« Sigmund Freud, du regard à l’écoute »

Cette figure scientifique majeure n’avait fait l’objet d’aucune exposition en France, mais cet oubli vient d’être réparé. En effet, le MAHJ (Musée d’Art et d’histoire du Judaïsme) a organisé du 10 octobre 2018 au 10 février 2019 une exposition très complète sur la vie et l’œuvre de Sigmund Freud, nommée « Sigmund Freud, du regard à l’écoute » (1).

L’exposition explore le cheminement scientifique et intellectuel de Sigmund Freud (1856-1939) en neuf séquences. Bien qu’il se définisse comme « un juif tout à fait sans dieu », pour préserver la psychanalyse de l’étiquette de « science juive », sa pratique qui refuse l’image au profit de la seule écoute se situe dans une démarche interprétative largement héritière de l’herméneutique talmudique.

Sigmund Freud, neurobiologiste

Il débute comme neuroanatomiste en 1876. Il se tourne ensuite vers la neurologie clinique, auprès de Jean-Martin Charcot (1825-1893) à Paris en 1885. À son retour à Vienne en 1886, il publiera un ouvrage sur les paralysies infantiles. Il fera une dernière tentative de concilier la neurologie et la psychologie dans son Esquisse d’une psychologie pour neurologues. Freud cherche alors à se représenter le fonctionnement de l’« appareil psychique », imaginant des neurones chargés de la perception, d’autres de la mémoire, par « frayage des barrières de contact ».

Sigmund Freud, jeune médecin, suit à Paris les cours de Jean-Martin Charcot, célèbre neurologue qui dirige la clinique des maladies du système nerveux à l’hôpital de la Salpêtrière.

Sigmund Freud, jeune médecin, suit à Paris les cours de Jean-Martin Charcot, célèbre neurologue qui dirige la clinique des maladies du système nerveux à l’hôpital de la Salpêtrière.

Magnétisme, hystérie et hypnose : la Salpêtrière (1885-1886)

Sigmund Freud, jeune médecin, obtient une bourse d’étude pour suivre à Paris les cours de Jean-Martin Charcot. Le célèbre neurologue dirige la clinique des maladies du système nerveux à l’hôpital de la Salpêtrière, dont il a inauguré la chaire. Ses leçons publiques, au cours desquelles il pratique l’hypnose sur des patientes hystériques, sont des rendez-vous mondains où se rencontrent scientifiques, écrivains et artistes. Freud souhaite voir de ses propres yeux ces expériences controversées, entourées de l’aura du « merveilleux » qui s’attachait précédemment au magnétisme animal.

Freud évolutionniste : l’ère de la généalogie

Depuis sa jeunesse, il se confrontera avec les thèmes posés par la révolution darwinienne, qu’il comparera à celle introduite par Nicolas Copernic (1473-1543) dans la cosmologie. Charles Darwin (1809-1882) a réuni des preuves de l’évolution des espèces et a proposé la sélection naturelle comme mécanisme et son disciple allemand, le zoologue Ernst Haeckel (1834-1919), a promu une nouvelle vision du monde fondée sur la généalogie. La vie jaillit du monde inorganique, et est sujette aux mêmes lois ; tout ce qui vit ou a vécu forme un seul grand arbre généalogique qui réunit les animaux, les végétaux et les organismes unicellulaires. L’homme est inséré dans la généalogie animale, et Haeckel postulera l’existence d’un ancêtre simiesque de l’homme dépourvu de langage. Freud sera durablement séduit par cette idée d’unité, due à la descendance commune de tous les êtres vivants.

Dans son Introduction à la psychanalyse (2), Freud parle de trois blessures narcissiques infligées par la science à l’égoïsme naïf de l’humanité.
La première, rattachée à Copernic, fut lorsque l’astronomie a montré que la Terre ne forme qu’une parcelle insignifiante du système cosmique dont nous pouvons à peine nous représenter la grandeur.
Le second démenti fut infligé par la recherche biologique de Darwin et d’autres, lorsqu’on réduit les prétentions de l’homme à une place privilégiée dans l’ordre de la création en établissant sa descendance  du règne animal et en montrant l’indestructibilité de sa nature animale.
Le troisième démenti sera infligé par la recherche psychologique, dont Freud se considère le messager, qui propose de montrer au moins qu’il n’est pas seulement pas maître de sa propre maison, qu’il en est réduit à se contenter de renseignements rares et fragmentaires sur ce qui se passe en dehors de sa conscience, dans sa vie psychique.

Le cabinet des antiques

Freud achète la majorité de ses pièces auprès d’antiquaires viennois et lors de ses voyages en Grèce, en Italie…

Freud achète la majorité de ses pièces auprès d’antiquaires viennois et lors de ses voyages en Grèce, en Italie…

Sigmund Freud commença sa collection dès les années 1880, profondément marqué par la passion de Jean-Martin Charcot, dont le bureau était rempli d’antiques. Freud achète la majorité de ses pièces auprès d’antiquaires viennois et lors de ses voyages en Grèce, en Italie… C’est la grande époque des chantiers archéologiques, des fouilles égyptiennes, syriennes, babyloniennes, de l’exploration des antiquités grecques. Freud, à plusieurs reprises, fera des parallèles entre le travail psychanalytique et la lecture des antiques : « En fait, l’interprétation des rêves est tout à fait analogue au déchiffrement d’une écriture pictographique ancienne telle que les hiéroglyphes d’Égypte. » (3)

 

 

Le divan et la naissance de la psychanalyse

En juillet 1897, quelque temps après la mort de son père, Freud entreprend de s’auto-analyser en déchiffrant ses rêves. Or, avec ce travail d’exploration, il découvre que l’inconscient est peuplé de fantasmes incestueux, meurtriers, datant de l’enfance. Son autoanalyse amène également Freud à découvrir que les songes et les symptômes psychiques parlent le même langage codé : ils dissimulent les désirs que nous préférons taire. La guérison ne survient que si le patient comprend lui-même l’origine de sa souffrance, s’il est actif. Durant la séance, la parole lui appartient. Il doit dire ce qui lui passe par la tête, sans choisir les mots qui lui traversent l’esprit. C’est la règle fondamentale de la psychanalyse que Freud a appelée l’« association libre ». Pour cela, il est allongé sur un divan, position, qui évoque le sommeil, favorise l’émergence de l’imaginaire et du transfert. Pour Freud, le divan fait partie d’un rituel qui symbolise la situation entre analysant et analysé. Cette dernière exclut aussi toute communication visuelle entre le patient et son thérapeute : le visage de ce dernier, assis sur un fauteuil situé derrière la tête du second, doit demeurer caché, pour qu’aucune expression faciale ne vienne influencer la libre association du discours, ni son interprétation, dans la seule écoute.

La science des rêves (1900)

Pour Freud, le rêve est une formation psychique propre au rêveur et douée de sens, mais qui ne se laisse pas facilement décrypter car l’activité onirique met en scène des désirs refoulés qui se manifestent sous un déguisement.

Pour Freud, le rêve est une formation psychique propre au rêveur et douée de sens, mais qui ne se laisse pas facilement décrypter car l’activité onirique met en scène des désirs refoulés qui se manifestent sous un déguisement.

Fruit d’un labeur assidu de quatre années, L’Interprétation des rêves de Sigmund Freud passe relativement inaperçu lors de sa publication en 1900, mais avec le temps, s’impose comme un des textes fondateurs de la psychanalyse. Pour Freud, le rêve est une formation psychique propre au rêveur et douée de sens, mais qui ne se laisse pas facilement décrypter car l’activité onirique met en scène des désirs refoulés qui se manifestent sous un déguisement. Cette méthode d’investigation de l’inconscient s’est révélée centrale dans l’étude psychologique des névroses. Elle est apparue comme un modèle de compréhension des processus psychiques, expliquant la formation des phobies, des idées obsessionnelles ou des idées délirantes. Comme l’écrit Freud : « L’interprétation du rêve est la via regia(voie royale) qui mène à la connaissance de l’inconscient dans la vie de l’âme.

La vie sexuelle

En 1905, Sigmund Freud publie Trois essais sur la théorie sexuelle, suivi un peu plus tard de Contribution à la psychologie de la vie amoureuse. Il  décrit la « libido », une énergie vitale ayant sa source dans la sexualité. Les exigences de cette pulsion sexuelle, dont le but est la recherche égoïste du plaisir sont inconciliables avec les attentes de la civilisation qui impliquent entente et cohésion sociale. Le refoulement de la libido entraîne le plus souvent des troubles psychiques, des névroses. Mais cette énergie vitale est aussi susceptible de se déplacer vers des buts non sexuels. Sa sublimation serait à l’origine des productions culturelles les plus élevées de l’humanité, notamment des œuvres d’art qui, elles, sont socialement reconnues et admirées.

Le mouvement surréaliste et ses influences dans les années 1920

L’âge d’or des rapports entre Sigmund Freud et les tenants du mouvement surréaliste se situe dans les années 1920 et 1930. Dès 1921, le poète et écrivain André Breton (1896-1966) entreprend un pèlerinage à Vienne pour obtenir son Interview du Professeur Freud . La rencontre fut décevante, mais suivi d’une correspondance, dans laquelle il lui envoya son Manifeste du surréalismeà Freud. Freud exprimera dans une lettre à Breton du 26 décembre 1932 son aveu qui est un désaveu : « Bien que je reçoive tant de témoignages de l’intérêt que vous et vos amis portez à mes recherches, moi-même je ne suis pas en état de me rendre compte ce qu’est et ce que veut le surréalisme… ».

Moïse et le judaïsme

Si Freud, qui se disait « incroyant », a longtemps tenu ses œuvres à l’écart de son ascendance juive, tout comme du milieu viennois où il a vécu, c’est d’abord pour faire de la psychanalyse une science universelle, détachée de tout particularisme religieux ou culturel. Dans son dernier ouvrage Moïse et le monothéisme, publié l’année de sa mort, Freud revient sur ses origines en questionnant les fondements de la religion juive. Déjà, quelques années avant, dans la préface à l’édition hébraïque de Totemet tabou(1930), Freud s’interrogeait sur cette filiation au judaïsme : « Qu’est-ce qui est encore juif chez toi, alors que tu as renoncé à tout ce patrimoine ? Encore beaucoup de choses, et probablement l’essentiel. »

(1) Voir catalogue : CLAIR Jean (sous la direction de), Sigmund Freud. Du regard à l’écoute, Éditions Gallimard-mahJ (Muse d’art et d’histoire du Judaïsme), 2018, 336 pages, 39 €
(2) Sigmund Freud, Introduction à la psychanalyse, chapitre 18, Éditions Payot, 1975, 443 pages
(3) L’Intérêt de la psychanalyse, 1913, Traduit par Paul-Laurent ASSOUN et édité en 1988 aux Éditions Retz, 189 pages
par Laura WINCKLER