Raconte, grand-mère… 

À l’intention des jeunes générations qui n’ont pas connu la Deuxième Guerre mondiale, désormais bien lointaine, nous ferons revivre, dans une série d’articles, cette époque révolue, telle que l’a vécue, dans sa petite enfance, un témoin désormais, elle aussi, bien ancienne…

Leurs parents étant pris à l’extérieur pour la soirée, j’avais dîné avec mon petit-fils et ma petite fille, de onze et douze ans. Après le repas, j’étais dans la salle de séjour et eux s’affairaient dans la cuisine. À un moment, ils sont venus me trouver et, solennellement, m’ont invitée à les suivre. Ils avaient nettoyé la table de la cuisine et disposé autour trois chaises. Ils m’ont fait asseoir et se sont eux-mêmes assis, l’un à côté de l’autre, en face de moi. Et ils m’ont dit : « Raconte, grand-mère, quand tu étais petite… »
Et j’ai raconté…

La drôle de guerre

J’avais tout juste deux ans lorsqu’a commencé, il y a bien longtemps, la Deuxième Guerre mondiale, en septembre 1939.
Il faut savoir que, lorsque l’Angleterre et la France déclarèrent la guerre à l’Allemagne parce qu’Hitler avait envahi la Pologne, elles mobilisèrent leurs soldats mais il ne se passa rien pendant plusieurs mois. On l’appela la drôle de guerre. Mais en mai 1940, sans leur avoir déclaré la guerre, l’armée allemande envahit sans prévenir les pays proches de la France, le Luxembourg, la Hollande et la Belgique qu’elle conquit en quelques jours. Et, de là, elle envahit la France, avec ses chars qui mitraillaient et ses avions qui bombardaient à tout-va. La petite fille que j’étais ne savait bien sûr rien de tout cela et menait une vie tranquille.

Voici mon plus ancien souvenir de la guerre. J’aurai trois ans dans quelques mois. Les soldats allemands ne sont pas encore arrivés au Mans, dans la ville où nous habitons. Je suis devant la porte de la maison, prête à sortir avec mon papa qui a un rendez-vous, très fière de l’accompagner, qui plus est seule, sans mon frère aîné. Ma mère boutonne mon manteau.  Je donne la main à mon papa. Il ouvre la porte.
Alors, brutalement, éclatent des pétarades, des détonations incessantes qui se succèdent. Le ciel est traversé d’innombrables traits noirs qui le sillonnent en tous sens à toute vitesse.  Mon père observe le ciel, ferme la porte et dit : « Ce sont deux avions qui se battent ». Il décide quand même d’aller à son rendez-vous. Je veux absolument aller avec lui mais ma mère s’y oppose. Finalement, quand il part, les avions se sont éloignés et le calme est revenu.
Je crois que ce souvenir m’est resté, plus encore qu’à cause de la bataille aérienne, à cause de la frustration de ne pas avoir pu vivre cette sortie avec mon papa, dont je me faisais une fête.
Dans les jours qui ont suivi, mon père, mobilisé, a rejoint son affectation.

L’exode

Mon deuxième souvenir se situe peu de temps après.
En mai et juin 1940, lorsque les Allemands ont vaincu l’armée française et envahi la France, des millions de Français, pris de panique, sont partis sur les routes pour fuir vers le sud l’armée ennemie. Certains, peu nombreux encore à cette époque, en voiture, certains avec des charrettes tirées par des chevaux, d’autres en bicyclette, d’autres à pied, d’autres, comme ma famille, en train. C’est ce qu’on a appelé l’exode.

Nous sommes sur le quai de la gare. Nous attendons un train, dont nul ne sait quand il va arriver ni quelle est sa destination (ça, je l’ai su plus tard). Nous attendons. Je suis allongée sur le quai, sur une valise ou un sac, non loin de la bordure du quai. Soudain, retentit un grondement effroyable, accompagné d’un puissant chuintement, pareil à la respiration d’une bête colossale, et d’un sifflement assourdissant. Et un monstre gigantesque, formidable, s’avance vers moi. Aujourd’hui encore, je vois les énormes roues de la locomotive à vapeur ralentir et s’immobiliser. Ma mère, seule avec ses trois enfants, confie mon petit frère à quelqu’un et prend dans ses bras sa petite fille en pleurs.
Ma mère m’a raconté plus tard que ma grand-mère – sa mère – qui devait partir avec nous, avait trouvé la gare fermée lorsqu’elle y était arrivée. Comme on lui a annoncé qu’il n’y aurait plus de train, elle était alors partie du Mans à pied, à soixante-dix ans, avec un landau dans lequel elle avait mis quelques affaires, et elle avait ainsi marché jusqu’à Tours, soit une centaine de kilomètres.

Dans mon souvenir suivant, le soir même sans doute, je vois une immense salle. De chaque côté, à perte de vue, des petits lits et des valises. Dedans, des enfants. J’apprendrai plus tard que le train nous a conduits dans une ville dont j’ignore le nom et que là, les familles ont été accueillies par les habitants et les enfants couchés dans cette pièce où les lits, en nombre insuffisant, ont été complétés par des valises, vidées pour l’occasion. Seuls, les bébés et les jeunes enfants sont logés dans cette salle mais ma mère réussit à me rassurer : elle sera juste à côté. Je crois que les grandes personnes ont passé la nuit sur une chaise.

Finalement, ma famille a atterri dans un village de Charente, Puymoreau, non loin d’Angoulême, où nous ont rejoints une tante de ma mère et son mari. Les habitants nous ont logés dans une maison abandonnée et dont je conserve un seul souvenir marquant, celui d’une plante d’un vert éclatant (un pissenlit ?) qui avait poussé sur le sol de terre battue. J’ai aussi un vague souvenir de villageois apportant des légumes.

L’exode n’a pas duré longtemps. Les gens, à grand-peine, sont rentrés chez eux où beaucoup ont retrouvé leur maison pillée et parfois saccagée.

par Marie-Françoise TOURET