Réponse à Luc Ferry : la folie du spinozisme

Selon le philosophie Baruch Spinoza (1632-1677), tout serait inscrit dans le plan de Dieu, tout serait déterminé sans la moindre liberté possible. Qu’en est-il exactement ? Luc Ferry fait le point sur le sujet dans un article paru dans le Figaro.

Le 5 mars 2020, Le Figaro a publié un article de Luc Ferry sur le déterminisme de Spinoza (1). Il en fait la critique en prenant l’exemple d’un film. Le spectateur qui le verrait pour la première fois pourrait avoir l’illusion que les personnages sont libres, que leurs choix font bifurquer l’intrigue à chaque instant. Mais il ne faut pas être dupe : le scénariste et le metteur en scène ont tout prévu depuis le début et il n’est pas de bifurcation possible. Ainsi en serait-il du monde selon Spinoza : nous éprouvons des émotions de haine et de colère parce que nous croyons que les choses peuvent être autres qu’elles sont, mais en réalité, tout est inscrit dans le plan de Dieu, tout est déterminé sans la moindre liberté possible.

La liberté : une illusion ?

Le déterminisme de Spinoza est l’un des plus radicaux qui soit, c’est une évidence. Néanmoins, la critique qu’en fait Luc Ferry est tellement simpliste qu’elle ne permet pas de creuser la question. En finissant son article de cette façon : « Je n’ai jamais compris comment un adulte intelligent pouvait adhérer à ces fables plus de trois minutes », Luc Ferry cède à un penchant habituel chez lui : le désir de satisfaire un large public en vulgarisant à outrance une pensée complexe. Il y a quelques années, l’un de ses exposés sur Nietzsche avait provoqué chez moi la même réaction : il ridiculisait l’idée nietzschéenne d’amor fati – l’amour inconditionnel de son destin – en prenant l’exemple d’un déporté à Auschwitz… ce en quoi on serait tenté de dire : « mais oui bien sûr, c’est idiot ! » Le même sort est réservé à Spinoza avec son célèbre déterminisme.

Ne pas céder aux interprétations simplistes

Essayons maintenant de sortir des clichés. Qu’on soit ou non d’accord avec une idée philosophique n’empêche pas de la questionner honnêtement pour en tirer le meilleur enseignement possible. Cela est certainement possible, avec une idée en apparence aussi radicale que celle du déterminisme de Spinoza, quand on sait que ce dernier a fait preuve toute sa vie, à son propre péril, d’un incroyable militantisme politique. Si tout est écrit d’avance, si on ne peut rien changer à la trame des événements, comment se fait-il que Spinoza ait défendu avec passion les valeurs républicaines dans un siècle miné par l’intolérance et l’obscurantisme ? – Son déterminisme n’est certainement pas le déterminisme caricatural que semble pointer du doigt Luc Ferry.

Comprendre le sens profond de la liberté

Spinoza est souvent considéré comme le père de la modernité politique : il a défendu la démocratie, la laïcité, l’égalité devant la loi, la liberté de croyance et d’opinion. On comprend dès lors que le déterminisme sur lequel il insiste tant ne peut se résumer à une sorte de détachement passif devant une succession d’événements inéluctables. À mon sens, Spinoza est un philosophe qui permet de penser en profondeur la liberté. Comme il l’explique dans l’Éthique, l’homme vulgaire croit qu’il est libre dans la mesure où il lui est permis d’obéir à l’appétit sensuel. Spinoza rejoint en cela la longue tradition philosophique qui incite les hommes à se placer au-dessus de leurs passions au nom d’une plus haute finalité. Mais contrairement à un philosophe comme Descartes qui conçoit une liberté absolue de l’homme en son for intérieur, Spinoza, de façon beaucoup plus modeste, rappelle que l’homme n’est pas « un empire dans un empire ». La volonté ne peut être appelée « cause libre », mais seulement « cause contrainte ». En clair, la liberté véritable n’est pas le libre arbitre cartésien, tout-puissant en son royaume, mais une voie de l’autonomie, c’est-à-dire la capacité à suivre sa propre loi, sa propre nécessité intérieure.

Le déterminisme ne nous prive pas de notre pouvoir

La liberté de Spinoza n’est pas une liberté « ex nihilo », mais un jeu subtil d’éclairages par lequel la conscience de l’homme fait la lumière sur telle ou telle impulsion interne pour en favoriser l’expression. Certaines impulsions sont de l’ordre de la « cause adéquate » et sont dites actives, car reposant sur une connaissance claire et distincte des choses, tandis que d’autres sont de l’ordre de la « cause inadéquate » et sont dites passives, car issues de perceptions incomplètes et confuses comme celles que déforment nos désirs. À aucun moment le philosophe ne dit qu’il n’y a rien à faire contre la succession inéluctable des événements. Dans l’Éthique, il affirme : « Aussi longtemps que nous ne sommes pas dominés par des affections qui sont contraires à notre nature, nous avons le pouvoir d’ordonner et d’enchaîner les affections du corps suivant un ordre valable pour l’entendement. » Ce mot qu’il utilise : « Nous avons le pouvoir », marque bien cette subtile contradiction – toujours féconde en philosophie – au sein de son déterminisme. Il dit en outre qu’il est « nécessaire de connaître la puissance et l’impuissance de notre nature, afin de déterminer ce que peut et ne peut pas la raison pour le gouvernement des affections. » Voilà, il me semble, l’enseignement le plus intéressant que l’on peut tirer du déterminisme de Spinoza.

Le pouvoir de la raison

La raison en l’homme n’est pas un souverain tout-puissant qui tiendrait lui-même les rênes de nos vies. « Le désir, nous dit Spinoza, est l’essence même de l’homme en tant qu’elle est conçue comme déterminée. » Notre seul « pouvoir », si l’on peut dire, c’est de braquer le projecteur de notre raison sur tel ou tel objet de nos sens internes ou externes pour favoriser l’expression de tel ou tel affect. Et c’est cet affect qui nous mettra en mouvement, qui changera le cours des choses. Ainsi, pour Spinoza, il ne s’agit jamais d’anéantir le désir, mais de l’orienter correctement. Il ajoute par ailleurs que «  une affection ne peut être réduite ni ôtée sinon par une affection contraire, et plus forte que l’affection à réduire. » En clair, on ne réduit pas la tristesse en se raisonnant, mais en faisant naître en soi la joie, on ne réduit pas la haine par une suite d’arguments logiques, mais en faisant naître en soi l’amour.

Pratiquer la vertu

C’est parce qu’il a soumis l’homme, Dieu et l’univers tout entier à une stricte nécessité, que Spinoza nous aide, mieux qu’aucun autre philosophe, à voir précisément le « point pivot » à l’intérieur de nous-mêmes sur lequel joue notre liberté. La marche à suivre pour gagner en liberté n’est guère différente de celle préconisée par les philosophes depuis la plus haute Antiquité : il s’agit de pratiquer la vertu. Toutefois, la vertu, sous sa plume, n’apparaît plus comme un renoncement, une privation comme l’affectionnaient les religions de son temps, mais une véritable « puissance de l’esprit ». La tempérance, la sobriété et la chasteté, quand elles sont pratiquées avec discernement, ne nous entravent pas. Au contraire, elles nous révèlent à nous-mêmes pour ce qui, en nous, est véritablement actif et libre. Actif, libre – et éternel.

Ce qui est déterminé par avance ne saurait être difficile

Spinoza conclut ainsi son Éthique : « Cela doit être ardu qui est trouvé si rarement. […] Mais tout ce qui est beau est difficile autant que rare. » N’est-il pas étrange de considérer que certaines choses sont ardues quand tout, d’un bout à l’autre de la longue chaîne des êtres, de l’infiniment grand à l’infiniment petit, obéit à un strict déterminisme ? Nous sommes face à un paradoxe, subtil, palpitant, qu’il nous appartient de laisser mûrir en nous pour ne pas céder aux opinions simplificatrices. Spinoza n’abolit pas la liberté. Bien au contraire, il la rend à son puissant mystère. Certes, son style rationaliste et sa méthode géométrique peuvent induire en erreur. Pour en tirer les meilleurs enseignements, il convient donc de lire son œuvre avec un esprit honnête, dépouillé de préjugés.

(1) Articles parus dans Le Figaro
https://www.lefigaro.fr/vox/societe/2018/03/07/31003-20180307ARTFIG00244-luc-ferry-le-spinozisme-sagesse-ou-folie.php
https://www.lefigaro.fr/vox/culture/luc-ferry-folie-du-spinozisme-2020030

Les citations de l’Éthique de Spinoza sont tirées de l’édition G.F Flammarion, traduction de Charles Appuhn 1965

par Fabien AMOUROUX