Léonard de Vinci, homme universel

L ’année 2019 a commémoré le 500e anniversaire de la mort de Léonard de Vinci, génie au talent et aux savoirs universels. Le musée du Louvre a consacré une grande rétrospective à l’ensemble de sa peinture, qu’il plaçait au-dessus de toute activité, et qu’il appelait « science de la peinture » par laquelle il a su donner vie à ses tableaux.

Leonard naît dans la nuit du 15 avril 1452. Il est le fils illégitime de Pietro Da Vinci, qui sera notaire à Florence. Au début, c’est son grand-père paternel qui s’occupe de son éducation. À partir de 10 ans, il entre à l’école d’abaque dans laquelle on enseignait les rudiments de la langue, de l’écriture et de l’arithmétique aux enfants de la bourgeoisie.

Premiers pas dans l’atelier
d’Andrea de Verrochio

En 1464, à 12 ans, il entre dans l’atelier d’Andrea de Verrocchio (1) qui dirige l’atelier polytechnique le plus important de la deuxième moitié du quattrocento (2) à Florence.  Il poursuit l’esprit de recherche de Donatello et il ne cesse d’approfondir les questions du mouvement et de la multiplicité de vues enveloppées par une seule composition, ce qui sera une ligne conductrice de la pensée et des recherches de Leonard. Il s’agit de réussir à  créer des œuvres pensées pour être vues de toutes les directions, comme ce fut le cas de la première sculpture de la Renaissance, le Putto au dauphin (3) de Verrocchio où toutes les formes, lorsqu’on fait le tour, se projettent en courbes ondoyantes. Verrocchio est l’auteur du baptême du Christ dans lequel Leonard est intervenu à sa demande pour peindre un des anges du tableau en son absence. Quand il est revenu, sa stupeur et émerveillement furent tels qu’il décida de ne plus toucher un pinceau.

À la différence de beaucoup de maîtres, il ne rend pas impossible la vie de son disciple, mais la promeut autant qu’il pourra. Les deux hommes deviennent complices dans l’intérêt pour l’humanisme, la musique et les Antiquités. Verrocchio n’est pas simplement un professeur d’art, mais il s’occupe de cultiver l’esprit de son élève.
Leonard fut aussi sculpteur comme son maître Verrocchio et même s’il fut le plus réputé des joueurs de lyre de son époque, il trouvait que la musique ne pouvait pas être comparée à la peinture.

Les premiers portraits de Léonard

Autour de 1482, il s’établit à Milan aux ordres de Ludovico Sforza, dit le More. Il réalise de portraits qui révolutionnent l’image de la femme.

Il invente le portrait moderne, comme la Dame à l’Hermine, La Belle Ferronnière, Le Musicien. Il évolue vers de portraits de plus en plus grands, pouvant ainsi représenter le buste du modèle à une échelle s’approchant de plus en plus du naturel. Obscurité à l’arrière plan, ouverture vers un paysage et une disposition en trois quarts à la différence de son époque où l’on peignait de face ou de profil et avec les mains qui se déplacent suite au mouvement. Ces postures permettent l’expression du mouvement du personnage,  notamment de ses états intérieurs. En les mettant en mouvement, il ne restitue pas seulement l’apparence de l’être mais aussi sa vie intérieure.
Il peint la fresque de la Cène pour le couvent dominicain de santa Maria delle Grazie où chaque personnage traduit une émotion différente face à la question de la trahison du Christ. Malheureusement, la technique de la fresque ne résiste pas aux outrages du temps et il ne restera presque rien de cette œuvre qui faisait l’admiration de tous.

Revenu à Florence en 1500, il y réalise les œuvres qui firent sa renommée, La sainte Anne, le portrait de Lisa del Giocondo, La bataille d’Anghiari et Le saint Jean-Baptiste.

Après un court séjour à Milan en 1506 et un passage par Rome, en 1513, voyant que le pape Léon de Médicis préfère de plus jeunes artistes, comme Michel-Ange et Raphaël, il accepte l’invitation du roi de France, François 1er pour se rendre en France, en 1516. Il vient finir ses jours au Clos Lucé, le manoir mis à sa disposition par le Roi qui hérita de cet artiste universel les trois grandioses chefs-d’œuvre que sont La Joconde, Sainte Anne et Saint Jean-Baptiste.  Une de plus hautes figures de la Renaissance italienne mourra le 2 mai 1519 à Amboise.

Léonard de Vinci, un homme universel qui brilla
dans de multiples domaines

Sur l’Art : la peinture comme art suprême

Verrocchio fit prendre conscience à Léonard de Vinci de l’importance d’étudier les mouvements des draperies pour animer ses images. La plastique, l’appréhension physique et tactile de la matérialité de l’espace, constituaient chez le jeune artiste la préparation aux arts de la bi-dimensionnalité.
Léonard se distingua de son maître par un intérêt plus marqué pour la représentation du paysage, par une plus grande subtilité dans le traitement de la lumière et par une palette un peu moins lumineuse (à cause probablement de l’influence de la peinture flamande), avec des rouges et des bleus plus soutenus.

À travers L’Annonciation, Leonard révèle un goût pour les représentations en mouvement et l’idée de mettre en scène l’épisode sacré non pas à l’intérieur de la maison de la Vierge, comme le voulait la tradition, mais dans le jardin, en ajoutant ce qui deviendra un leitmotiv de ses œuvres, un fond montagneux et un cours d’eau.
Leonard est préoccupé pour trouver les voies d’une représentation adéquate de toutes les réalités sensibles. Il a voulu donner à la peinture le relief et le souffle de la vie que selon lui comprend : « l’inquiétude et l’esprit de recherche, le contexte et le sourire, l’universalité du mouvement, l’indétermination de l’agir, l’instantané et le transitoire, l’ambivalence des pensées, des sentiments et des désirs, la vérité du clair-obscur. » (4)

Dans son livre De Pittura, Leonard exalte cet art au dépend de la poésie et de la sculpture limitée dans sa capacité d’imitation. « Les sculptures n’ont comme moyen d’expression que la forme et le mouvement et ne peuvent figurer les corps transparents, ni le lumineux, ni les lignes réfléchies ni les corps brillants.» (5)
Grace à l’huile, Leonard parvient à dépeindre subtilement la lumière, à construire les volumes des figures ou décrire minutieusement chaque détail. Leonard ouvre le dernier chapitre de la Renaissance, sous le signe de la liberté.

Son exécution gagne progressivement en liberté, un tracé plus rapide, cherchant davantage à saisir le mouvement de la figure que l’exactitude anatomique. Il appelle cette forme de composition, la composition inculte (componimiento inculto). Il sort du canon traditionnel pour ne pas se contraindre à une fidèle imitation de formes extérieures. « Applique-toi d’abord au mouvement approprié, aux accidents mentaux des vivants, qui composent l’histoire, plutôt qu’à la beauté et à la bonté de leurs membres. » (6).

Il recherche l’interaction la plus naturelle entre les protagonistes pour faire comprendre l’histoire par le simple langage du corps. La première et plus brillante démonstration est celle de son tableau de L’Adoration des Mages. Il affranchit l’artiste d’une soumission totale au principe de l’imitation scrupuleuse, pour une restitution de la vie dans son entière complexité. C’est ce que Vasari nommera « La licence dans la règle », se donnant la liberté d’achever ou non un tableau.
Inhérente à cette liberté créatrice, se fait jour la tendance à l’inachèvement, destiné à devenir l’une des marques de la peinture de Léonard et dont le Saint Jérôme est le plus clair exemple. Pour Leonard, ne pas achever un tableau permet le contraste qui donne son impact à l’œuvre.

Sur la Science

Le nombre de sciences qui attirent l’attention de Léonard de Vinci est vaste : mathématiques, géométrie, optique, mécanique générale, mécanique des fluides, astrophysique, astronomie, météorologie, géologie, géographie, botanique, zoologie, anatomie, physiologie, urbanisme, architecture, ingénierie, technologie…
Vers la fin de sa vie, c’est l’idéal mathématique qui prévaut sur les inventions.

La considération des apparences ne suffit pas à Léonard de Vinci. Afin de traduire la vérité des apparences, connaître l’intériorité des phénomènes, les lois qui les gouvernent, il affirme, au cours des dernières années de sa vie, dans le sillage de Pythagore et de Platon qu’elles sont de nature fondamentalement mathématique.
« Il n’est aucune certitude dans les sciences, là où on ne peut pas appliquer l’une des sciences mathématiques ou là où elles ne sont pas unies aux mathématiques. » (7)

Leonard assiste, le 9 février 1498 à la dispute des savants organisée par le comte de Milan, Ludovice More où le frère Luca Pacioli (9) présente son livre sur La divine proportion, dans lequel, le nombre d’or ou l’extrême moyenne raison d’Euclide réapparaît en Occident. Cette proportion se retrouve dans l’organisation du corps humain ainsi que dans le tournesol et un grand nombre d’êtres vivants. Leonard de Vinci aurait été l’auteur des dessins du manuscrit (8).
Dans L’homme de Vitruve, Léonard synthétise la présentation de Luca Pacioli.

Il arrive parfois que Leonard de Vinci « modélise mathématiquement », exactement comme le ferait une intelligence de notre époque moderne.
Un exemple de son génie est le diagramme de la croissance des arbres. Chaque année, la somme des sections des branches produite est égale à la section du tronc dont elles sont issues. Cette loi introduit un rapport entre la somme des carrés des diamètres des branches et le carré du diamètre de leur tronc. L’invariance à toute échelle de cette structure, caractérise ce que le mathématicien Benoit Manvelbrot, nommera : « objet fractal ».

Le message de trois chefs-d’œuvre

 Léonard ne peignit qu’une quinzaine de tableaux parce que l’exécution, prolongée à l’infini, portait chez lui toute la vérité de la science de la peinture. Il sut donner à la peinture la présence effrayante de la vie. « Terrible est l’univers du génie de Vinci, livré à l’impermanence, à l’universelle destruction, à la pluie, au vent, à l’orage, à la nuit. »
Ces trois chefs-d’œuvre, ils les commença lors de son séjour à Florence et les emporta avec lui en France, les retravaillant plusieurs fois.

« La Joconde »

Le Portrait de Lisa Gherardini del Giocondo, dit La Joconde (1503-1519) atteint l’apogée dans sa technique du sfumato (10). Il parvient à ne recourir qu’à la lumière et à l’ombre pour définir les volumes du corps. Lisa Gherardini est figurée sur fond de paysage désolé où seul un pont sous lequel l’eau s’écoule, témoigne de la présence humaine. Elle est assise devant le muret d’une loggia. Ce dispositif fait reculer le paysage et provoque un effet d’oscillation entre le distant et le proche. Un dialogue s’établit entre la jeune femme et le paysage. L’écoulement de l’eau est non seulement comme le sourire du modèle, l’image de ce qui passe, mais il redouble l’ondulation de la chevelure qui tombe dans une cascade de boucles ; les couleurs du ciel et de la rivière trouvent un écho dans les carnations ; le chemin qui serpente à gauche, répond à la sinuosité des plis des manches : la nature inhospitalière et chaotique, en perpétuelle transformation s’oppose enfin à la grâce tranquille de la jeune femme. Formes et matières sont soumises à un impératif d’immatérialité : celui de la lumière. « La Joconde est un portrait  » habité par le devenir  »  », écrivait Daniel Arasse (11).

« La sainte Anne »

Un des derniers tableaux connus de Léonard est celui de Sainte Anne, la Vierge et l‘enfant Jésus, dit La sainte Anne (1503-1519). Ce tableau est le fruit de vingt ans de méditation et de perfectionnement. Il ne raconte pas une histoire vraie, puisque sainte Anne était décédée avant la naissance de Jésus, mais la représentation complémentaire à la Trinité céleste, d’une triade de l’Incarnation, avec la mère de la Vierge, la Vierge et son enfant. Il manque l’achèvement de la carnation de la tête de Marie au centre du tableau et au cœur de l’action, qui aurait dû, comme on l’a vu dans d’autres tableaux, marquer les transitions les plus raffinées, de l’ombre à la lumière, qui devraient animer son expression infiniment subtile entre mélancolie et joie. Ce moment fugace de transition des sentiments dépeint, comme dans La Madone aux fuseaux, le moment de la douleur de la Vierge par rapport à la crucifixion de son enfant et la prescience du salut de l’humanité que cet évènement procurerait à l’humanité.

«  Le saint Jean-Baptiste »

Le saint Jean-Baptiste est de conception tardive (1508/1509). Sa peau de bête évoque l’ascétisme au désert, tandis que la croix en roseau rappelle que saint Jean a baptisé le Christ sur les rives du Jourdan. Si la croix est déjà annonciatrice de la Passion du Christ, la peau de panthère qui enveloppe le corps du saint est aussi l’attribut du dieu antique Bacchus. Leonard fait preuve d’un syncrétisme propre à la Renaissance. Il possède la beauté idéale qui lui est chère, une silhouette adolescente et androgyne qui offre au monde son énigmatique sourire et tend le doigt vers le Ciel dans un geste symbolique. Le saint surgit de l’obscurité franche d’un fond noir. C’est du Ciel qui viendra la lumière libérant l’humanité des ténèbres que saint Jean-Baptiste ne fait qu’annoncer. Ce tableau exprime la puissance expressive du sfumato. Il confère à la lumière un rôle primordial dans le processus dramatique de son œuvre. Le prédicateur surgit telle une flamme vibrante dans l’obscurité, promesse spirituelle d’un Salut qui viendra du Haut.

Léonard de Vinci apparaît donc comme un homme universel, un génie qui s’est intéressé à de nombreux domaines, en parfait homme de la Renaissance, à la recherche de tout ce qui pouvait lui permettre de présenter les choses avec le plus de réalisme possible, voire exprimer l’âme, le caractère ou les sentiments. Il laisse des œuvres inachevées qui ont su transcender les siècles sans percer totalement leurs secrets.

(1) Peintre, sculpteur et orfèvre italien Andrea di Michel di Cione, dit Le Verrochio (1435-1488)
(2) Contraction de millequattrocento en italien. XVe siècle italien, succédant au Moyen-Âge. Siècle de la Première Renaissance, qui amorce le début de la Renaissance en Europe.
(3) Ange au dauphin, pour l’Académie platonicienne de Florence, sculpture en bronze réalisé par  Le Verrochio entre 1475 et 1481
(4) Catalogue de l’exposition : Leonard de Vinci, sous la direction de Vincent Deleiuvin et Louis Frank, Louvre Éditions et Éditions Hazan, 2019, page 57
(5) Ibidem, page 26
(6) Ibidem, page 91
(7) Ibidem, page 188
(8) Ibidem, page 211
(9) Luca Bartolomes Pacioli dit Luca di Borgo (1445-1517), religieux franciscain, mathématicien et fondateur de la comptabilité en partie double et auteur d’ouvrages dont De divina proportione (La divine proportion)
(10) De l’italien signifiant « enfumé » le sfumato est une technique picturale qui donne au sujet des contours imprécis au moyen de glacis d’une texture lisse et transparente. Léonard de Vinci l’a traduit dans ses œuvres par un enveloppement vaporeux des formes (sfumato) qui suggère l’atmosphère qui les environne
(11) Auteur de Leonard de Vinci, le rythme du monde, Éditions Hazan, réedité en 2011, 549 pages

Exposition Léonard de Vinci
Jusqu’au 24 février 2020
Musée du Louvre – Hall Napoléon – Rue de Rivoli, 75001 Paris
Tel : 01 40 20 53 17
www.louvre.fr
https://www.louvre.fr/expositions/leonard-de-vinci

À Lire :
. Articles parus dans la revue Acropolis
* N° 308 (juin 2019), Léonard de Vinci, la quête d’unité par Florie Amouroux
* N° 310 (septembre 2019), Léonard de Vinci, un génie inventif de machines par Jorge Angel Livraga
* N° 311 (octobre 2019), Léonard de Vinci, Philosophie d‘un homme universel par Fr. Parer
. Leonard de Vinci, Dossier de l’Art, n°274, 201. Leonard de Vinci au Louvre, Hors-série Télérama, 2019
Sur You Tube
https://www.youtube.com/watch?v=8n_1yBvGV30
https://www.youtube.com/watch?v=f41F3WyCsEU
https://www.youtube.com/watch?v=vt44SJf5oZI
https://www.youtube.com/watch?v=iLi7dFIzsrI

Par Fernand SCHWARZ et Laura WINCKLER

 

 

  • Le 28 janvier 2020
  • Art