Les 120 ans de Saint Exupéry ou le passage d’une comète

« Ce sont les étoiles, les étoiles tout là-haut qui gouvernent notre existence. »
William Shakespeare

Le 120e anniversaire de la naissance d’Antoine de Saint-Exupéry est l’occasion de découvrir ou redécouvrir les œuvres d’un des écrivains les plus traduits et les plus lus au monde, d’un héros qui a bravé tous les dangers à l’époque de l’Aéropostale et de l’aviation pendant la Seconde Guerre mondiale. « Une comète » qui n’a passé que 44 ans sur terre mais dont la pensée humaniste et l’esprit visionnaire continuent à nous inspirer pour imaginer le monde de demain.

Il y a 120 ans, un jour de juin, le 29 exactement, un astronome turc prend la parole lors d’un colloque scientifique à Lyon. S’adressant à ses pairs, il partage sa découverte, la naissance d’une nouvelle étoile. Personne ne le croit. C’est normal, il porte un costume traditionnel turc. Sûr de ses calculs et de ses observations, il insiste, « croyez-moi ». Personne ne l’écoute, rien ne change. Il doit se faire entendre. Il ôte son costume et s’habille du costume traditionnel occidental, un élégant trois-pièces avec cravate. Cette fois-ci, il fait l’unanimité, l’étoile est reconnue. Notre astronome heureux des applaudissements, rajoute : « Cette étoile, est la troisième d’une pléiade de cinq. » (1)

Une étoile au destin particulier

Notre savant, quelque peu astrologue, prédit que cette étoile annonce la venue d’un extra-terrestre, au destin particulier. Une sorte de météore dit-il. Il vivra le temps de 44 couchers de soleil assure-t-il. Il influera sur le cours de son temps, se mariera qu’une seule fois mais avec une rose. Cet homme, laissera un bébé d’une semaine sur le tarmac new-yorkais le 13 avril 1943. Cet enfant sera polyglotte, il parlera plus de 250 langues, il aura une vie éternelle. Devant cette avalanche de prédictions, plus fracassantes les unes que les autres, l’assemblée proteste. Notre astronome-astrologue nullement décontenancé par de telles clameurs, poursuit. Il aura beaucoup d’amis, dont un singulier, un renard qui parle aux hommes avec le langage du cœur. Il aimera les livres et en écrira sept (2). La plupart feront le tour de la Terre, notamment le septième dédié à son fils. Du destin de son fils et du livre consacré à celui-ci il ne saura rien, mais les deux marqueront sa postérité (3).
Enfin, notre astronome revenu de ses fulgurances prédictives révèle le nom de l’étoile. L’assemblée médusée après de telles incongruités, prête tout de même une oreille.  Personne n’a jamais entendu cela, l’étoile porte le nom d’un homme : Antoine de Saint-Exupéry.
L’histoire dira que toutes les prédictions se sont avérées justes, même celle de Napoléon Bonaparte 109 ans plutôt : « Les hommes de génie sont des météores destinés à brûler pour éclairer leur siècle. » Lyon 1791.

Une vie courte mais pleine

Né le 29 juin 1900 à Lyon, mort en vol au-dessus de Marseille, le 31 juillet 1944, les quarante-quatre années d’Antoine de Saint-Exupéry passées sur terre se lisent comme un chapelet qui s’égrène. Elles sont un hommage à l’amour que la vie lui a donné, « L’amour commence, là où tu attends plus rien en retour. » Citadelle, un remerciement à l’expérience transmise à sa mie. Dans le ciel de sa naissance, à la question de la Parque du destin « Lachésis » (4), quelle vie souhaitez-vous ? Saint-Exupéry semble avoir répondu comme Achille (5) : « Une vie courte mais pleine ». C’est la signature des héros, « Le métier de témoin m’a toujours fait horreur. Qui suis-je si je ne participe pas. » Pilote de guerre

De son vivant Saint-Exupéry porte plusieurs surnoms : « Roi-soleil » par sa mère, « Pique la lune » par ses camarades, « Ours brun » par Consuelo (6), mais plus communément « Tonio ». Ses métiers, il n’en aura pas qu’un, vendeur de camions pour plaire à son premier amour Louise de Vilmorin, aviateur avec Didier Daurat et les amis de la compagnie Latécoère puis de l’Aéropostale (Guillaumet, Reine, Mermoz, Vachet…) ; continûment chef d’escale, ambassadeur et prince des sables à Cap Juby (1927-1928), puis chef de l’Aéropostale en Argentine (1929-1931) ; reporter, journaliste en Amérique (1940-1943), explorateur sa vie durant, homme de combat et commandant dans l’armée de l’air (1939-1944) , mais surtout écrivain, le point d’orgue qui couronne toute son histoire.

Saint-Exupéry, est un inclassable. Vivre la vie, désigne son véritable métier. « Je suis la source de toute vie. Je suis la marée qui entre en vous et vous anime et se retire. Je suis le mal qui entre en vous et vous déchire et se retire. Je suis l’amour qui entre en vous et dure pour l’éternité. […] Je suis le défaut dans l’armure. Je suis la lucarne dans la prison. Je suis l’erreur dans le calcul : je suis la vie. », écrit-il dans Courrier Sud en 1929. Quarante-quatre années durant, jamais il ne dérogera à cette loi.

Donner aux hommes un sens spirituel

Dans le mois du 120e anniversaire de sa naissance, suite à une pandémie et deux mois de confinement, il faut réfléchir au monde d’après, nous dit-on.
Saint-Exupéry, depuis son étoile peut-il nous éclairer ? Penchons-nous sur l’inépuisable richesse de sa littérature, où se lisent son humanisme et la profondeur de sa réflexion philosophique. Elle peut nous inspirer pour construire l’homme de demain et bâtir un monde nouveau, qu’il ne faut pas simplement nouveau mais surtout meilleur.

Dans la lettre du 30 juillet 1944, lettre au général « X » (7), il écrit :
« Ah ! Général, il n’y a qu’un problème, un seul de par le monde. Rendre aux hommes une signification spirituelle, des inquiétudes spirituelles, faire pleuvoir sur eux quelque chose qui ressemble à un chant grégorien. » […] Les derniers mots de la lettre sont prémonitoires, « Mais si je rentre vivant de ce « job nécessaire et ingrat », il ne se posera pour moi qu’un problème : que peut-on, que faut-il dire aux hommes ? ».
Les réponses se trouvent dans la lecture de sa vie et celle de ses livres. « Nous ne demandons pas à être éternels, mais à ne pas voir les actes et les choses tout à coup perdre leur sens. » Vol de nuit

Ses livres en guise de phare (8)

 Vol de nuit, livre dédié à Didier Daurat chef de l’Aéropostale, qui lui a inspiré le personnage Rivière comme la figure du chef qui stimule le dépassement de soi et encourage au sens du devoir.
« Le règlement, pensait Rivière, est semblable aux rites d’une religion qui semblent absurdes mais façonnent les hommes. » ; « Aimez ceux que vous commandez. Mais sans leur dire. » ; « C’est l’expérience qui dégagera les lois, répondait-il, la connaissance des lois ne précède jamais l’expérience. » ; « Dans la vie, il n’y a pas de solutions. Il y a des forces en marche : il faut les créer, et les solutions suivent. »

Terre des Hommes, raconte les exploits héroïques des pilotes au sein de l’Aéropostale et fait émerger une méditation sur notre planète et la vocation de l’Homme et sa place dans le monde. « L’homme se découvre quand il se mesure avec l’obstacle » ; « Ce que j’ai fait, je te jure, jamais aucune bête ne l’aurait fait » ; « Être homme c’est précisément être responsable. C’est sentir en posant sa pierre que l’on contribue à bâtir le monde ».

Pilote de guerre rend hommage au principe de résistance et pose les bases d’une réflexion pour une nouvelle civilisation. « Sacrifice ne signifie ni amputation, ni pénitence. Il est essentiellement acte. » ; « Je comprends l’origine de la fraternité des hommes. On ne peut être frère qu’en quelque chose. S’il n’est point de nœud qui les unisse, les hommes sont juxtaposés et non liés. On ne peut être frère tout court. » ; « La guerre n’est pas une aventure. La guerre est une maladie comme le typhus. » ;
« Ma civilisation, héritière de Dieu, a fait chacun responsable de tous les hommes, et tous les hommes responsables de chacun. »

Le Petit Prince, conte autobiographique et philosophique, dans lequel, on y entend la voix d’un Petit Prince, amoureux d’une rose, ami d’un renard et d’un pilote qui nous enseignent sur l’aspect unique de chaque chose. « Tu seras unique au monde. Je serai pour toi unique au monde » ; « On ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux. »

En ce mois de juin, qui célèbre votre 120e anniversaire Monsieur de Saint-Exupéry permettez-nous de vous dire merci. Merci, Monsieur Antoine de Saint-Exupéry de nous avoir offert les plans pour bâtir la cathédrale de demain…

(1) Antoine de Saint-Exupéry est le troisième enfant d’une famille de cinq (Marie)Madeleine, Simone, Antoine, Francois, Gabrielle)
(2) L’aviateur (1926), Courrier sud (1929), Vol de nuit (1931) Prix Femina, Terre des Hommes (1939) Prix de l’Académie française, Pilote de guerre (1942), Lettre à un otage (1943), Le Petit Prince (1943)
(3) Le Petit Prince édité en 1943 aux États-Unis. Edité en France en 1946 deux après sa mort
(4) Dans la mythologie romaine, les trois Parques sont les déesses de la naissance (Clotho), de la destinée humaine (Lachésis) et de la mort (Atropos)
(5) Achille, héros légendaire de la guerre de Troie, fils de Pélée et de Thétis
(6) Consuelo Suncin Sandoval épouse de Saint-Exupéry (1931-1944)
(7) Lettre écrite en juin 1943 au général  René Chambe ou Antoine Béthouard et déposée sur le bureau de son commandant le 30 juillet, le lendemain il partait pour un vol sans retour. Lettre de prémonition, lettre testamentaire personne ne sait.
(8) Pour des raisons de longueur d’article, il manque à la liste Aviateur, Courrier sud, Lettre à un otage, édités de son vivant – Écrits de Guerre, Lettres de jeunesses, Lettres à sa mère, Carnets, Citadelle, Manon danseuse, Lettres à l’inconnue, Dessins, tous édités à titre posthume
par Olivier LARRÈGLE