« Méditations », la vie intérieure de l’Empereur Marc-Aurèle

« Ne désire qu’une chose, et c’est qu’il n’y ait dans ta vie ni action ni repos qui ne s’applique à l’intérêt de la société. (IX, 12) »

Marc-Aurèle (121-180) fut un empereur romain, qui dirigea l’Empire à son apogée et un philosophe qui tenta d’appliquer toute sa vie les principes de l’école de philosophie stoïcienne. Il écrivit « Pensées pour moi-même », recueil de méditations, qui s’inspirèrent des enseignements des stoïciens, Zénon de Citium, Épictète et Sénèque. Ses « Pensées » sont toujours d’actualité et utiles dans les périodes troublées actuelles.

Cet ouvrage, si particulier dans l’histoire de la philosophie, est constitué des méditations ou réflexions que l’empereur Marc-Aurèle écrivait en grec, la nuit, après avoir rempli ses devoirs impériaux. Il s’agit d’exercices intérieurs, probablement ceux de l’école stoïcienne, si étroitement liés à sa nature et au caractère romain en général.

La philosophie stoïcienne, sans cesser de répondre aux problèmes théoriques généraux, se concentrait sur la connaissance et la maîtrise du monde intérieur, dans le but de réaliser son propre bien et celui de la société à laquelle on appartenait.
Le premier chapitre est consacré à rappeler tous ceux qui ont eu de l’influence sur Marc-Aurèle, pour forger son caractère, en leur exprimant une profonde gratitude. Les onze chapitres restants sont consacrés à parler de sujets qui sont toujours d’actualité pour l’être humain ; la vie, la mort, l’ordre de la Nature, la conduite humaine personnelle et sociale.

Pour la philosophie stoïcienne, trois choses seulement dépendent réellement de nous ; les jugements de valeur, ou pensées sur tout ce qui se passe, l’impulsion vers l’action ou la volonté, et les désirs ou aversions de notre partie émotionnelle.

La discipline de la pensée : la logique

Pour Marc-Aurèle, comme pour le grand maître du stoïcisme, Épictète, ce ne sont pas les choses qui nous troublent, mais les représentations et les images mentales que nous faisons de ce qui nous arrive. De ces jugements ou représentations mentales naissent plus tard le désir ou l’aversion et l’impulsion de l’action. Une image ou un jugement intérieur n’est vrai que lorsqu’il coïncide avec la réalité objective.
« Efface de ta pensée ce qui n’est que pure fantaisie et parle-toi intérieurement ainsi : « En ce moment même, il ne dépend que de moi qu’il n’existe en mon âme aucun vice, aucune passion, en un mot, aucun désordre ; pour cela, il me suffit uniquement de voir chaque chose telle qu’elle est et de l’utiliser comme elle le mérite » (VIII, 29)

Un autre élément fondamental pour la bonne maîtrise mentale, est de ne pas le laisser s’échapper vers un autre moment qui ne soit pas le présent. Parfois nous, les êtres humains, souffrons de porter le poids de « toute la vie », il est suffisant de savoir supporter le poids de « chaque jour » à la lumière de la logique et de la raison.
« […] Ne considère pas dans leur ensemble les épreuves douloureuses de toutes sortes que tu devras sans aucun doute subir, mais au fur et à mesure que tu les expérimenteras, pose- toi cette question : En quoi cela consiste-t-elle ou qu’est-ce qu’en ce moment je ne peux pas supporter ? […]. Tiens compte, ensuite, que ce n’est ni l’avenir ni le passé qui nous affligent, mais le présent. Après, les maux actuels ne sont presque rien si tu les réduis à leur intensité réelle […] » (VIII, 36).

Cependant, penser au futur faisait également partie des exercices intérieurs stoïciens. Être préparé au pire qui peut arriver était un moyen d’éviter le trouble de l’âme, mais c’est aussi un outil fondamental pour l’art de choisir correctement. Sans réfléchir profondément aux conséquences de nos actions, nous ne pourrons pas prendre les décisions correctes : « Avant d’accomplir un acte, demande-toi : à quoi cela va-t-il me servir ? Vais-je le regretter ? Dans peu de temps je n’existerai plus … Mon acte présent est-il digne d’un être intelligent, sociable et soumis à la même loi de Dieu ? » (VIII, 2).

En résumé, cette discipline de la pensée était pour les philosophes stoïciens, l’objet d’étude de la « logique » ; il ne s’agit pas seulement d’apprendre à penser de manière cohérente et en faisant usage de notre qualité la plus élevée, la raison, mais que « cette pensée juste », cette logique appliquée, devrait être la racine de nos émotions et de nos actions quotidiennes. Ne pas ressentir ni faire quoi que ce soit qui aille à l’encontre de notre nature humaine rationnelle.

 La discipline des émotions : la physique

La pratique vécue de la discipline du désir implique de désirer seulement ce qui dépend de nous (nos pensées, nos émotions et nos actions), d’éviter de faire du mal aux autres êtres et d’accepter comme une volonté de la nature ce qui ne dépend pas de nous. L’être humain se reconnaît comme faisant partie du tout et comprend que les évènements s’enchaînent parce que la Raison ou la Providence universelle les dirige ainsi.
Le consentement au Destin, en tant que reflet de la Raison Universelle, représente l’essentiel du vécu de la discipline du désir. Il s’agit que l’être humain se sente une partie de l’univers et, par conséquent, pratique la « physique », telle que les stoïciens l’entendaient. La physique stoïcienne englobait toutes les lois, depuis celles du monde physique jusqu’aux lois internes, inhérentes à notre condition humaine.
« Rien ne rend l’homme aussi joyeux que de se comporter conformément à la nature humaine. Par suite, c’est le propre de l’homme d’aimer ses semblables, de dédaigner tout ce qui affecte les sens, de distinguer le faux du vrai, d’observer soigneusement la nature universelle et d’honorer tous les évènements que les lois nous apportent. » (VIII, 26)

Dans la discipline stoïcienne du monde émotionnel, il est essentiel de savoir accepter les évènements. L’acceptation est très différente de la résignation, la résignation est passive, l’acceptation est active, tout ce qui dépend de nous pour améliorer notre bien propre et celui de l’ensemble nous le faisons, mais nous acceptons calmement ce qui ne dépend pas de nous.
« Si je réalise un acte, je le fais en pensant au bien de l’humanité ; s’il m’arrive quelque accident, je l’accepte en gardant à l’esprit qu’il vient des dieux et de l’origine de toutes choses et de tous les évènements. » (VIII, 23)

La discipline de l’action : l’éthique

L’éthique naît lorsqu’il y a un effort pour unir le monde des meilleures pensées ou des jugements avec les meilleurs sentiments, sublimation du monde émotionnel, et pour les mettre en pratique. L’éthique, c’est penser, ressentir et agir dans la même direction, à condition que tout cela nous humanise. « […] Que ta réflexion t’amène à connaître les devoirs que l’esprit t’impose et que tu ne t’écartes sous aucun prétexte de cette étude. Tu as voulu chercher le bonheur […] Où est-il donc ? Dans la pratique des actions que la nature de l’homme exige. […] Seulement est bon chez l’homme ce qui le rend juste, modéré, courageux, libre ; et seulement est mauvais ce qui produit en lui l’effet contraire de ces belles qualités. » (VIII, 1)

La connaissance est intellectuelle, elle naît de l’étude, de la sagesse, de la conscience de l’unité dans l’action, c’était un art dans lequel Marc-Aurèle se distingua. Il préconisait également de porter une attention particulière aux paroles, les paroles étant aussi des formes d’action, elles devaient être aussi le reflet de notre éthique individuelle.

 Le développement de ces trois disciplines philosophiques, celle de la pensée, celle de l’émotion et celle de l’action, doit aller de pair. Mais parfois les philosophes stoïciens recommandent de commencer, de façon progressive, par une discipline émotionnelle sur les désirs et les aversions. Travailler ensuite le monde des actions et des impulsions. Et enfin, s’efforcer de travailler dans le monde de la pensée ou des jugements.

 Une vie inspiratrice

Marc-Aurèle a été l’un des grands personnages de l’histoire qu’il a transformée. De sa position d’Empereur de Rome (161-180 après J.-C.), au moment de la splendeur maximale et de l’expansion de l’empire, au-delà de toutes les adversités qu’il a dû combattre, des inondations aux fléaux et aux trahisons, il a pu exprimer également toute sa bienveillance. Il a construit des orphelinats, amélioré la condition civile des esclaves, créé une institution publique pour soigner tous ceux qui le nécessitaient et protégé les écoles de philosophie, des institutions qui transmettaient la connaissance et la spiritualité dans le monde antique.

Pour Platon, tel qu’il l’exprime dans son célèbre « mythe de la caverne », le meilleur politicien est celui qui d’abord est devenu sage en parcourant le chemin de la philosophie. Sans aucun doute, Marc-Aurèle est un exemple de la pensée platonicienne, il sut unir la grandeur intérieure et la grandeur extérieure, il sut approcher les archétypes éternels de Bonté, de Beauté, de Vérité et de Justice à l’époque où il lui appartenait de vivre.
Pour Cicéron, philosophe et homme politique romain, nous ne faisons l’histoire que lorsque nous parvenons à concrétiser une partie de ces idéaux humains éternels, individuellement et collectivement. Dans ce sens cicéronien, Marc-Aurèle est l’un des grands artisans de l’histoire de l’Occident.

Article réduit d’après l’article original paru dans la revue espagnol Sphynx et raduit par Michèle Morize
Par Sofia LUIS