiblesse est un manque de forces, si la fragilité est une force qui n’est pas consolidée, la vulnérabilité est un état de confiance intérieure. Personne ne pouvant être invulnérable, c’est en étant protégé de l’intérieur que l’on se protège. La vulnérabilité est vécue comme une qualité. Rien de plus normal. Elle correspond à la naissance de l’intériorité en nous.

J’ai découvert la puissance philosophique de Jean de La Fontaine en khâgne puis en lisant Michel Serres, notamment son ouvrage Le Parasite (3).Par la suite, j’ai été amené à approfondir cette notion de vulnérabilité en montrant son importance à des chefs d’entreprise. On n’a pas besoin de se surprotéger pour se protéger. En faisant confiance à son système naturel d’autodéfense, on se protège bien mieux qu’en se surarmant. Quand on doit diriger, apprendre à se protéger intelligemment est essentiel. Dans Les Fables de La Fontaine, les gagnants sont le roseau plutôt que le chêne, la tortue plutôt que le lièvre, l’agneau plutôt que le loup. Sous une forme littéraire, La Fontaine réactualise la victoire de David face à Goliath.

F.S. : La société moderne fondée sur l’intelligence scientifique est une société bloquée, dites vous. Pourquoi ? Elle méconnaît sa vulnérabilité ?

B.V. : La société gouvernée par la technoscience est en quête de maîtrise. À travers la maîtrise, elle est en quête de pouvoir. Si elle produit des résultats spectaculaires, elle n’en demeure pas moins confrontée à un problème de taille. Elle est psychologiquement de plus en plus fragile. Ce n’est pas étonnant. Angoissée à l’idée de ne pas pouvoir tout contrôler, elle est sourdement contrôlée par l’angoisse. De sorte que plus elle maîtrise, moins elle résout son problème d’angoisse. On dilapide son énergie quand on est angoissé. On la retrouve quand au lieu d’être dominé par elle, on la regarde en face.  On veut dominer, maîtriser, avoir le pouvoir. Pourquoi ? Pour rien. Par angoisse. Par fuite. Par ignorance derrière l’angoisse et la fuite des forces que l’on possède. Au lieu d’être assoiffé de pouvoir, acceptons nos limites. Cessant d’être angoissé, on découvre tout un potentiel que l’angoisse refoulait. Cette libération du potentiel caché qui réside en nous, c’est ce que donne l’expérience positive de la vulnérabilité.

F.S. : Il faut distinguer la vulnérabilité de la faiblesse. Pourquoi ? La faiblesse est-elle une faute ?

B.V. : Quand on veut l’emporter sur l’autre et ainsi le dominer, il y a deux manières d’y parvenir. La première réside dans la force et avec elle dans la violence. La seconde réside dans la pitié et plus précisément dans l’apitoiement. Quand on cède à l’apitoiement, on se laisse aller à une faiblesse coupable. On le sent quand cela se produit. On sent que l’on ne devrait pas céder à l’apitoiement et on cède quand même. La séduction passe par l’apitoiement. Il s’agit là de la face noire de la pitié que Stefan Zweig a admirablement analysé dans son célèbre roman La pitié dangereuse (4). En apparence, la pitié donne l’impression d’être un sentiment noble. Il s’agit là d’une apparence trompeuse. On se laisse apitoyer parce que l’on a peur d’apparaître comme dur et ainsi de ne plus être aimé. Afin d’être aimé, on veut pouvoir toujours séduire. Afin de séduire, on veut pouvoir apparaÎtre comme celui qui aime et qui est généreux. Résultat : on n’est pas bon. On est faible. Et en étant faible, on nuit à la véritable bonté.

Face à la souffrance, il arrive que l’on soit bouleversé aux larmes. Quand cela se produit, c’est le fondamentalement humain, le fondamentalement sensible, le fondamentalement vivant qui vient à s’exprimer. La vie qui veut la vie et qui aime la vie ne supporte pas de voir la vie s’effondrer dans la douleur. En fait, dans la vraie bonté, c’est  le sens absolu de la vie qui s’exprime. Qui est bon, laisse ce sens absolu de la vie s’exprimer. Il faut pouvoir laisser parler ce sens absolu de la vie. Dans la vulnérabilité, on laisse la vie s’exprimer et nous protéger. Dans la bonté, on laisse le sens absolu de la vie s’exprimer. La bonté est une vulnérabilité supérieure. À l’inverse, la vulnérabilité est une bonté à l’état naissant.

 F.S. : La faiblesse s’oppose donc à la vertu et la vertu à la faiblesse ?

B.V. : La faiblesse s’oppose à la vertu et la vertu à la faiblesse à condition de bien comprendre pourquoi. L’idée que la faiblesse n’est pas une vertu passe mal. Nous avons beau dire qu’il est important de ne pas être faible, nous ne pouvons pas nous empêcher de penser que la faiblesse est une vertu. Cela vient de notre peur de la dureté. Celle-ci faisant peur, nous avons tendance à dire « Tout plutôt que la dureté ». En disant « Tout plutôt que la dureté », nous avons tendance à nous précipiter sur la faiblesse afin d’en faire un rempart contre la dureté. Ceux qui sont durs et cruels ne sont pas forts, comme on le croit trop souvent. Ils sont faibles. Dans le Gorgias (5), c’est ce qu’enseigne Socrate. Les tyrans sont des faibles. Ce sont des passoires. Ils ne filtrent rien. Aussi la faiblesse et la dureté ne sont elles pas opposées mais identiques. Qui est cruel est faible. Qui est faible est cruel.

La vertu consiste à n’être ni faible ni cruel mais un. Quand on a de la volonté, on ne cède pas à ses impulsions. N’étant pas faible à leur égard, on résiste à l’impulsion cruelle. La morale et avec elle la vertu est affaire de volonté de volonté, écrit Vladimir Jankélévitch (6). Soyons capables de volonté en voulant le fait même de vouloir. On devient un. Étant un, on résiste à la faiblesse du cruel et à la cruauté du faible. Il faut laisser parler l’un en nous comme il faut laisser parler le sens absolu de la vie ainsi que le sens de la vie. La vulnérabilité qui est le sens de la sensibilité est sensibilité à l’un.

F.S. : Y a-t-il une sagesse et une morale de la techno-science ?

B.V. : La techno-science qui dirige le monde contemporain est fondée sur l’idée que grâce à la technique devenue une science, il sera possible de résoudre les grandes questions métaphysiques et morales que l’humanité se pose. Ainsi, il sera possible de supprimer la mort et la délinquance. Cette approche de la vie est d’une naïveté confondante. Elle croit que tout est une affaire de solutions.

L’ignorant veut que l’on apporte une solution à la mort et à la vie considérées comme des problèmes qu’il importe de résoudre. Le sage cherche à vivre la vie comme la mort et non à solutionner la vie et la mort. La techno science croit que tout est une affaire de solutions. Elle ignore que la vie est une affaire de vie et non de solution, la mort également. Naïveté confondante, encore une fois. Si on a quantité de solutions dans la vie mais si on ne sait pas vivre, il ne sert à rien d’avoir des solutions. Vivre consiste à vivre sans solutions. Un sage a une sagesse de la vie. Il n’a pas la solution de la vie.

F.S. : Qu’est-ce que nous apprend la COVID-19 ?

B.V. : La COVID-19 devrait nous apprendre quelque chose. Malheureusement, elle ne nous apprend rien parce que nous n’écoutons pas assez le message qu’elle lance. Quand on écoute les médecins à ce sujet, ceux-ci disent que la COVID-19 est tellement imprévisible que ceux-ci ne savent en définitive que trois choses ; savoir qu’on ne sait rien à son sujet, qu’on en apprend tous les jours et qu’il faut demeurer vigilant. Normalement, en écoutant cette leçon du corps médical, on devrait ne plus rêver au transhumanisme et à la suppression de la mort par la techno-science. Il n’en est rien. Il suffit de voir la façon dont la question de la COVID-19 est traitée. Au lieu de soigner celle-ci, – car il faut bien évidemment soigner – , avec patience, travail et humilité, on continue de penser celle-ci en termes transhumanistes.

Nous ne sommes pas assez humbles. Cela nous empêche d’avoir une vraie science et une vraie médecine. La sagesse chinoise du Tao enseigne avec humilité. C’est la raison pour laquelle elle a une science et une médecine si profondes. Pour guider la vie, elle fait confiance à la vulnérabilité humaine. Elle donne la parole au système autoprotecteur qu’il y a dans le corps, dans l’âme et dans l’esprit humain. Nous avons encore tout à apprendre de cette science et de cette médecine. Heureusement, un certain nombre de scientifiques et de médecins commencent à s’en rendre compte.

(1) Publié aux Éditions Le Passeur, 2020, 288 pages
(2) Jean de La Fontaine, Fables, version intégrale, Éditions Auzou, 2011, 420 pages
(3) Publié aux éditions Fayard/Pluriel, 2014, 480 pages
(4) Publié aux Éditions Livre de Poche, 2012, 504 pages
(5) Dialogue de Platon, traduit par Monique Canto-Sperber, Éditions Flammarion, 2018, 384 pages,
(6) Philosophe, musicologue et écrivain français (1903-1985)
Propos recueillis par Fernand Schwarz
  • Le 28 janvier 2021

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