Histoire

Raconte, Grand-mère…

Après la libération (1)

Ce premier épisode se passe après la Libération et raconte la vie quotidienne des Français après que les Allemands soient partis du village. 

L’armée allemande était partie, notre village libéré. Cependant la guerre n’était pas terminée car l’Allemagne nazie ne capitulerait que neuf mois plus tard, le 8 mai 1945. Mais la chape de plomb qui pesait sur tous avait disparu. Même une enfant comme moi, qui ai à peine sept ans, trouve que le temps passe plus vite et plus léger.

La vie reprend son cours

Je me rappelle le premier carnaval après la libération. C’était à l’époque une fête collective populaire, célébrée chaque année à mardi-gras, dernier jour avant le carême, et qui, évidemment, n’avait pas eu lieu pendant les années de guerre. On y mange des crêpes. Celui qui, avec une pièce de monnaie dans la main, réussit à faire sauter la crêpe dans la poêle pour la retourner, sans la faire tomber, deviendra riche. 

C’est donc aussi pour moi le premier carnaval. On dirait que toute la population est dehors, en liesse, déambulant dans les rues, déguisée. Une allégresse festive fait pétiller l’atmosphère. Beaucoup de jeunes hommes portent le même déguisement. Ils ont couvert leur visage d’une sorte de tissu lisse et blanchâtre. Ils ont enfilé et boutonné leurs vêtements sens devant-derrière. Et ils avancent hardiment. On dirait des personnages anonymes qui se dirigent à reculons vers nous avec autant d’aisance que s’ils marchaient à l’endroit. Je les regarde avec appréhension. Bien que ma mère me rassure en m’expliquant comment ils s’y sont pris, ils me font peur. 

Mon frère aîné et moi allons chercher du lait dans une ferme à la sortie du village avec un petit bidon de fer blanc. Nous devons pour cela longer un champ dans lequel se trouve un taureau. À l’école des garçons où va mon frère, des grands lui font peur en lui disant que le taureau va nous charger parce que nous avons tous les deux les cheveux roux. Aussi, en passant devant le champ, faisons-nous bien attention à longer la haie le plus près possible pour qu’il ne nous voie pas.

Les tickets de rationnement étaient toujours en vigueur. Cependant, peu à peu, la vie reprend son cours. Les transports se rétablissent progressivement et les marchés sont à nouveau ouverts sur la place de l’Église. Sur un étal, nous voyons notre première orange, qui provoque en nous le même ravissement que la mandarine quelques années auparavant. 

Pour la première fois, mon frère aîné et moi y découvrons un poisson en chair et en os. C’est une sardine. Ma mère en achète et au déjeuner nous découvrons avec stupéfaction leur anatomie. Nous qui connaissons bien les os de poulet et de lapin, apprenons le nom de l’os unique, souple et bardé de petites tiges, qui leur sert de squelette et nous montons au premier étage montrer à notre petit frère Jean-Luc qui est au lit, malade, cette découverte étonnante et son nom : une arête. 

Premiers livres

À l’époque, les livres étaient très difficiles à trouver à la campagne et les livres pour la jeunesse beaucoup moins nombreux et variés que maintenant. Ce qui explique que nous n’ayons jamais vu de poisson même en images.

Outre les contes de Grimm et de Perrault que notre mère nous racontait, trois livres ont marqué ma petite enfance.

Le premier : nos deux petits frères sont couchés. Mon frère aîné et moi grimpons sur le lit de ma mère et nous installons, l’un à sa droite, l’autre à sa gauche. Chaque soir, avant d’aller dormir, elle nous lit un chapitre de L’auberge de l’ange gardien, qui raconte l’histoire de deux petits orphelins, trouvés par un soldat au retour de la guerre de Crimée, recueillis par deux sœurs, propriétaires de l’auberge qui donne son titre au livre, et d’un vieux général russe bedonnant, richissime, bourru, colérique et au cœur d’or (1). 

Le deuxième est celui que me lit ma grand-mère quand je vais chez elle, Mademoiselle Lili aux eaux, dont je vous parlerai plus tard. 

Le troisième est celui dont mon père me fait cadeau pour mes sept ans. Grand amateur de littérature (il était lui-même poète) mais très ignorant de ce qu’est capable de comprendre un enfant de mon âge, il m’offre un livre, Belliou-la-Fumée (2), que je lis cependant de la première à la dernière ligne. Malgré les nombreuses expressions et certains passages pour moi incompréhensibles, cette histoire de chercheur d’or en Alaska fait naître en moi une fascination pour le Grand Nord.

Deux moments religieux marquants

Nous vivons un grand moment à Noël. Mes parents ont décidé de nous emmener à la messe de minuit. On nous couche de bonne heure et on nous réveille au milieu de la nuit, on s’habille et, bien emmitouflés, on monte la côte jusqu’à l’église. Je suis éblouie et ravie par les chants, les cierges, le mouvement balancé harmonieux de l’encensoir, l’encens dont les volutes s’élèvent sous la voûte et embaument tout l’espace, et la crèche, tout cela dans le mystère de la nuit. C’est ma première rencontre avec la beauté d’une liturgie.  

Un autre événement religieux a marqué mon enfance pendant la guerre : le retour de Notre-Dame de Boulogne. Son histoire remonte au Moyen Âge, au VIIe siècle, lorsqu’une barque aborda au port de Boulogne, portant une statue en bois de la Vierge, dont s’éleva une voix demandant la construction d’une église. Autour s’est constitué un pèlerinage consacré à Notre-Dame de Boulogne ou Notre-Dame du Grand Retour, en lien avec le retour des pêcheurs de leurs dangereuses campagnes de pêche. Pendant la guerre, quatre statues en pierre blanche ont sillonné la France pour retourner à leur lieu d’origine au cours d’un long périple à travers le pays, jalonné de haltes dans de très nombreuses églises, suscitant la ferveur populaire.

La statue, en pierre blanche, représente la Vierge portant l’enfant dans une barque. Venue de Tours, passant par le Mans, à destination de Chartres, elle s’arrête au Grand-Lucé. Certains partent à pied à sa rencontre et l’accompagnent jusqu’à l’église où la population se retrouve pour une cérémonie. Les gens déposent dans la barque des pièces de monnaie ou des feuilles de papier sur lesquels ils ont écrit des remerciements ou des vœux. On associe l’appellation de Bon Retour au retour de la paix et des prisonniers d’Allemagne. La petite fille que je suis est marquée par le côté merveilleux et rassurant de ce grand voyage de la sainte Vierge à travers notre pays, comme si elle se déplaçait pour apporter son soutien à ceux qui viennent de vivre des années aussi difficiles. 

Quand j’apprends plus tard que non pas une mais quatre statues ont ainsi sillonné la France, c’est pour moi l’occasion de comprendre, après un moment de perplexité, que, comme les images, les statues sont les représentations symboliques d’un être divin ou d’un saint personnage dont elles signifient la présence. 

(1) L’Auberge de l’Ange Gardien : son auteur, la Comtesse de Ségur, d’origine russe, vécut au XIXe siècle (1799-1874). Célèbre pour les romans qu’elle écrivit pour les enfants, dont Les malheurs de Sophie est le plus connu (mais, à mon avis, pas le plus intéressant). 
La guerre de Crimée, au milieu du XIXsiècle, très meurtrière, se déroula autour de la ville de Sébastopol et opposa l’empire russe à plusieurs pays dont la France. Elle se termina par la défaite russe. Autrefois, beaucoup des romans pour les jeunes étaient publiés, reliés, dans deux collections célèbres : la Bibliothèque Rose pour les plus petits et la Bibliothèque Verte pour les plus grands. Elles ont été créées il y a plus de 150 ans (en 1856) par l’éditeur Hachette et existent toujours dans des présentations renouvelées. Mais elles ont maintenant beaucoup de concurrents
(2) Belliou-la-Fumée, écrit par Jack London (1876-1916), écrivain américain, auteur, entre autres, de romans dont un grand nombre, paru dans la Bibliothèque Verte, se passe dans le grand Nord, en Alaska. L’histoire d’un loup, Croc-Blanc, est le plus célèbre
Marie-Françoise TOURET
Formatrice de Nouvelle Acropole Paris V                                                                           
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