Les arbres, maîtres de vie ?

« Depuis plusieurs siècles, sauf à de rares exceptions, la philosophie ne contemple plus la Nature : le droit de s’occuper et de parler du monde, des choses et des vivants non humains, revient principalement et exclusivement à d’autres disciplines », nous rappelle Emmanuele Coccia, auteur de l’excellent essai philosophique, La vie des plantes, une métaphysique du mélange (1).

Au cours des derniers siècles, le refus de reconnaître toute dignité philosophique à la Nature et au Cosmos, nous a conduits à l’anthropocentrisme.
Comment imaginer alors que des êtres, privés d’yeux, de nez et d’oreilles puissent posséder la vue, l’odorat et l’ouïe ? Selon les récentes recherches, c’est le cas des arbres.

Le botaniste italien Stefano Mancuso (2) nous assène, tout en douceur, une blessure narcissique équivalente à celle qu’ont provoquée jadis Copernic, Darwin ou Freud. C’est notre arrogance et les temps longs des végétaux qui nous empêchent de reconnaître l’intelligence des plantes.
Parce que les plantes sont immobiles, qu’elles n’ont pas d’organe individualisé comme le cerveau ou le cœur, que leur développement est lent, qu’aucune de leurs parties n’est irremplaçable, les végétaux nous sont toujours apparus comme étrangers à nous-mêmes, nous faisant oublier que nous sommes vivants.

Si l’intelligence est définie comme la capacité à résoudre des problèmes, alors les plantes sont intelligentes.
Stefano Mancuso explique que « les acquis récents de la biologie végétale permettent de voir aujourd’hui en elle des organismes dotés d’une faculté bien établie d’acquérir, d’emmagasiner, de partager, d’élaborer et d’utiliser les informations tirées de leur environnement ».
Preuve à l’appui : si on couvre de plastique noir certains arbres de la forêt, empêchant leur accès à la lumière et donc à la photosynthèse, ce qui est spectaculaire est que ces arbres ne périssent pas. Ils sont alimentés et connectés par le réseau des racines et des champignons qui leur permettent de recevoir les nutriments dont ils ont besoin.

Les plantes ont évolué de façon à synthétiser leurs fonctions sur un seul espace.
Elles n’ont pas d’organes de la vue comme les yeux mais sont pourvues d’une multitude de photorécepteurs hyper-sophistiqués qui distinguent toutes les longueurs d’onde de la lumière. Même les racines en possèdent et sont sensibles à la lumière pour la fuir. Ainsi les plantes voient. Les plantes émettent des messages volatils pour alerter leurs congénères d’un danger. Attaquée par un insecte herbivore, une plante exhalera aussitôt des molécules pour informer les plantes avoisinantes afin qu’elles parent au danger. Les plantes produiront ainsi des molécules chimiques susceptibles de rendre leurs feuilles indigestes voire vénéneuses pour l’agresseur. C’est le cas des acacias pour se protéger des girafes.
Les plantes sentent et utilisent donc des parfums comme messagers. Même si elles n’ont pas d’oreilles, elles sont capables d’entendre et d’utiliser la terre au lieu de l’air comme vecteur de son. Les vibrations sonores sont captées par les multitudes de cellules de la plantes dotées de canaux mécano-sensibles. Ainsi, les racines sont guidées par ce son imperceptible sous terre et peuvent organiser harmonieusement leur progression.

Ce sont les arbres qui ont transformé la surface de la Terre, les paysages que nous connaissons, ainsi que l’atmosphère dans laquelle nous vivons. La science a montré que sans forêt, il n’y aurait plus de vie sur Terre.

Cette intelligence végétale qui se construit dans un rythme lent, produit des effets bienfaisants chez les êtres humains. Des récentes études américaines attestent des effets positifs de l’observation des arbres sur le cerveau et le corps.
Le biologiste Jacques Tassin (3) suggère que l’homme, qui n’a cessé de vouloir mettre de l’ordre dans la Nature, pourrait maintenant s’inspirer des arbres pour remettre de l’ordre dans sa vie.

Eryck de Rubercy (4) explique que les arbres procèdent à « un ajustement des sens ». L’arbre rend contemplatif. Il donne également matière à méditer. Il est un miroir pour l’homme, qui partage avec lui la station verticale. Dans toutes les civilisations qui nous ont précédés, il est le symbole par excellence de la sagesse et de la vie et le résumé du monde. Par ses branches, il se relie au ciel, par ses racines au mystère des profondeurs de la Terre et par son tronc, il devient le médiateur entre les mondes.

Profitons de cet été pour méditer et nous inspirer auprès des arbres et partager cette intelligence qui nous délivre des limitations de la petitesse humaine.

(1) La vie des plantes, une métaphysique du mélange, Emmanuele COCCIA, Éditions Bibliothèques Rivages, 2016,
191 pages, 18 €
(2) L’intelligence des Plantes, Stefano MANCUSO, Alessandra VIOLA, traduit par Renaud TEMPERINI,
Éditions Albin Michel, 2018, 190 pages, 18 €. Stefano MANCUSO est le fondateur de la neurobiologie végétale
(3) Auteur aux Éditions Odile Jacob, de  À quoi pensent les plantes ?,  2016, 155 pages, 19, 90 € et plus récemment de Penser comme un arbre, 2018, 144 pages, 16, 90 €
(4) Auteur de La matière des arbres, illustré par Guy de RUBERCY, Éditions Klincksieck, Collection De Natura Rerum, 2018, 298 pages, 17,50 €
À lire
La vie secrète des plantes, ce qu’ils ressentent, comment ils communiquent
Peter WOHLLEBEN, Éditions Les Arènes, 2017, 260 pages, 20,90 €
Par Fernand SCHWARZ
Président de la Fédération Des Nouvelle Acropole