Raconte, grand-mère, le retour d’exode (1)   

Nous poursuivons ce mois-ci, comme nous le ferons dans les mois à venir, le récit des souvenirs de l’auteur sur son enfance pendant la Deuxième Guerre mondiale, en vous présentant le deuxième épisode de « Raconte, grand-mère… »

À son retour d’exode, ma mère trouva à se loger avec ses trois enfants à Verneil-le-Chétif, petit village de la Sarthe. La maison que nous habitons est une vieille maison délabrée.
Comme le plus souvent, à l’époque, il n’y avait pas de toilettes dans la maison et les cabinets occupaient une petite cabane en bois au fond du jardin ou de la cour, le plus souvent dissimulée derrière une haie de lauriers. Dedans, tout l’espace était occupé par une sorte de grand coffre en bois, placé au-dessus d’une fosse. Au centre un trou circulaire était fermé, quand il ne servait pas, par un couvercle lui aussi en bois. Des journaux, découpés faisaient office de papier hygiénique.
Dans les chambres, on utilisait pour la nuit un seau de toilette ou un pot de chambre qu’on vidait tous les matins.

Je suis dans la chambre du premier étage. Ma mère, enceinte, est assise par terre. Le plancher vétuste a cédé sous son poids et sa jambe droite a passé à travers. Elle tient toujours dans sa main le pot de chambre qu’elle s’apprêtait à descendre. Elle me demande de descendre au rez-de-chaussée chercher quelqu’un pour l’aider à se relever.

Une cousine venue de la ville

Nous étions, si mes calculs sont exacts, en juillet 1941. Nous attendions Anne-Marie, dite tante Nane, la sœur de ma mère, son mari, Robert et leurs enfants, qui habitaient dans la banlieue parisienne, à Épinay-sur-Seine, où ils subissaient, plus durement que nous qui habitions la campagne, les restrictions alimentaires dues à la guerre. Mes parents leur envoyaient des colis de nourriture et attendaient avec une certaine inquiétude le mot qui les prévenait qu’ils les avaient bien reçus car il n’était pas rare que les colis disparaissent en cours de route, subtilisés par des intermédiaires qui en avaient sans doute autant besoin qu’eux ou qui les revendaient au marché noir. Tout ce que nous connaissions d’eux, mon frère aîné et moi, est ce que nous en avaient dit nos parents. Et nous les attendions, un peu comme des personnages sortis d’une histoire.

Or, un après-midi, à notre grande surprise, nous avons vu arriver, devant la maison, au petit trot, une voiture à cheval, conduite par un cocher. Non pas une charrette ou un tombereau comme ceux des paysans dont nous avions l’habitude mais une belle voiture, élégante et légère, avec des bancs pour les passagers. J’ai un vague souvenir, peut-être inexact, de noir et de doré. Et, comme dans un conte, des bancs sont descendus ceux que nous attendions.
C’était le moyen de transport qu’ils avaient trouvé pour venir de la gare la plus proche jusqu’à notre village.

Tel est le contexte dans lequel j’ai fait la connaissance de ma cousine, Marie-Thérèse, dite Rité, petit nom qu’elle a gardé toute sa vie. J’allais avoir quatre ans et c’est pendant leur séjour chez nous qu’on a fêté son neuvième anniversaire. Je la trouvais bien jolie, avec ses yeux bleus et ses cheveux blonds et bouclés. Impressionnante aussi : c’était une grande.
Pour son anniversaire, les parents ont organisé un goûter dans la campagne. On y mange des biscottes que mon oncle a réussi à se procurer. C’est pour moi et pour mon frère aîné la première fois. Léger et croquant sous la dent, aussi bon qu’un gâteau !

C’est au cours de ce pique-nique que se situe le premier souvenir précis que j’ai d’elle. Nous sommes dans un champ et tout le monde est assis sur l’herbe. Mais Rité, qui a une belle robe que sa maman lui a faite pour son anniversaire et qu’elle ne veut pas salir, refuse de s’asseoir. Je me souviens des grandes personnes s’agitant, à la recherche de quelque chose sur quoi elle pourrait bien s’asseoir. Je me souviens d’un journal qu’on ouvre et qu’on dépose sur l’herbe et sur lequel elle s’assied précautionneusement, prenant bien soin de ne pas chiffonner sa belle robe. Je contemple la scène, toujours admirative de ma grande cousine mais un peu éberluée et déconcertée. Les princesses, c’est fascinant mais bien compliqué et bien étranger à la petite campagnarde que je suis. C’est du moins ainsi que je le formule aujourd’hui car je n’avais pas alors les mots pour le dire.

C’était il y a presque quatre-vingt ans. Nous avons depuis vécu bien des choses ensemble. Et les cousines n’arrivent plus chez moi dans de belles voitures à cheval.

L’arrivée d’un petit frère

C’est encore dans cette maison que naquit mon troisième frère, Michel. À l’époque, les femmes, sauf exception, accouchaient à la maison. Ma mère avait une sage-femme qui, à chacun de ses accouchements, venait chez elle et restait une semaine pour s’occuper d’elle, du bébé, de la maison et des autres enfants.
Je viens d’avoir quatre ans. Je couche au rez-de-chaussée dans la grande chambre de mes parents, dans un petit lit contre le mur. Je dors à poings fermés. Au milieu de la nuit, on me réveille. Mon papa et la sage-femme me réveillent, me montrent un bébé et me présentent mon petit frère. Je me demande quel est cet intrus qui fait ainsi irruption parmi nous. Et je me rendors.

Quelques jours plus tard, grâce à sœur Catherine, une religieuse que mes parents connaissent au Mans, nous déménageons dans une maison plus spacieuse et plus confortable, à l’autre bout du village. Des voisins viennent aider mon père à charger dans la voiture à cheval qu’on lui a prêtée tout ce que nous possédons. Ma mère, qui a accouché peu auparavant, est assise à côté du conducteur. Nous les enfants, marchons à côté. Je trouve qu’elle a bien de la chance.