Picasso, du Bleu au Rose

Au Musée d’Orsay s’est tenue une remarquable exposition sur « Picasso, bleu et rose » (du 18 septembre 2018 au 6 janvier 2019), qui dévoila les premières métamorphoses d’un peintre si polymorphe et prolifique.

« Je voulus être peintre et je suis devenu Picasso », disait-il de lui-même ce Titan de l’art du XXe siècle, né en 1881 et mort en 1973 (1), qui intégra en lui également toute l’expérience du passé, avec un don de métamorphose surprenant.

Depuis son enfance, son père, professeur de peinture, l’encourage en constatant ses dons d’observation, son goût acharné du travail et sa virtuosité. Il est formé d’une part aux maîtres du Prado et au modernisme de Barcelone où il suit l’École des Beaux-Arts. Son attrait pour Le Greco (2) est considérable.

Casagemas dans son cercueil

Casagemas dans son cercueil

L’arrivée à Paris

Une de ses œuvres étant choisie pour être présentée à l’exposition Universelle de 1900, il débarque à Paris avec son ami, le peintre espagnol Casagemas (1880-1901). Il découvre les impressionnistes, comme Manet, Cézanne et aussi Ingres et Delacroix. Ses premières toiles s’en inspirent et ont de couleurs éclatantes, criardes, amenant toute la sensualité débridée et solaire de Catalogne. Mais il s’imprègne aussi de la bohème parisienne et honore l’esprit de Paris et de Gavroche, avec des touches de Toulouse Lautrec et des couleurs de Van Gogh dans certaines de ses œuvres. Il fait une exposition avec un certain succès et ses œuvres rendent hommage aussi aux Fauves (3).
Il a le don de s’assimiler toutes les formes et couleurs du passé et les exprimer d’une façon unique et originale.

La période Bleue (1901 à 1905)

Un triste incident en sera l’origine. « C’est en pensant que Casagemas était mort que je me suis mis à peindre en bleu. » Et il commencera par faire des portraits de son ami mort avec les couleurs lumineuses à la Van Gogh pour finir dans des tableaux monochromes d’un bleu délavé et triste.
Guillaume Apollinaire dira « Picasso vécut une peinture mouillée, bleue comme le fond humide de l’abîme et pitoyable ».

Le repas frugal

Le repas frugal

La dimension existentielle est présente dans sa peinture entre 1901 et 1905. Il traverse une période difficile, incertaine sur le futur qui le rapproche des déshérités et des marginaux dont il saisit, avec son profond ressenti, toute la souffrance et en même temps une sévère dignité.
« Une sombre fatalité pour ces corps amaigris, voûtés, vêtus de haillons, errant dans les limbes de lieux neutres et vides » (4).

Il dépersonnalise les figures pour en faire de véritables archétypes. Il choisit la simplification du dessin, la monochromie et l’allongement des membres à la manière du Greco.
Le monde bleu de Picasso est un monde de solitude, voire d’isolement d’où toute communication est exclue. Pour se confronter aux malheurs du temps, il peint des prostituées internées à la prison de Saint Lazare. Mais il fera aussi des représentations religieuses dans le même esprit. C’est une sorte d’ascétisme pictural, un tragique épuré.
Une grande tristesse se dégage de cette période dans laquelle ses malheurs se sont reflétés dans les souffrances collectives qu’il côtoie.

La période Rose (1904 à 1906)

L’acrobate à la boule

L’acrobate à la boule

Les années bleues mélancoliques sont suivies par la brève période rose. La rencontre avec Guillaume Apollinaire fin 1904 sera significative et transformera la vie du peintre. Les thèmes de sa peinture changent. La figure d’Arlequin réapparaît. Il incarne l’artiste errant, le valet aventurier, son double mélancolique avec lequel il dialogue.
C’est un monde d’acrobates, de saltimbanques en équilibre instable mais plus attachés à la vie et créant plus de lien avec les autres qui se révèle à cette époque, traduisant un nouvel état d’être de Picasso, qui vit alors une de ses multiples métamorphoses.

Charles Morice (5) écrira dans la revue Le Mercure en mars-avril 1905 : « Ce n’est plus le gout du triste, du laid pour eux-mêmes ; à ce prématuré crépuscule du spleen, qui logiquement, eût dû aboutir à la nuit de la désespérance, de la mort, succède, par une bienfaisante anomalie, un rayon de clarté : c’est l’aurore de la pitié qui point – c’est le salut. »

Les ocres de Gosol (1906)

Paysage, 1906

Paysage, 1906

Un nouveau tournant apparaît en 1906, lors de son séjour à Gosol, au cœur des Pyrénées, dans un hameau rustique baigné de soleil.
Coupé du monde, il le réinvente avec des couleurs ocres. Il travaille comme il le sent et renoue avec les racines les plus archaïques de l’art qui le mènent vers l’expérience du primitivisme, qu’il exprimera dans des sculptures de l’époque et dans les aplats mats apparentés aux pigments des dessins pariétaux des grottes préhistoriques. Il est à la recherche des racines les plus profondes de l’art et de l’humanité.
De retour à Paris, la découverte d’un masque africain Fang marquera une nouvelle rupture qui le conduira vers le cubisme.

Picasso, en passant par d’innombrables mutations de style restera fidèle à sa quête d’authenticité, en assumant ses multiples contradictions qui épousaient celles de notre modernité égarée et en quête de sens.

(1) Pablo Ruiz Picasso, peintre, dessinateur, sculpteur et graveur espagnol ayant passé l’essentiel de sa vie en France
(2) Dominikos Theotokopoulos dit Le Greco (1541-1614, peintre, sculpteur et architecte grec
(3) Fauvisme ou mouvement des Fauves : courant de peinture qui émerge en France au début du XXe siècle. Il se caractérise par l’audace et la nouveauté de ses recherches de couleurs violentes, pures et vives. Ils séparent la couleur de sa référence à l’objet afin d’en accentuer l’expression. Principaux peintres du mouvement fauve : Henri Matisse, Maurice de Vlaminck, Georges Braque…
(4) J.F. Lasnier, Picasso bleu et rose, Connaissance des Arts, Hors-série N°826, page 35
(5) Écrivain français, poète et essayiste (1860-1919)
Par Laura WINCKLER
Légendes des photos :
N°1     Pablo Picasso en 1962
N°2    Casagemas dans son cercueil en 1901
N°3    Le repas frugal
N°4    L’acrobate à la boule
N°5    Paysage, 1906
Service de Presse/Musée d’Orsay
  • Le 25 janvier 2019
  • Art