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« Matrix 4 » un nouveau pas vers la libération de la caverne

Il semblait qu’à la tombée du rideau sur « Matrix Révolutions », la messe était dite. Le cycle était accompli et le soleil se levait éclairant un monde où les cartes étaient redistribuées et les règles apparemment changées. Mais voici que 18 ans plus tard apparaît « Matrix Resurrections ».

Le film Matrix, sorti en 1999, et ses deux suites (Reloaded et Revolutions), toutes deux sorties en 2003, ont été un phénomène international. Le premier film en particulier est connu comme étant une version moderne du mythe de la Caverne de Platon, les deux opus suivants se situant dans le même univers – le monde réel et la caverne – mais s’éloignant du texte platonicien.

Une chose est sûre : on n’a pas fini de commenter ce quatrième opus. Rien ici n’est filmé par hasard, aucun plan, aucun dialogue. Tout est prétexte à analyse et à approfondissement et dépasse de loin les propos de ce court article. Je ne traiterai donc ici qu’un petit nombre de concepts subjectivement choisis, en laissant de côté un nombre considérable de thèmes tels que l’histoire de Néo et de Trinity comme un remake d’Orphée et d’Eurydice, le rôle du Mérovingien, celui du fabriquant de clefs (et les portes qu’elles ouvrent) et d’autres.

Cycles historiques et amélioration des formes

Matrix 4 nous montre que l’Histoire – la grande Histoire – se répète en récupérant et en améliorant les formes utilisées dans les cycles précédents. La Matrix du dernier film est toujours la même en essence, le filme débute et se termine pratiquement comme le premier opus : même séquence d’ouverture et pratiquement même final, Néo – maintenant accompagné de Trinity – s’envolant dans les cieux. La trame est aussi fondamentalement identique : Néo retrouve Morpheus, le Lapin blanc d’Alice, il est de nouveau initié aux arts martiaux dans le programme virtuel, etc. Tout est pareil et pourtant tellement différent ! À part Néo et Trinity, les personnages principaux ont changé de forme : Smith, Morpheus, même l’architecte a évolué et devient maintenant l’analyste.
La philosophie de l’histoire nous enseigne que l’histoire n’est pas linéaire, mais cyclique. Le temps est cyclique. D’un battement de cœur à l’avènement et à la disparition d’une civilisation, les cycles se suivent et se répètent. Mais leurs apparences, leurs formes changent. Les jours auront toujours 24 heures, mais le soleil ne brille pas pareillement sur tous.
Les mythes essentiellement ne changent pas ! Et à la Matrix racontant le mythe de l’histoire de l’éveil de la conscience humaine, il nous faut rajouter notre capacité à apprendre des expériences passées et à intégrer ces expériences pour améliorer les formes qui serviront dans les cycles futurs.
Ainsi les protagonistes de la nouvelle Matrix sont en quelque sorte des versions « améliorées » des personnages du premier opus.
Au quotidien nous sommes confrontés au même défi : apprendre de nos expériences, nous améliorer… ou répéter les mêmes erreurs.

Le choix : celui qui dépend de nous et celui qui est une illusion

Lorsque Néo doit de nouveau choisir entre la pilule bleue (refuser de se réveiller et accepter l’illusion de la Matrix comme réalité) et la pilule rouge (se réveiller dans le monde réel), Morpheus lui dit que le choix est une illusion et que Néo sait déjà ce qu’il va choisir.
Il s’agit en fait pour chacun d’entre nous d’être fidèle à ce que la tradition indienne nomme le svadharma. Le Dharma est la Loi, Une, atemporelle et immuable. Le svadharma est la « Loi de chacun », c’est-à-dire notre essence, notre raison d’être, notre « ligne personnelle d’évolution ». Dans le contexte de la théorie de la réincarnation (qui est aussi le titre du film Matrix Resurrections), le svadharma est l’axe le long duquel nous évoluons. Notre choix consiste à prendre conscience ou non ; à accélérer ou retarder son accomplissement, non de l’empêcher. Ici se trouve la limite de notre choix et ce que Morpheus dit en essence à Néo est : « Tu ne peux faire autrement que de suivre ton svadharma ».
En accélérer ou en retarder l’avènement est fonction du karma, pas du Dharma. Si le Dharma est la « voie », le karma serait l’ensemble des potentialités que nous avons pour suivre la voie. Nous pouvons en effet choisir de les reconnaître, de les activer, de les utiliser ou non. Chacun d’entre nous naît avec un karma défini, mais contrairement au Dharma, il nous est possible de changer notre karma. Ici se trouve le véritable choix !
Dans l’univers de Matrix, l’agent Smith a évolué : de fonctionnaire obéissant, suivant en aveugle – car programmé pour – les directrices de la Matrix, il devient dans le dernier film un « électron libre », comme il se définit lui-même. Il a échappé à son programme, à son conditionnement… et c’est Néo qui lui a montré la voie.
Si même un programme peut apprendre et faire évoluer son code – ce qui soit dit en passant est l’essence de l’intelligence artificielle – alors comment nous ne pourrions-nous pas, nous, êtres humains, faire évoluer notre karma ?

Nous sommes nos propres geôliers

Je ne vais pas revenir sur l’axiome du mythe de la Caverne-Matrix : nous vivons dans une caverne-illusion et nous sommes inconscients de l’existence du monde réel qui est… au-delà de notre caverne (ou au-delà de la Matrix).
L’illusion n’est pas totalement arbitraire, elle doit se fonder sur le réel dont elle est un reflet, une déformation. C’est pourquoi Néo aperçoit fugitivement son véritable apparence – et celle de Trinity – dans son reflet. C’est pourquoi quitter la Matrix c’est passer de l’autre côté du reflet, ou de l’autre côté du miroir et, comme l’Alice de Lewis-Caroll, Néo suit pour cela le lapin blanc.
Si l’on continue à se référer à la tradition indienne, alors la Matrix est la Maya. C’est un monde qui existe – comme notre quotidien – mais qui est une illusion car il est impermanent : il naît et meurt, il est apparu et disparaîtra le moment venu… tout comme notre quotidien.
Et qui nous maintient dans cet état d’inconscience aveugle, d’incapacité à percevoir le réel ? Dans la Matrix, le Deus ex Machina de la trilogie, l’Architecte de l’Univers, est remplacé dans le dernier film par l’Analyste. Il est celui que Néo paye pour répondre aux questions essentielles, donc pour éviter d’avoir à répondre lui-même.

L’Analyste est le véritable « Maître de la Caverne », il est menteur et manipulateur, il nous fait croire qu’en doutant de la réalité de la Matrix nous sombrons dans la folie au lieu de nous approcher du réel.
En tant que « raison raisonnante », il sème le doute. En tant que psyché, il nous désoriente, et nous empêche de prêter l’oreille à nos convictions intérieures.
Dans la Matrix, il est celui qui procure à Néo les ordonnances pour les pilules bleues, celles qui confortent l’illusion et éloignent de la libération.
L’analyste est le geôlier, il est une partie de nous-mêmes, un aspect de notre raison et de nos émotions qui nous poussent à préférer le confortable et le raisonnable à la glorieuse rébellion.
L’analyste de Matrix le dit clairement lorsqu’il s’adresse à Néo et à Trinity dans la dernière scène : « Je connais le système, je connais les êtres humains. Les gens sont heureux (dans la Matrix) et le troupeau (des moutons) ne vous suivra pas ». Et de fait, la majorité des gens ne suivront pas les enseignements libérateurs de Néo et de Trinity. Comme le disent bien les enseignements traditionnels : personne ne peut suivre le sentier à la place d’un autre, personne ne peut libérer celui qui n’a pas choisi de briser ses chaînes.

L’analyste fait passer les rebelles pour fous ? Qu’importe, il ne s’agit pas de nier la folie, mais de comprendre qu’elle est trop souvent assimilée à tout ce qui sort de la norme. Une conscience supérieure, une intuition élevée peuvent être qualifiées de folie, mais dans ce cas il s’agit d’une folie libératrice.

Le premier pas du sentier de libération

Le premier pas consiste à choisir la voie de la libération. Dans la Matrix, les pilules bleues symbolisent le « calme », voire le sommeil de la conscience. Les pilules rouges – couleur de sang – sont au contraire celles de la rébellion, de la révolution, de la révolte contre la caverne.

Le premier pas consiste donc à se donner les moyens de l’éveil : savoir que l’on doit cesser de prendre les pilules offertes par l’analyste, changer la couleur ! Mais cela seul ne suffit pas : après SAVOIR vient OSER : oser passer de l’autre côté du miroir, et ensuite il faut VOULOIR, pour résister, pour ne jamais céder, pour ne pas succomber au désir dont la racine est toujours présente de retourner dans le confort de la Matrix et des réponses toutes faites. Enfin, il faut SE TAIRE, pour rester humble, pour enseigner plus par l’exemple que par des paroles… pour ne pas risquer de devenir soi-même un nouvel analyste.

Le but ultime : l’union pour vaincre la séparation

Nous sommes tous la résultante de deux forces complémentaires qui résident en nous, et nous nous identifions avec l’une ou l’autre. Les enseignements traditionnels les considèrent comme l’esprit et le corps, le spirituel et le matériel. C’est aussi l’être interne, l’individu, et le masque qui nous permet d’agir ici et maintenant – dans la Matrix : notre personnalité.
Dans le film, ces deux opposés complémentaires sont Morpheus et Smith : Néo appartient aux deux, et est aussi la résultante des deux. Morpheus est depuis toujours – c’est-à-dire depuis le premier film – la force libératrice, la réminiscence, la voix intérieure qui mène Néo sur le chemin de la lumière hors de la caverne. Smith est au contraire tout ce qui tend à rattacher Néo – ou plutôt « Thomas Anderson », tel qu’il est connu dans la Matrix, c’est-à-dire dans cette incarnation – à l’illusion.

Dans les deux premiers films Néo lutte contre Smith, son pire ennemi. C’est Thésée luttant contre le Minotaure, contre sa propre ombre. Dans le troisième opus Néo « intègre » Smith et, s’unifiant à lui, le libère et détruit le lien l’attachant à sa propre ombre.

L’ennemi d’hier peut devenir l’allié de demain : Smith s’unit à Néo et à Trinity pour combattre l’analyste dans la confrontation ayant lieu dans un bar au nom on ne peut plus évocateur : « SIMULATE » (simulation). C’est une alliance effective, mais temporaire : l’union doit sans cesse être reconquise. C’est aussi l’alliance entre les humains et les machines qui permet au corps de Trinity de s’éveiller et de retrouver sa pleine conscience. C’est la même union qui garantit la Paix, faisant de Io le nouvel éden, remplaçant Zion qui fut le théâtre d’une guerre sans merci et qui n’a survécu que grâce au sacrifice ultime de Néo et Trinity… avant leur réincarnation dans ce quatrième opus.

Tant que la caverne existera il sera possible de s’en échapper

Les cycles se suivent et se ressemblent, mais ne sont pas identiques. Chaque nouveau cycle est une opportunité pour récupérer la mémoire, pour intégrer l’expérience du cycle précédent et pour gagner en maturité, donc en sagesse.
La réincarnation de la caverne, voire ses réincarnations successives ne doivent pas nous ôter l’espoir de pouvoir un jour marcher sur le sentier menant à la réalité. Tout au contraire : être conscient de l’existence de la Matrix est une condition indispensable et préalable à pouvoir potentiellement s’en libérer.
De fait, nous croisons tous, au long de notre aventure terrestre, des opportunités pour élargir nos limites, notre conscience et nous élever.
Ce n’est sans doute que si nous étions dans un monde parfait que l’élévation et la libération ne seraient pas possible, car qui peut prétendre être « plus que parfait ».

L’imperfection est une chance, elle nous offre la possibilité de nous perfectionner. Et même la Matrix ne peut tromper ceux qui savent voir au-delà des apparences et entendre le son unique au-delà des bruits dissonants : Néo le dit lui-même en se référant à la Matrix : « ce monde est si parfait qu’il doit être faux ».

The Matrix Resurrections
La Matrice Résurrections

Film science-fiction, 2021, 148 min
Réalisé par Lana Wachowski
Produit par NPV Enternainment, Silver Pictures, Village Roadshow Pictures et Warner Bros

Site internet de Pierre Poulain : https://photos-art.org/fr/a-propos-de-pierre-poulain/

par Pierre POULAIN
Coordonnateur des Nouvelle Acropole d’Asie et Océanie 

© Nouvelle Acropole
La revue Acropolis est le journal d’information de Nouvelle Acropole

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