Les animaux ont-ils une dignité ?

Face à la façon dont sont traités les animaux, depuis leur vie jusqu’à leur mort, se pose la question de la dignité. Les animaux ont-ils une dignité ? Cette dignité est-elle liée  à la valeur ?

Dans la mesure où l’on a mieux étudié les animaux et comme on les connaît plus en profondeur, on a découvert qu’ils possèdent une vie psychique complexe. D’un autre côté, le manque de capacité rationnelle chez les animaux n’est pas un dogme unanime, car il existe des théories philosophiques et des études biologiques qui défendent l’idée que les animaux peuvent être qualifiés d’êtres rationnels – par exemple, les grands singes – qui perçoivent le monde, l’observent, le représentent et agissent une fois qu’ils ont traité les informations reçues.

Les animaux développent une vie subjective, pas identique à celle développée par les humains, mais au moins sensible. Il est temps de réfléchir à ce que signifie respecter la dignité des animaux.

Les animaux ont-ils une dignité ?

La Déclaration universelle des droits des animaux, sous l’égide de l’Organisation des Nations Unies (O.N.U.), déclare dans son article n°10, lettre b) : « Les exhibitions d’animaux et les spectacles qui se servent des animaux sont incompatibles avec la dignité de l’animal ».

Dans ce document de 1977, nous trouvons la première référence à la dignité des animaux. Elle est liée à l’exhibition publique, comme si les animaux possédaient un certain sens de la pudeur, de l’intime. La loi 1/1992, du 8 avril, relative à la protection des animaux vivant dans l’environnement humain, de la Communauté autonome des îles Baléares, interdit dans l’article 64 l’utilisation d’animaux comme moyen de réclame ou de complément d’une activité autorisée dans les voies et espaces libres publics. D’autres lois régionales en Espagne établissent des interdictions du même ordre. Dans la règlementation suisse relative au bien-être et à la protection des animaux, la dignité des animaux est définie comme une de leurs caractéristiques intrinsèques qui doit être respectée à tout moment.

Lorsque le législateur interdit un type de conduite, c’est pour défendre quelque chose qu’il considère comme ayant une valeur pour la communauté. C’est ce que nous, juristes, appelons le bien juridiquement protégé. Dans les règles citées, quel est le bien qui a été protégé?
Ce n’est pas le bien-être physique. Dans ces comportements interdits, il n’est pas obligatoire qu’ils causent de la douleur à l’animal. Si ce qui est protégé n’est pas le bien-être physique des animaux, qu’est-ce qui est protégé ? Logiquement, le bien-être psychologique ; on protège la psyché de l’animal de la souffrance qui peut lui être causée s’il est l’objet d’une exhibition publique ou d’une utilisation purement utilitaire. Ce droit des animaux qui cohabitent dans l’environnement humain nous amène à une question : les animaux peuvent-ils se valoriser eux-mêmes au point de souffrir de ce que nous appelons un traitement ou une vie « indigne »?

Le concept de « dignité » n’est pas univoque et a subi des changements depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours. Les fondements de la dignité humaine sont essentiellement les suivants : a) l’humain est la meilleure création de la divinité ; b) l’être humain est rationnel et libre ; et c) l’individu est un être autonome par rapport à l’État.

Les animaux ont-ils une valeur ?

Est-il possible de trouver un dénominateur commun dans ces définitions? Oui. C’est peut-être la valeur de la personne considérée par elle-même, c’est-à-dire l’évaluation que chacune se fait d’elle-même et qui est explicitée dans la manière dont elle mérite d’être traitée et considérée.

Voyons si ce dénominateur commun de la dignité peut être appliqué aux animaux et comment nous pouvons étendre les catégories que jusqu’à récemment nous pensions réservées à l’homme et pas à d’autres créatures. Nous avons indiqué que l’identité individuelle est l’un des dénominateurs communs à tous les concepts historiques de « dignité » qui ont été donnés.
Nous savons que chaque animal a une identité qui le rend unique. Cette identité est composée, comme chez l’humain, de l’être qui est devenu (espèce) et des comportements dont il a besoin pour continuer à évoluer (individu). Ainsi, un dauphin est unique, d’abord parce que c’est un dauphin et ensuite parce que chaque dauphin est différent du reste de ses congénères. Chaque espèce a une valeur en soi et chaque individu de chaque espèce a de même, une valeur autonome.

La personnification de la valeur de l’identité individuelle est la dignité. Pour cette raison, la dignité repose sur la personne, sur un centre / sujet qui se reconnaît lui-même et que les autres reconnaissent comme lui-même. La « personne » n’est pas synonyme d’être humain, mais de la personnification de sa valeur en tant qu’individu. Les animaux aussi sont des personnes, car chacun personnifie une valeur, la valeur de son individualité, de son histoire et de son avenir.

La protection de cette valeur (dignité) est le rôle des lois et est mise en œuvre à travers les droits. Les lois ne peuvent pas créer les droits fondamentaux et inaliénables pour les personnes. De la même manière, les animaux n’ont pas de droits parce que les lois l’établissent ainsi. Ils ont également des droits fondamentaux que les normes juridiques reconnaissent à mesure que la mentalité de la société change.

Depuis Frank Kafka (1) jusqu’aux récents Prix Nobel de littérature John M. Coetzee (2003), Doris Lessing (2007) ou le prince des Asturies, Paul Auster (2006), tous ont revendiqué la dignité des animaux. Des associations d’éminents juristes travaillent et se battent devant les tribunaux pour la reconnaissance de la dignité animale. Cette histoire ne fait que commencer. Le peu qui a été découvert sur la vie animale a déjà ébranlé les fondements idéologiques de l’anthropocentrisme. Ce que nous découvrirons dans les années à venir révolutionnera la conception que l’homme se fait de la nature.

(1) Écrivain austro-hongrois de langue allemande et de religion juive (1883 -1924), considéré comme l’un des écrivains majeurs du XXe siècle avec comme thème l’homme des temps modernes déraciné qui tente de faire ses choix lui-même et en est responsable
par Francisco CAPACETE GONZALES
 Extrait de la Revue Esfinge janvier 2021
Traduit par Michèle Morize
N.D.L.R. : le chapeau  a été rajouté par la rédaction