Raconte grand-mère, retour d’Exode (2)

Après avoir évoqué le souvenir de sa cousine et l’arrivée d’un petit frère, l’auteur raconte aujourd’hui le retour de son père et la découverte de l’école.

Je suis incapable de reconstituer la suite des absences et des présences de mon père à la maison. Et ceux qui, aujourd’hui, pourraient m’aider à y voir clair ont quitté cette terre. Mais un de mes souvenirs les plus marquants de notre séjour dans notre nouvelle demeure le concerne.

Je redécouvre mon père

Il était le plus souvent absent. Peu après sa mobilisation, il était tombé gravement malade, atteint d’une septicémie, infection généralisée, à une époque où les antibiotiques n’étaient pas encore en usage. Déplacé d’un hôpital militaire à l’autre, il résida un temps dans le Béarn, à Oloron-Sainte-Marie, un temps à Martigues, non loin de Marseille, durant sa convalescence où il rencontra celui qui devint son meilleur ami. Ma mère, pendant longtemps, resta sans nouvelle ni savoir où il était.

Nous vivions avec ma mère, calme et douce, qui n’élevait jamais la voix. Or un jour, elle nous annonça son arrivée, en permission. Et j’ai découvert mon père, dont je n’avais aucun souvenir conscient, comme si je le voyais pour la première fois.
Coiffé du calot militaire, vêtu de l’uniforme qui était celui des fantassins de l’armée française, la lèvre – étrange et inconnue – surmontée d’une moustache, il est assis sur une chaise dans la salle à manger et il parle. Sa grosse voix, pour nous inhabituelle, fait peur à mon petit frère qui, dans sa chaise haute, se met à pleurer. Il semble occuper tout l’espace. Je suis immédiatement fascinée et séduite par cette figure masculine.

La mandarine

C’est aussi dans cette demeure que, dans les souliers que nous avons placés, la veille au soir, devant la cheminée, comme c’était alors la coutume (toutes les maisons, à l’époque, avaient une ou plusieurs cheminées), nous découvrons, mon frère aîné et moi, le matin de Noël, émerveillés, éblouis, incrédules, chacun… une mandarine. Nous en apprenons le nom, que nous répétons, pour être sûr que ce trésor pareil à un petit soleil, existe bien. Il vient d’un autre pays, chaud et lointain. Nous la contemplons, la passons d’une main à l’autre, humons son parfum, finissons par demander qu’on nous apprenne à l’éplucher et la dégustons religieusement, en savourant – nouvelle découverte – chaque quartier.
En temps de guerre et de restrictions, il y a tant de belles et bonnes choses devenues inaccessibles et inconnues des plus jeunes. C’est une des tantes de ma mère, tante Germaine, à qui une connaissance bien placée les a procurées, qui a décidé de les offrir pour Noël à ses petits-neveux de 4 et 5 ans et les a apportées à ma mère.

L’école : premier contact

J’avais cinq ans. Comme on estima que j’en étais capable, on décida de me mettre à l’école, en cours d’année, avec un an d’avance. À l’époque, les maternelles étaient rares, surtout à la campagne, et on entrait à l’école à six ans.

À l’école où va déjà mon frère qui a un an de plus que moi, je me trouve dans une salle pour moi immense. Occupant l’espace, deux rangées de tables noires, séparées par une allée, devant lesquelles sont assis des enfants, garçons et filles, tous vêtus de blouses noires. Tout au fond de l’allée, très loin, la maîtresse, sur une estrade, vêtue, elle aussi, d’une blouse noire. Derrière elle, un tableau noir. Elle a des cheveux noirs et des yeux noirs. Elle parle. Je ne comprends pas ce qu’elle dit. Elle m’a installée presque au fond de la classe, du côté gauche, toute seule devant une des tables noires. J’ai du mal à entrevoir mon frère, assis plus avant dans la salle, du côté droit.

Au bout d’un certain temps, j’ai envie de faire pipi. Il faudrait que je lève le doigt, que la maîtresse, si loin là-bas, me voie, que je lui adresse la parole. Je suis paralysée. De toutes mes forces, je me retiens. Finalement, sans que j’y puisse plus rien, je fais pipi dans ma culotte. Au bout de quelques secondes, un enfant, derrière moi, sur ma gauche, s’exclame : « Madame, elle a fait pipi ! »  Submergée par la honte, je me débats : « Non, non ! c’est pas vrai ! ». Finalement, la maîtresse avance vers moi, qui sanglote… Elle me parle, se tait puis demande à mon frère de me ramener à la maison.
Il ne fut plus question d’école.

J’ai toujours cinq ans lorsque, mon père une fois démobilisé et guéri, nous déménageons dans un autre village de la Sarthe.

par Marie-Françoise TOURET