Imaginez que la scène inaugurale de la bipédie humaine se soit jouée non pas sur la savane africaine, mais au cœur des forêts de l’Europe préhistorique. Cette question, jadis inconcevable, surgit avec force à la faveur de découvertes paléontologiques récentes. Mais est-ce bien plausible ? L’histoire des origines de la lignée humaine se révèle soudain plus mouvante qu’on ne le pensait, entre rebondissements fossiles et débats scientifiques passionnés.
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Jusqu’où peut-on remonter l’apparition de la marche debout chez les grands singes bipèdes ? La bipédie, marqueur central de notre évolution, aurait-elle pris racine en Europe plutôt qu’en Afrique ? Pour approcher une réponse, partons d’un cas emblématique : la découverte du Danuvius guggenmosi en Bavière. Ce fossile relance le débat afrique vs europe concernant l’origine de la lignée humaine, tout en illustrant les enjeux et méthodes de la recherche contemporaine sur les ancêtres de l’homme.
Pourquoi la découverte de Danuvius guggenmosi bouleverse-t-elle notre compréhension de la bipédie ?
En 2019, l’annonce d’une nouvelle espèce de primate fossile baptisée Danuvius guggenmosi a fait grand bruit dans la communauté scientifique. Remontant à 11,62 millions d’années, ce témoin du Miocène supérieur aurait vécu à l’époque où la séparation des lignées humaines et chimpanzés commençait à s’esquisser. Or, son squelette présente plusieurs caractéristiques associées à la capacité de marcher debout régulièrement, bousculant le vieux scénario d’une transition exclusivement africaine.
Une équipe menée par Madelaine Böhme (Université de Tübingen) a publié ses analyses dans la revue Nature (Böhme et al., 2019), après avoir reconstitué quatre individus découverts près de Pforzen, en Allemagne. Les os finement préservés révèlent un mode de locomotion mixte, combinant quadrupédie arboricole et des signes distincts de bipédie. C’est précisément cette alliance, inhabituelle pour des hominidés aussi anciens, qui relance la réflexion sur l’évolution des hominidés.
Quelles sont les preuves anatomiques d’une bipédie ancienne en Europe ?
Qu’observe-t-on sur le squelette de Danuvius guggenmosi ?
Le crâne, incomplet, ne livre que peu d’informations sur le cerveau ou les traits faciaux. Mais c’est surtout la morphologie des membres inférieurs et du bassin qui intrigue les chercheurs. Le fémur droit montre une articulation capable de supporter le poids d’un corps érigé. Selon Böhme, la configuration de la hanche permet un redressement du tronc, tandis que l’os du tarse évoque un appui prolongé sur le sol, signe potentiel de bipédie humaine occasionnelle.
L’avant-bras long, la main robuste avec un pouce fort rappellent aussi la capacité à saisir les branches, suggérant encore une locomotion adaptée à la vie dans les arbres. En somme, Danuvius guggenmosi n’était ni parfaitement bipède comme l’Homme moderne, ni strictement quadrupède comme les gorilles.
Comment compare-t-on ces traits à d’autres hominidés du passé ?
Les chercheurs s’interrogent souvent sur la signification de certains indices ostéologiques. Chez Sahelanthropus tchadensis (7 millions d’années, Afrique), par exemple, seul un fragment de crâne laisse soupçonner une station droite probable. Orrorin tugenensis (6 millions d’années, Kenya) – autre prétendant à la bipédie ancienne – affiche un fémur évocateur d’une marche régulière, mais sans consensus complet autour de sa fonction réelle.
Chez Danuvius, la combinaison d’éléments adaptés à la bipédie et à la grimpe arboricole offre une grille de lecture originale : serait-il possible que la bipédie ait évolué indépendamment à plusieurs endroits, voire qu’elle précède la divergence Homo/Pan (hommes/chimpanzés) ? C’est ce que débattent les paléoanthropologues, confrontant chaque phalange à l’immense fresque de l’évolution des hominidés.
L’Europe préhistorique, terre des premiers grands singes bipèdes ?
L’hypothèse d’une origine européenne pour certains caractères humains majeurs n’est pas entièrement neuve, mais reste minoritaire face au paradigme africain de l’origine de la lignée humaine. Les découvertes de Dryopithecus, Ouranopithecus et Griphopithecus en Hongrie, Grèce et Allemagne avaient déjà mis en lumière une diversité de grands singes datant du Miocène européen, contemporains ou légèrement antérieurs à Danuvius guggenmosi.
Pourtant, jusqu’à récemment, aucune preuve solide d’une marche bipède durable n’avait émergé de ces trouvailles. L’arrivée de Danuvius introduit un nouveau jalon dans la discussion. Nombre de spécialistes mettent toutefois en garde contre toute généralisation hâtive : « Danuvius n’est pas nécessairement un ancêtre direct de l’homme », rappelle Jean-Jacques Hublin (Collège de France). La prudence règne quant à l’attribution de la bipédie humaine à l’Europe seule.
Quelle place donner à l’Afrique dans l’arbre évolutif ?
Pourquoi l’Afrique reste-t-elle centrale dans l’émergence de l’homme ?
La majorité des fossiles rattachés aux toutes premières lignées du genre Homo, et surtout aux Australopithèques (ex : Lucy, 3,2 millions d’années), provient d’Afrique orientale. On trouve ici des séquences stratigraphiques continues montrant une progression claire vers la bipédie permanente, anatomiquement moderne, accompagnée de traces archéologiques (outils, habitats).
C’est finalement en Afrique que les hominidés acquièrent la verticalité exclusive, dont témoignent aussi des empreintes célèbres comme celles de Laetoli (Tanzanie), datées autour de 3,6 millions d’années avant notre époque (Leakey & Hay, 1979). Cela soutient l’idée que si certaines capacités étaient présentes ailleurs, l’apogée adaptative s’est réalisée sur ce continent.
Quelles limites posent les données disponibles ?
La conservation différentielle des terrains fossiles constitue un obstacle majeur. L’environnement forestier humide d’Europe tend à dissoudre les ossements, réduisant ainsi le nombre de spécimens comparables à ceux documentés en Afrique. Par ailleurs, la datation précise de ces sites reste difficile, laissant planer des incertitudes chronologiques sur la cohabitation ou succession réelle entre espèces similaires.
Certains paléontologues estiment que davantage de découvertes paléontologiques seront nécessaires pour statuer définitivement sur la question. Plusieurs hypothèses concurrentes coexistent donc au sein de la discipline, rivalisant d’arguments tantôt paléontologiques, tantôt géochimiques (provenance des isotopes permettant de reconstituer anciens régimes alimentaires ou climats).
Quelles implications pour la compréhension de l’évolution humaine ?
Si la bipédie existait en Europe il y a près de 12 millions d’années, cela suggérerait que la partition classique entre continents mérite d’être repensée. Plutôt qu’un schéma linéaire et progressif centré sur un seul foyer géographique, c’est l’image d’une mosaïque évolutive, ponctuée de phénomènes de convergence et d’expériences multiples, qui semble dominer aujourd’hui.
Ce glissement de perspective rend hommage à la fécondité du vivant mais questionne aussi notre rapport à nos propres origines : serions-nous enfants d’une histoire plus cosmopolite, faite de migrations et d’expérimentations évolutives simultanées ? Cela encourage aussi à revisiter nos représentations, trop longtemps structurées par le seul modèle “sortie d’Afrique”.
L’essentiel
- Danuvius guggenmosi, découvert en Allemagne et daté de 11,6 millions d’années, possède une morphologie compatible avec une bipédie occasionnelle.
- Les indices de bipédie ancienne en Europe bousculent le paradigme traditionnel selon lequel la marche debout serait née uniquement en Afrique.
- La bipédie humaine pourrait résulter de modes de locomotion mixtes, répétés dans différentes branches de l’évolution des hominidés.
- La quasi-totalité des fossiles menant à Homo restent néanmoins africains, maintenant l’Afrique au centre des scénarios actuels.
- La question nourrit un débat actif sur la pluralité des racines de la lignée humaine et la complexité de la séparation des lignées hommes-grands singes.
Questions fréquentes sur la bipédie ancienne et l’Europe préhistorique
Danuvius guggenmosi était-il directement l’ancêtre de l’homme ?
Non, les chercheurs n’affirment pas que Danuvius guggenmosi soit un ancêtre direct de l’homme. Il relève probablement d’une branche cousine qui partageait certains caractères avec les futurs homininés. Le lien précis entre Danuvius et les ancêtres de l’homme reste sujet à débat et nécessite davantage de découvertes.
- Danuvius vit il y a plus de 11 millions d’années.
- Son appartenance exacte à la lignée humaine n’est pas prouvée.
Quelles différences y a-t-il entre la bipédie de Danuvius et celle de l’homme moderne ?
La bipédie de Danuvius était probablement partielle et dépendait encore beaucoup de la vie arboricole. Contrairement à la bipédie humaine, qui implique une marche exclusive sur deux jambes, Danuvius utilisait aussi ses bras puissants pour se déplacer dans les arbres. Chez l’homme moderne, la bipédie est totalement fonctionnelle et adaptée à la course comme à la marche longue durée.
| Bipédie de Danuvius | Bipédie humaine |
|---|---|
| Partielle, alternance arbres-sol | Permanente, au sol |
| Membres supérieurs robustes | Membres inférieurs spécialisés |
La découverte de Danuvius remet-elle en cause le scénario africain de l’évolution ?
Elle nuance le scénario, mais ne l’invalide pas. Si des ancêtres possédant une proto-bipédie ont existé en Europe, l’Afrique conserve la majorité des preuves clé d’une marche exclusivement bipède à partir de 6-7 millions d’années. Le modèle “multirégional” gagne cependant des partisans.
- Preuves européennes d’une bipédie ancienne
- Dominance des fossiles africains dans l’évolution directe humaine
Mille ans après la découverte, où mène la recherche sur les origines de la bipédie ?
La recherche progresse grâce à de nouveaux outils d’analyse morphologique, de modélisation numérique et d’investigation génétique. Des chantiers majeurs s’ouvrent tant en Europe qu’en Afrique, dirigés par la quête de nouveaux fossiles et la comparaison fine des structures squelettiques.
- Synthèse paléontologie-génétique-climatologie
- Appel à découvrir plus de sites européens mal connus

