Léonard de Vinci, La philosophie d’un génie universel

«Ce qu’il y a dans l’univers […], le peintre l’a dans l’esprit d’abord, puis dans les mains. Et celles-ci sont d’une telle excellence qu’elles engendrent à un moment donné une harmonie de proportions embrassée par le regard comme la réalité même» Léonard de Vinci, Traité de la Peinture

Léonard de Vinci fut la figure emblématique d’une époque. Il incarne l’humaniste de la Renaissance ouvert à toutes les connaissances. Peintre, musicien et poète, aussi bien que scientifique et ingénieur, il semble que rien n’ait échappé à son génie.

Il s’était formé vers 1460 à Florence, une école de philosophie platonicienne fréquentée par des artistes tels que Michel Ange et Botticelli qui fut un ami proche de Léonard. La redécouverte de cette philosophie soulignait la relation entre le mystère de la vie et le mystère de l’homme et la possibilité de percer ce double mystère par des voies appropriées, parmi lesquelles l’art et la connaissance.

La Beauté miroir de Dieu

L’artiste de la Renaissance florentine est investi d’une mission : exprimer le divin à travers la Beauté qui est visage de Dieu. L’artiste utilise le support esthétique pour faire cheminer des apparences vers l’essentiel, de la forme vers l’idée. L’artiste est donc d’abord celui qui capte et non pas un technicien des formes. L’art devient alors le reflet du divin et l’artiste son prophète.
Pour exprimer le divin, il faut être à l’écoute de toute chose, à commencer par la nature qui est la forme perceptible de l’énigme du monde et de la vie. C’est pourquoi, selon ses aptitudes, l’artiste peut également se transformer en chercheur qui scrute les mystères de la nature. C’est ce que fut en réalité Léonard qui mit son prodigieux talent d’observation au service à la fois de sa peinture et de ses inventions.

L’art est « cosa mentale »

Le maître mot de la recherche artistique de la Renaissance fut la proportion. Celle-ci existe « quand les parties d’un ensemble ont des rapports harmonieux entre elles et avec la totalité » selon la définition d’Alberti inspiré de Vitruve, un initié romain. La proportion dévoile l’unité qui naît de l’équilibre entre les parties. Et l’unité est l’empreinte de la divinité, car c’est le mystère qui se cache derrière la multiplicité des représentations. Percevoir l’unité en chaque chose c’est percevoir Dieu. Cette faculté est avant tout mentale. L’art est « cosa mentale » dit Léonard de Vinci.
Les proportions les plus nobles sont, selon Vitruve, celles du corps humain inscrites à la fois dans un cercle et dans un carré que Léonard reprendra dans un dessin resté célèbre. L’art nécessite donc une puissance d’abstraction qui seule permet de capter les idées. C’est pourquoi les mathématiques sont la base du travail de Léonard, dans la lignée de la tradition pythagoricienne, qui établit la science des nombres comme une métaphysique. Léonard fera son apprentissage avec le plus grand mathématicien de son temps, Luca Pacioli, qu’il rencontre à Milan vers 1490 et pour lequel il réalisera les dessins des solides platoniciens de son livre La divine proportion (1). C’est ainsi qu’il pourra affirmer « Que nul ne me lise dans mes principes qui n’est pas mathématicien ».

 Un homme ambigu

Si la structure de l’espace relève des mathématiques, l’animation du monde relève du conflit entre ombre et lumière. De ce conflit naît la vie, fille de l’ambigu et de l’inexprimable. Léonard traduira ceci dans sa peinture par une technique spéciale : le sfumato. Le sfumato, ou clair-obscur, tente d’exprimer l’indicible et de faire naître la vie dans le tableau, lui donnant une dimension insaisissable qui fit le succès universel de la Joconde, le paroxysme de cette démarche étant sans doute atteint avec le Saint Jean.
Léonard ne cultivait pas seulement l’ambiguïté dans sa peinture. C’était également un homme ambigu. Il était ambidextre, puisqu’il dessinait des deux mains et écrivait aussi bien vers la gauche que vers la droite ; on le disait aussi homosexuel. Il était végétarien mais disséquait les animaux ; il déclarait que la guerre était  folie bestiale, mais réalisait avec la plus grande ingéniosité des armes mortelles et des machines de guerre.

Raison et expérience

Que ce soit à Milan, au service de César Borgia ou de la ville de Florence, Léonard déploiera une activité de scientifique et d’inventeur remarquable. Nombre de ses inventions mécaniques (il conçut des machines acoustiques, hydrauliques, de guerre, volantes, etc.) ont vu leur application des siècles plus tard (3). Il fut aussi un des premiers anatomistes et botanistes.
Pour Léonard, la science, tout comme l’art, est une imitation de la nature, non pas pour la copier servilement, mais pour rendre vérifiable par l’expérience, les cosa mentale. Percevoir le mécanisme de la terre macrocosme ou reproduire l’anatomie du corps humain microcosme sont des démarches semblables : elles visent à percer les lois d’une nature vivante, animée par des lois intelligentes et emplie de l’esprit divin. Imiter la nature, c’est donc tenter d’élucider ses lois et entrevoir l’énigme de Dieu. C’est se métamorphoser en démiurge, devenir créateur à l’égal de Dieu.
Léonard ne s’intéresse pas pour autant aux phénomènes spirituels, qu’il laisse aux philosophes et moines. Il se passionne, en revanche, pour les phénomènes naturels qui permettent une analyse sensible. Il se nomme « disciple de l’expérience ». Pour lui l’expérience, conjuguée aux mathématiques, est mère de connaissance. Car une pratique sans science est comme un marin sans boussole. « La science est le capitaine, la pratique le soldat » écrit Léonard (2).

La peinture est une ascèse

Pour Léonard, la peinture est une fin ultime. « Le caractère divin de la peinture fait que l’esprit du peintre se transforme en une image de l’esprit de Dieu » écrit-il dans son Traité de la peinture (2). La peinture est recherche de l’absolu, synthèse de tous les arts : c’est le miroir du cosmos. Pour Léonard, le plus grand défaut des peintres est de faire ce qui leur ressemble. Leur comportement narcissique les amène à se projeter dans leur peinture. Le véritable peintre doit écarter les écrans subjectifs sans intérêt. Pour cela, dans le Traité, Léonard donne des conseils qui vont de l’ascèse mentale à l’hygiène de vie. Il invite à la constitution d’une nouvelle objectivité par spéculation et expérience.
Dans ce foisonnement intellectuel de la Renaissance, où l’individu s’ouvre au monde, Léonard, en humaniste novateur, cultive une approche interdisciplinaire qui relie les contraires : ombre et lumière, raison et expérience, observation et imagination, art et science. Il illustre ainsi retour d’Hermès, dieu de l’imagination et maître des correspondances entre le ciel et la terre et entre l’homme et l’univers.

(1) Le Nombre d’Or, Luca Pacioli, Editions du Compagnonnage.
(2) Traité de la peinture, André Chastel, Éditions Berger Levraut, 1987, 365 pages
(3) Lire également l’article de Jorge Livraga, paru dans la revue Acropolis n°310, Léonard de Vinci, un génie inventif de machines
Article paru dans la revue 30 Juin 1977
Par F. PAREL
Paris
Léonard de Vinci
Exposition
Du 24 octobre 2019 au 24 février 2020
Exposition regroupant cinq tableaux essentiels La Vierge aux rochers, la Belle Ferronnière, la Joconde, le Saint Jean Baptiste et la Sainte Anne, et plus de 120 peintures, dessins et sculptures de Léonard de Vinci. Elle expose la « science de la peinture » dont l’artiste fit sa quête, l’instrument de son art pour apporter la vie à ses tableaux. L’exposition dresse également le portrait d’un homme et d’un artiste d’une extraordinaire liberté. À l’issue de l’exposition, une expérience en réalité virtuelle, réalisée avec HTC Vive Arts, permettra d’approcher la Joconde d’une façon originale.
Informations et réservations :
Musée du Louvre : rue de Rivoli, 75581 Paris cedex 1
Tel : 01 40 20 50 50 et 01 40 20 53 17 https://www.louvre.fr/leonard-de-vinci-1
Évènements autour de Léonard de Vinci
https://www.vivadavinci2019.fr/evenements/
« Viva Leonardo da Vinci 2019 »
La Toscane et le Val de Loire se sont associés pour proposer des évènements pour le 500e anniversaire de la mort de Léonard de Vinci et thèmes de la Renaissance : Histoire et Patrimoine ; Sciences et Innovation ; Arts et Culture ; Art de Vivre.
https://www.chambord.org/500-ans/500-ans-de-renaissances/