Quel chercheur en biologie et biochimie ose aujourd’hui défier les dogmes établis de la science moderne ? Le nom de Rupert Sheldrake, souvent qualifié d’hérétique, intrigue autant qu’il irrite. Derrière la figure du provocateur médiatique ou du chercheur marginalisé se cache pourtant une pensée originale, ancrée dans une expérience scientifique solide et portée vers la remise en cause des certitudes dominantes.
Sommaire
Pourquoi Rupert Sheldrake dérange-t-il la communauté scientifique ?
La question n’a rien d’anodin : pourquoi ce biologiste britannique formé à Cambridge, auteur scientifique prolifique, partage-t-il si durablement la scène entre l’admiration de certains et les critiques virulentes de nombreux confrères ? Dès ses premiers travaux, Sheldrake perturbe. Il ne s’agit pas seulement de spéculation abstraite, mais bien d’une hypothèse révolutionnaire : loin d’être un simple produit du hasard ou du déterminisme moléculaire, la vie serait reliée à une mémoire de l’univers par un concept audacieux, la résonance morphique.
Aux yeux de ses opposants, il franchit une ligne rouge : celle qui sépare la science dure de la parapsychologie, voire du religieux. Mais où commence réellement la frontière ?
Les racines scientifiques de Rupert Sheldrake : biologie, chimie, spiritualité
Avant l’orage médiatique, Sheldrake est d’abord un homme de laboratoire. Il naît en 1942 à Newark-on-Trent, au Royaume-Uni, étudie les sciences naturelles à la Clare College de Cambridge, puis obtient son doctorat en biochimie à Harvard, avant de retourner à Cambridge pour des recherches sur la physiologie végétale dès 1967 (A New Science of Life, 1981, p.17-18).
Ses premières publications portent sur le mécanisme de croissance des plantes et leurs structures cellulaires. Entre 1974 et 1978, il dirige l’unité de recherche botanique de l’Université agricole de Hyderabad, en Inde. Côtoyant aussi bien des prix Nobel que des maîtres spirituels hindous, son regard se nourrit de deux mondes : celui du laboratoire expérimental et celui de la méditation contemplative.
Quelle place occupe Sheldrake dans la science moderne ?
Inséré jusqu’au cœur des institutions scientifiques britanniques, Sheldrake fait partie du vivier prometteur de la recherche en biologie dans les années 1970. Il publie alors plusieurs articles reconnus par ses pairs (Journal of Plant Physiology, 1975). Son itinéraire semble suivre les canons de la carrière académique classique, jusqu’à la publication d’un livre qui va faire scandale.
Ce tournant survient en 1981 avec A New Science of Life. L’ouvrage propose une théorie radicale : les habitudes de la nature ne proviennent pas uniquement des lois physiques, mais émergent aussi d’une mémoire collective, accessible à toutes les formes de vie.
Le point de bascule : l’entrée dans la controverse
La réaction immédiate est brutale. La célèbre revue Nature parle ouvertement de “livre à brûler” (Nature, vol. 293, septembre 1981), épinglant ce mélange supposé de pseudo-science et de spéculations philosophiques. Des figures réputées comme John Maddox, rédacteur en chef de la revue, dénoncent une trahison de la méthode scientifique. Pourtant, chez d’autres scientifiques ou philosophes de la nature – tels David Bohm ou Arthur Koestler –, le débat s’ouvre sans dédain ni caricature (voir les archives de la Royal Society et les lettres ouvertes publiées après 1981).
En quittant les laboratoires universitaires, Sheldrake choisit volontairement de privilégier un travail de diffusion et de réflexion publique, à distance des protocoles académiques classiques.
Qu’est-ce que la résonance morphique ?
Au cœur de la pensée de Rupert Sheldrake réside une idée-clé : la résonance morphique. Selon cette hypothèse révolutionnaire, chaque forme vivante puise dans un champ invisible une mémoire partagée. Concrètement, ce modèle postule que plus un comportement biologique, physique ou même humain se répète à travers le temps, plus il devient facile à reproduire, partout et pour tous.
Cette notion entend dépasser le dualisme habituel entre matériel et immatériel : elle introduit une causalité inédite, non réduite à la seule interaction chimique ou génétique.
- Un comportement appris chez un groupe d’animaux accélérerait sa diffusion dans toute l’espèce.
- Des plans architecturaux végétaux pourraient être « rappelés » sans transmission directe d’information génétique exhaustive.
- L’évolution de la conscience humaine suivrait, elle aussi, des schémas mémoriels communs à toute l’histoire culturelle et psychologique.
Que reproche-t-on à l’hypothèse de la mémoire de l’univers de Sheldrake ?
Une critique fréquente porte sur le manque de validation expérimentale indépendante. Les champs morphiques demeurent non détectés par les outils existants, ce qui complexifie tout test falsifiable (voir Pigliucci, « Nonsense on Stilts », 2010, chapitre 11). De multiples expériences de Sheldrake – notamment avec des animaux domestiques “sentant” le retour de leur maître – n’ont pas trouvé de réplique concluante dans le cadre strict de la méthodologie classique.
Pourtant, certains résultats sont troublants et donnent lieu à débat : comment expliquer statistiquement des phénomènes parfois isolés, souvent anecdotiques, mais persistants dans le temps ? Ce champ reste largement ouvert.
Liens entre science, parapsychologie et métaphysique chez Sheldrake
Sheldrake revendique l’étiquette d’auteur scientifique, mais ses incursions dans la parapsychologie nourrissent la polémique. Il explore des sujets marginaux tels que la télépathie animale (“Dogs That Know When Their Owners Are Coming Home”, 1999) ou la perception extrasensorielle. Plutôt que de rejeter ces états de conscience extraordinaires, il tente de leur donner un traitement expérimental rigoureux, invitant la science moderne à élargir ses frontières.
Certains y voient un geste métaphysique – voire spirituel – d’autres une provocation ou une naïveté. En dialoguant avec des penseurs traditionnels comme Henri Bergson (notamment sur le rôle de la mémoire et de la durée), Sheldrake refuse les dichotomies simplistes entre nature consciente, matière inerte et surnaturel.
Remise en cause des dogmes scientifiques : utopie ou retour de l’esprit critique ?
L’intérêt durable suscité par Sheldrake tient moins à la cohérence explicative quantitative de ses hypothèses qu’à sa capacité à poser des questions intenses sur la nature même de la connaissance. Où placer la limite entre la rigueur du test reproductible et la nécessité d’inclure dans le champ d’étude des phénomènes insolites ? Quels critères déterminer pour juger de l’intelligibilité scientifique d’un phénomène rare ?
Dans “The Science Delusion” (2012), il expose dix convictions tenaces qui encadrent, selon lui, la démarche scientifique contemporaine. Parmi celles-ci : la primauté absolue du matérialisme, la constance inaltérable des lois physiques ou l’assimilation complète du cerveau à la pensée. Il appelle à une évolution de la conscience collective pour dépasser les blocages intellectuels entravant la créativité scientifique.
Elle oppose-t-elle vraiment tradition et modernité ?
Le positionnement de Sheldrake force la discussion : faut-il exclure a priori l’hypothèse de forces invisibles parce qu’on ne dispose pas (encore) d’instruments appropriés, ou accueillir provisoirement l’incertitude comme moteur du progrès ? Un retour au courage sceptique cher à Descartes, ou une simple illusion ? La querelle autour de la mémoire de l’univers ressuscite, mutatis mutandis, les tensions qui ont accompagné chaque bouleversement théorique majeur, depuis Galilée jusqu’à Thomas Kuhn (“The Structure of Scientific Revolutions”, 1962).
Ainsi, l’œuvre de Sheldrake fonctionne comme un miroir tendu aux certitudes fragiles, plus qu’une vérité alternative déjà accomplie.
L’essentiel
- Rupert Sheldrake, chercheur en biologie et biochimie diplômé de Cambridge et Harvard, a suscité une vive controverse avec son concept de résonance morphique.
- Sa théorie de la mémoire de l’univers avance qu’une transmission non matérielle influence la répétition et l’évolution des formes de vie.
- Il incarne une remise en cause des dogmes scientifiques actuels, prônant l’ouverture à des phénomènes peu explorés par la science moderne.
- À la croisée de la biologie, de la parapsychologie et de la philosophie, il interpelle sur la définition même de ce qu’est une explication authentiquement scientifique.
- Son travail continue d’alimenter débats et réflexions sur les limites et l’avenir de la démarche scientifique.
Questions fréquentes sur Rupert Sheldrake et la science hors frontières
Quelles sont les preuves expérimentales avancées par Sheldrake pour soutenir la résonance morphique ?
- Absence de mesures physiques concrètes des « champs morphiques ».
- Méthodologies jugées insuffisamment rigoureuses par la communauté dominante.
| Expérience | Interprétation |
|---|---|
| Tests sur la télépathie animale | Résultats faibles statistiquement quantifiés |
| Expériences de cristallisation | Difficultés de réplication |
Pourquoi Rupert Sheldrake est-il associé à la parapsychologie ?
- Dialogue régulier avec des figures majeures de la parapsychologie (par exemple Dean Radin).
- Méthodes inspirées des protocoles classiques en psychologie expérimentale.
Quels livres clés Rupert Sheldrake a-t-il écrits ?
- A New Science of Life (1981) : pose les bases de la résonance morphique
- The Presence of the Past (1988) : développe la théorie de la mémoire de l’univers
- Seven Experiments That Could Change the World (1994)
- The Science Delusion (2012), traduit sous le titre Libérez-vous des dogmes de la science
Comment différencier une démarche scientifique rigoureuse d’une spéculation non fondée dans le débat engagé par Sheldrake ?
- Présence de protocoles explicitement reproductibles ?
- Possibilité de réfutation empirique ?
- Cohérence logique avec les données issues de disciplines variées ?
Comme l’écrivait Bachelard, la science n’avance qu’à coups de remises en question fécondes et d’oppositions inattendues. Dans ce théâtre vivant qu’est la quête du savoir, l’hérétique a toujours invité la raison à oser regarder autrement : peut-être y a-t-il là, dans la trajectoire controversée de Rupert Sheldrake, matière à reconsidérer notre propre rapport aux limites mouvantes de la connaissance et de la conscience.

