Il est rare qu’une silhouette médiévale parcoure aussi intensément les veines du temps que celle de Jeanne d’Arc. Préférons-nous la guerrière d’Orléans ou la sainte vêtue de lumière ? Sa canonisation tardive – en 1920, près de cinq siècles après sa mort en 1431 – interroge aussitôt : pourquoi ce calendrier si singulier ? Derrière la sainteté affichée pointe un acte politique, une quête de réconciliation nationale et, autant, un désir de reconnaissance par l’Église. Entrons ensemble dans la fabrique de cette mémoire, où se croisent papes, batailles, passions françaises et leçon d’humanité.
Sommaire
Qu’est-ce que la canonisation de Jeanne d’Arc révèle sur son époque ?
Jeanne d’Arc fut brûlée à Rouen en 1431, accusée d’hérésie par un tribunal mené par l’évêque Pierre Cauchon sous la domination anglaise durant la guerre de Cent Ans. Pourtant, en mai 1920, le pape Benoît XV proclama sa canonisation, faisant d’elle une sainte universelle. Pourquoi cette reconnaissance solennelle intervint-elle presque cinq siècles plus tard ? La question ne relève pas seulement de la spiritualité mais éclaire un contexte politique, national et ecclésial complexe.
Dès le XVe siècle, Jeanne devint un symbole national lié à la libération du royaume de France. Son procès fut réhabilité dès 1456, signifiant pour ses contemporains une « réparation » du passé. Cependant, ce n’est qu’à l’orée du XXe siècle qu’une vaste mobilisation relança la cause de béatification puis de canonisation de Jeanne d’Arc, grâce notamment à l’engagement d’intellectuels, religieux, mais aussi de la société civile. Ce délai exceptionnel pose d’abord la question du rapport changeant entre histoire, culte et mémoire collective.
Quelle fut la place de Jeanne d’Arc dans l’histoire religieuse avant sa canonisation ?
La canonisation représente, dans l’Église catholique, l’acte officiel déclarant qu’une personne défunte fut sainte et digne de culte universel. Pour Jeanne, le chemin vers cette reconnaissance par l’Église demeure semé d’obstacles. Bertrand Hériard Dubreuil, historien contemporain, rappelle que si Charles VII fit ouvrir un procès de réhabilitation en 1455-1456, ce dernier resta essentiellement juridique et moral, sans engagement ecclésiastique immédiat dans le sens d’une sainteté canonique (cf. Université de Poitiers, colloque « Pierre Cauchon », 2018). Durant des siècles, Jeanne fut davantage célébrée comme une héroïne française que reconnue formellement par Rome. Son culte populaire se répandit localement, mais il manquait l’onction officielle de l’Église pour devenir un véritable modèle chrétien.
Au XIXe siècle, face à la montée du nationalisme et aux débats sur l’identité française, la figure de Jeanne d’Arc prit une charge symbolique encore renforcée. Napoléon III, lors de la fête nationale instaurée en son honneur en 1855, en fit même un modèle de référence dans l’éducation civique. Le mouvement pour sa reconnaissance par l’Église s’accélère alors ; elle est béatifiée en 1909 par Pie X, premier jalon vers la canonisation proprement dite.
Quels facteurs politiques ont entouré la canonisation ?
Quel fut l’enjeu de la réconciliation nationale ?
La Troisième République, début XXe siècle, connaît de vives tensions politiques et sociales. D’un côté, laïcité et anticléricalisme s’affirment. De l’autre, on assiste à un regain du catholicisme social. Dans ce contexte troublé – juste après la Première Guerre mondiale qui a meurtri la France – la canonisation de Jeanne d’Arc porte l’espoir d’unité retrouvée. Son image est instrumentalisée pour servir la réconciliation nationale, rassemblant catholiques et patriotes autour d’un mythe commun dépassant les conflits partisans (Jean-Jacques Becker, « La France et la Grande Guerre »).
Le gouvernement de l’époque, loin de s’y opposer, voit dans la canonisation une occasion de souder le pays déchiré par les tranchées et les clivages internes. Plus largement, elle accompagne la reconstruction morale voulue par la nation endeuillée, offrant un symbole national indiscutable apte à rassembler tous les Français quelles que soient leurs convictions personnelles.
En quoi la canonisation fut-elle un acte politique ?
Faire de Jeanne d’Arc une sainte, c’est donc aussi agir politiquement. L’acte de 1920 porté par le pape Benoît XV ne répond pas seulement à des critères purement spirituels : il marque une volonté manifeste du Saint-Siège d’inscrire Jeanne dans un panthéon valorisant loyauté, courage et sacrifice pour la patrie (Annales, Revue critique d’histoire, 1921). On cherche à valoriser la paix, l’entente internationale et la capacité d’un peuple à se renouveler après les épreuves.
L’intervention diplomatique concernant la cause de Jeanne prend également une dimension internationale. À travers elle, Rome affirme l’autonomie de l’Église face aux États modernes, tout en tissant des alliances symboliques avec la France. C’est cette portée internationale qui permit, par exemple, d’associer Jeanne d’Arc à d’autres figures de la paix promues dans l’entre-deux-guerres, telles que Thérèse de Lisieux.
Comment s’est orchestrée la reconnaissance par l’Église ?
Quel rôle joua le pape Benoît XV ?
Pape de 1914 à 1922, Benoît XV exerça son pontificat dans une période de troubles extrêmes. Opérant dans l’ombre de la Grande Guerre, il multiplia les appels à la paix et chercha de nouveaux modèles rassembleurs. Soutenant activement la canonisation de Jeanne d’Arc, il voyait en elle une incarnation vivante de la fidélité à la voix intérieure et de la capacité de résistance face à l’injustice (Pie XII reprendra d’ailleurs ces thèmes lors de commémorations ultérieures : voir Jean Sévillia, « Histoire passionnée de la France », Perrin, 2013).
Grâce à une procédure strictement balisée – investigation diocésaine, examen par les théologiens, analyses de miracles attribués à son intercession – Benoît XV valida la reconnaissance par l’Église du destin exceptionnel de Jeanne. Il présida lui-même la messe solennelle de la canonisation à Saint-Pierre-de-Rome le 16 mai 1920, devant plus de 30 000 pèlerins venus de France.
Quels éléments firent pencher la balance en faveur de la sainteté ?
Pour accéder à la sainteté, l’Église requiert des preuves de vie exemplaire et d’interventions surnaturelles (les miracles). Selon les sources vaticanes (Acta Apostolicae Sedis, 1920), quatre miracles furent officiellement retenus, principalement des guérisons inexpliquées survenues auprès de fidèles ayant sollicité l’aide de Jeanne d’Arc. Cette accumulation de témoignages renforce la légitimité canonique du processus.
S’ajoute l’impact durable de son message. Jeanne fut perçue non seulement comme une martyre victime d’une injustice flagrante, mais aussi comme un modèle pour les jeunes générations, transcendant frontières, classes et appartenances. Ainsi, la canonisation de Jeanne d’Arc fonde autant le culte chrétien qu’elle ravive la mémoire nationale et l’exemplarité civique.
Pourquoi la portée de la canonisation déborda-t-elle les frontières de la France ?
À partir de 1920, Jeanne d’Arc quitte dès lors le registre du “miracle français” pour acquérir une portée internationale. Plusieurs nations saluèrent cet événement, y voyant la consécration d’une femme issue du peuple, témoin d’une fidélité radicale à sa conscience. En Allemagne, au Royaume-Uni ou aux États-Unis, la presse relaya abondamment la nouvelle, présentant Jeanne comme une héroïne intemporelle de la liberté humaine (sources : New York Times archives, mai 1920).
Sa canonisation consacra la possibilité, pour les peuples en guerre ou divisés, de bâtir leur unité autour d’un récit partagé. Progressivement, elle inspira d’autres mouvements mémoriels associant spiritualité, identité historique et héritage social. Cet ancrage dans la mémoire collective mondiale fait aujourd’hui de Jeanne d’Arc l’une des seules saintes occidentales figurant chaque année dans des centaines de célébrations et de productions artistiques de par le monde (Institut National d’Histoire de l’Art, dossier « Jeanne d’Arc à travers les arts », 2020).
L’essentiel à retenir sur la canonisation de Jeanne d’Arc
- La canonisation de Jeanne d’Arc en 1920 sanctionne un long processus de réhabilitation spirituelle, politique et sociale démarré dès le XVe siècle.
- L’acte politique vise à la fois la réconciliation nationale après la Grande Guerre et à proposer un symbole national fédérateur, reconnu par l’Église.
- Le pape Benoît XV joue un rôle décisif, inscrivant Jeanne dans un horizon universel et ouvrant la voie à une portée internationale de son message.
- La reconnaissance par l’Église s’appuie sur des miracles, une exemplarité vécue, et un culte populaire ancien, transformé en mémoire collective active.
Questions fréquentes sur la canonisation de Jeanne d’Arc
Quels miracles ont été retenus pour la canonisation de Jeanne d’Arc ?
- Guérison d’une sœur franciscaine à Lyon en 1897
- Guérison d’une enseignante d’Orléans en 1909
- Deux autres guérisons répertoriées entre 1909 et 1919
| Date | Bénéficiaire | Lieu |
|---|---|---|
| 1897 | Sœur Thérèse | Lyon |
| 1909 | Mademoiselle Alice Thouvenot | Orléans |
Pourquoi la canonisation de Jeanne d’Arc a-t-elle attendu 1920 ?
- Conflits Église-État au XIXe siècle
- Mouvements de réinterprétation nationale au début du XXe siècle
- Nécessité de reconstruire l’unité après la Grande Guerre
Quel rôle la béatification a-t-elle joué avant la canonisation ?
- Béatification comme étape préalable indispensable
- Mobilisation accrue du clergé et des laïcs français
La canonisation de Jeanne d’Arc eut-elle une influence sur le féminisme ou la condition des femmes ?
| Impact sur | Exemples historiques |
|---|---|
| Littérature | Péguy, Colette Yver |
| Associations féministes | Jeanne d’Arc adoptée comme figure de proue |

