Mon village sous l’occupation allemande (1)

Ce texte est le troisième témoignage de l’auteur de ses souvenirs de la Seconde Guerre mondiale, notamment de sa vie quotidienne pendant l’occupation allemande.

Le village de la Sarthe où nous avons habité pendant 3 ans – pour moi de 5 à 8 ans – s’appelle le Grand-Lucé.
Notre maison était située à l’extrémité du bourg dans la rue principale, dans une côte qui descend de la place où se trouvent l’église, les principaux magasins et où se tient le marché. Elle avait un grand jardin et comportait 3 niveaux. De haut en bas : la maison au niveau de la rue, un premier jardin auquel on descendait par une rampe, avec sous l’habitation un sous-sol semi-enterré, et un jardin potager séparé du premier par un mur et auquel on accédait en descendant un escalier de pierre.

Du pain blanc…

C’est dans ce grand potager que mon père, une année, a planté du blé, qu’il a récolté, le plus discrètement possible, après le couvre-feu, pour qu’il ne lui soit confisqué par les autorités, et qu’il a porté tout aussi discrètement chez le meunier qui l’a moulu clandestinement.
Avec la farine, ma mère fait du pain. Nous la regardons pétrir la pâte, la déposer soigneusement dans une cocotte en fonte et nous sommes tous là lorsqu’elle le sort du four. Il est tout doré et sent délicieusement bon. Quand il a quelque peu refroidi, elle le découpe et donne à chacun pour la déguster une petite tranche de ce pain blanc, si différent et tellement meilleur que le pain noir dont nous avons l’habitude.

… aux tickets de rationnement

La pénurie alimentaire s’aggravait avec le temps et les mairies distribuaient chaque mois des cartes de rationnement sur lesquelles étaient indiquées les quantités auxquelles chaque famille avait droit et qu’il fallait présenter aux commerçants quand on allait faire ses courses. Le pain, les pâtes, la viande, le sucre, l’huile, le beurre, le fromage, les œufs, etc., étaient rationnés en fonction de l’âge de chacun.
Le café et le sucre, entre autres, étaient remplacés par des ersatz, un mot allemand devenu courant à cette époque et qui désigne des produits de remplacement, nettement moins bons. La saccharine remplaçait le sucre, la chicorée ou encore un produit à base de glands remplaçait le café.
Je conserve, comme beaucoup, un mauvais souvenir des rutabagas, un légume filandreux, utilisé avant la guerre pour nourrir le bétail, qu’on mangeait souvent et que les adultes avaient bien du mal à nous faire avaler.
Je me rappelle aussi les rares bâtonnets de chocolat fourré d’une crème blanche que nous, les enfants, trouvions délectables et que les grandes personnes trouvaient immangeables, à notre grand étonnement.

À la campagne, presque tous avaient des jardins et cultivaient des légumes. Nous avions aussi des lapins et des poules, nourris avec les épluchures et l’herbe qu’on allait ramasser sur les talus. En ville, beaucoup souffraient de la faim car les rations étaient insuffisantes. Et, partout, s’est développé le marché noir : tout se vendait et s’achetait en cachette, à prix d’or.

… en passant par les restrictions

Le sucre est rare. Ma mère a mis la réserve de sucre en morceaux dans un récipient en verre sur une étagère en hauteur, dans une armoire. Avec interdiction formelle d’y toucher. Un jour où, par extraordinaire, je suis seule dans la pièce, l’armoire est ouverte… Incapable de résister,  j’approche une chaise de l’armoire, je monte dessus… Je vole un sucre. Je remets la chaise en place. Je mange le sucre. Dieu ! Qu’il est bon ! Ma mère s’en aperçoit… J’avoue. Et je subis une des remontrances les plus marquantes de mon enfance. « Si tout le monde fait comme toi, il n’y aura plus de sucre pour personne ! » Je n’ai jamais recommencé.
Le beurre aussi est rare. Ma mère, qui, comme presque tous au village, n’a pas de frigidaire, fait bouillir le lait pour le conserver plus longtemps. Elle garde la peau de lait qui se forme sur le dessus lorsqu’il refroidit et que les enfants n’aiment pas – nous buvons du lait chaud au petit déjeuner – et le garde précieusement au garde-manger, à la cave. Quand elle en a assez et qu’elle a de la farine,  elle fait avec, à la place du beurre, des sablés que nul ne peut oublier quand il y a goûté.

Un cadeau mémorable

Les œufs sont précieux. À notre anniversaire, mon frère aîné et moi – nous sommes nés, lui le 15 septembre et moi le 19, à un an d’intervalle – nous avons chaque année le même cadeau que nous attendons avec impatience. Ma mère nous donne  à chacun un œuf dont nous pouvons faire ce que nous voulons. Installés devant la table de la cuisine, avec chacun deux bols et moult conciliabules, précautionneusement, chacun de nous casse son œuf. Dans un des bols, avec le blanc que nous battons en neige et sucrons, nous faisons une meringue que ma mère nous fait cuire au four ; dans l’autre, à l’aide d’une fourchette, nous battons longuement le jaune avec du sucre jusqu’à obtenir une crème homogène et presque blanche que nous dégustons telle quelle, à toutes petites cuillerées, en le faisant durer le plus longtemps possible. Chaque année, nous apportons de petits perfectionnements.

Peu de cadeaux d’anniversaire ont laissé en moi un souvenir plus mémorable.

par Marie-Françoise TOURET