Étrange vision que celle de déambuler dans une galerie d’art contemporain et d’y voir des objets bruts, des installations provocantes ou des images saturées sur les réseaux sociaux, loin de l’harmonie classique. Y a-t-il eu renversement, du goût du beau vers un véritable culte du laid ? La tension entre beauté et laideur s’invite à chaque coin de rue, sur nos écrans comme dans nos débats publics. Cher lecteur, cette interrogation ne relève pas que d’un caprice élitiste : elle touche à la sensibilité collective, au cœur même de la définition du jugement de goût dans nos sociétés en mutation.
Sommaire
Pourquoi opposer goût du beau et culte du laid ?
La question suppose déjà un basculement : jadis admirée, la beauté semblerait avoir perdu sa prééminence au profit d’une esthétique du choc ou de la différence. Dès lors, faut-il entériner ce divorce apparent entre la recherche de l’idéal et l’exaltation de la transgression ? John Ruskin, penseur anglais du XIXe siècle, opposait à la froideur académique l’authenticité brute. Mais quelle rupture engagerait vraiment notre époque ?
D’emblée, relier ces termes à des moments historiques s’impose. Le goût du beau n’a jamais été strictement universel. Même chez Platon, la beauté se teinte du bien moral, alors qu’au Moyen Âge, le laid hante enluminures et marges gothiques, souvent pour éduquer ou instruire. Cette dialectique traverse les siècles : la Renaissance célèbre la proportion ; le romantisme exalte la difformité expressive ; Dada et le surréalisme secouent les catégories. Y aurait-il aujourd’hui une cristallisation sociale inédite autour de cette antinomie ?
Quelles sont les causes du glissement esthétique contemporain ?
Pour comprendre s’il existe réellement un culte du laid, il convient d’interroger pratiques artistiques, culture populaire et médias récents. Depuis les années 1960, certains artistes revendiquent la provocation (Piero Manzoni, Marcel Duchamp avant eux) : leur démarche rompt avec l’idée d’un art destiné à complaire à l’œil.
Dans la société de consommation, la récupération de la laideur devient parfois divertissante. Films dits “nanars”, mode “kitsch” et produits dérivés arborent fièrement leurs défauts. Les réseaux sociaux amplifient cet engouement, donnant visibilité à des tendances marginales. Des milliers d’images qualifiées de “moches” circulent chaque jour : vêtements extravagants, memes grotesques, vidéos virales relevant d’une esthétique anti-conventionnelle.
Culture populaire et guerres culturelles : la beauté discréditée ?
Loin d’être anecdotique, cette tendance nourrit un débat profond, qui prend la forme d’une guerre culturelle parfois âpre, en particulier dans les pays occidentaux depuis le début du XXIe siècle. La beauté y est volontiers présentée comme élitiste, oppressante, synonyme de normes excluantes – tandis que la valorisation de la différence paraît plus démocratique.
Des études en sciences sociales soulignent cependant que ces bouleversements ne s’accompagnent pas toujours d’un rejet total du beau, mais davantage d’un déplacement : on célèbre d’autres modalités de la beauté, moins codifiées (Nathalie Heinich, “Du beau au je-ne-sais-quoi”, Gallimard, 2021 ; Pierre Bourdieu, “La distinction”, 1979). On retrouve là une contestation des hiérarchies traditionnelles du jugement de goût.
Quel rôle jouent les images et les réseaux sociaux ?
Depuis l’avènement des réseaux sociaux, chacun devient potentiellement créateur d’images. Le flot ininterrompu de contenus multiplie les représentations du corps, du quotidien, de la réussite – tout en mettant aussi en scène la maladresse, le raté, voire la laideur assumée. Sur TikTok ou Instagram, émergent ainsi des “tendances moches” : photos volontairement bancales, habits informes, filtres qui altèrent les traits, autoportraits ironiques.
Certaines plateformes mettent même en vedette des figures atypiques, célébrant la singularité contre le canon esthétique dominant. Ce changement ouvre certes l’accès à la parole, mais exacerbe aussi une quête de visibilité par l’excès, où le laid fascine autant qu’il perturbe. S’agit-il d’une révolution démocratique de la beauté ou d’un effet pervers de la circulation incontrôlée de l’image ?
Comment juger aujourd’hui du beau et du laid ?
Au-delà du constat, une question subsiste : selon quels critères jugeons-nous désormais ce qui est beau ou laid ? Le philosophe Emmanuel Kant, dans sa “Critique de la faculté de juger” (1790), insistait sur l’importance du jugement de goût, censé transcender intérêts privés et conventions. L’époque actuelle réhabilite la part subjective, mais brouille les repères collectifs.
Le concept de laideur lui-même évolue. Tandis qu’elle servait autrefois à désigner l’écart à une norme, elle peut aujourd’hui devenir source d’expression et symbole d’identité : graffiti urbains, modes alternatives, films à l’esthétique baroque, tout cela invite à redéfinir ce que l’on entend par beauté.
Diversité des canons : fin du consensus ?
Les expositions internationales récentes, comme la Biennale de Venise ou Documenta à Kassel en 2022, montrent des œuvres défiant volontiers l’harmonie traditionnelle. Le public, confronté à ces nouvelles formes, oscille entre fascination et perplexité. Pour Vincent Debaene (“L’altération du sensible”, CNRS éditions, 2018), s’opère une fragmentation du goût : les cultures minoritaires, les corps différents, les expériences atypiques trouvent place aux côtés du modèle classique.
Ce pluralisme se traduit dans la culture populaire : clips musicaux, street art, stéréotypes de la “nouveauté moche”. Loin d’effacer la beauté, ces mutations invitent à interroger nos propres jugements, et à reconnaître la coexistence de plusieurs systèmes de valeurs. Une guerre culturelle, édifiée sur fond d’enjeux identitaires, provoque le sentiment de crise sans pour autant abolir toute référence au goût du beau.
Redéfinition du beau : inclusion et dépassement
Nombre d’artistes contemporains prônent une beauté inclusive, attentive à la vulnérabilité, à la fragilité, à l’imperfection. Le visage ridé d’une célébrité, l’engagement d’un mannequin albinos, les photos amateurs non retouchées deviennent de nouveaux archétypes. Ce mouvement rejoint, paradoxalement, une vieille quête humaniste où la valeur réside dans la singularité plutôt que dans l’idéalisation.
Mais la frontière entre subversion sincère et simple stratégie commerciale demeure poreuse. À trop vouloir choquer, certains courants risquent la connivence ironique, sauf à renouer avec une réflexion exigeante sur la finalité du jugement de goût.
L’essentiel
- Le passage du goût du beau au culte du laid est une dynamique complexe, marquant beaucoup plus l’amplification de la diversité esthétique que son inversion brutale.
- Les réseaux sociaux et la culture populaire valorisent une pluralité de modèles, où la différence devient moteur de reconnaissance sociale et artistique.
- La notion de beauté reste vivace, mais elle s’élargit pour inclure l’étrange, la dissonance, la vulnérabilité.
- Cette mutation suscite de vives controverses, révèle la profondeur d’une guerre culturelle autour des critères de jugement esthétique.
- L’histoire montre que la tension entre beauté et laideur structure durablement notre rapport aux images et à la création (sources : Nathalie Heinich ; Vincent Debaene ; Pierre Bourdieu).
Questions fréquentes sur le goût du beau et le culte du laid
Quels sont les principaux facteurs expliquant l’évolution du goût du beau ?
- Transformation de la culture populaire (musique, mode, cinéma)
- Démocratisation de l’image via les réseaux sociaux
- Déconstruction des normes par les avant-gardes artistiques
- Émergence de mouvements sociaux plaidant pour la représentation de la différence
| Période | Tendance dominante |
|---|---|
| XVIIe-XIXe | Idéal classique, proportion |
| XXe (avant 1945) | Transgressions, apparition du laid expressif |
| Après 1945 | Kitsch, pop culture, multiplication des références |
| XXIe | Mélange, remise en cause active de la démarcation beau/laideur |
Le culte du laid efface-t-il complètement la notion de beauté ?
Peut-on parler d’une guerre culturelle autour de la beauté ?
- Polémiques sur la place de l’art contemporain
- Mouvements de révolte contre les standards de beauté
- Apparition de collectifs pro-différence dans le champ culturel
Quel avenir pour la notion de beauté dans nos sociétés connectées ?
En tissant ensemble ces fils – mémoire de la beauté, désir de différence, puissance de l’image et déclenchement de guerre culturelle –, nous touchons à ce qui fonde tout vivre-ensemble : la capacité à accepter le multiple, à accueillir l’autre sans céder à l’indifférenciation. Au seuil de tant de contradictions, persiste la promesse que nos façons de juger soient, inlassablement, travaillées par la rencontre, la discussion et la quête de sens.

