LittératurePhilosophie

Le philosophe Alain, le « Vigile de l’esprit »

Exergue
« Se réveiller c’est se mettre à la recherche du monde »
Vigiles de l’Esprit (1942), Alain

Alain a consacré sa vie à la philosophie. Un moyen d’éveiller les esprits et d’apprendre à penser par soi-même, qu’il appliquera au journalisme engagé.

Qui est Alain, celui qui naît sous le nom d’Émile-Auguste Chartier, en 1868 à Mortagne-au-Perche, d’un père, vétérinaire et pauvre. Un homme d’une grande simplicité à l’image de son père qui va former son discernement : « c’est de lui qu’il prit l’amour de la lecture et des connaissances précises en tout genre, sans compter un esprit critique incorruptible et un parfait mépris des grandeurs de la société ».

Alain le philosophe

Même si le jeune Émile était un élève brillant en sciences, le destin lui fait croiser la route de Jules Lagneau, son professeur de philosophie au lycée Michelet à Vanves, qui deviendra son Maître en philosophie. Il imprimera irrémédiablement sa vie. Alain le décrira comme « le seul Grand Homme que j’ai rencontré ». Il se réclamera toujours de Jules Lagneau, son Maître.
Il prend irrémédiablement la voie de la philosophie et sera reçu troisième à l’agrégation de philosophie à l’âge de 23 ans.
Il consacrera 40 ans de sa vie à l’enseignement. Quand il sera professeur de Rhétorique supérieure à Henri IV où il exerça à partir de 1909, il imprimera fortement la conscience de ses élèves, dont Simone Weil, sont la pensée philosophiques est pour certains la plus profonde du XXe siècle, André Maurois, futur académicien, Raymond Aron, futur philosophe, sociologue, politologue, historien et journaliste.
Il aime et enseigne toutes les philosophies. Il se plait à présenter Descartes, Kant et Auguste Comte.
Mais ce qui le fascine, ce sont les sources classiques : il croit en une philosophia perennis dont le creuset serait la Grèce ancienne.
Pour Alain comme pour Simone Weil plus tard, toutes les philosophies des temps modernes tireraient leur inspiration de cette fontaine commune de sagesse et n’en seraient que de pâles reflets.
Pour le maître comme pour sa disciple, le modèle du Philosophe est Platon, le « père de la mystique occidentale » : aucun autre philosophe ne pourrait l’égaler.

Inlassablement, il forgera des esprits et les transformera en amoureux de la sagesse classique ou des auteurs qui pour lui, étaient platoniciens : ils les enseignaient avec la plus grande fidélité.
Le but de la philosophie, pour lui, est surtout d’apprendre à réfléchir, à penser rationnellement par soi-même, en se gardant de tout préjugé et de trouver en soi la jeunesse éternelle. Il dira « L’intelligence, c’est ce qui, dans un homme, reste toujours jeune ».
Alain est un « éveilleur d’esprit » et un passionné de la liberté de pensée : c’est pourquoi il se méfiera des systèmes philosophiques. Pour lui, la capacité de jugement que donne la perception, doit être en prise directe avec la réalité du monde et non issue d’une construction bien faite. Pour lui, les systèmes ont tendance à mettre l’accent sur la cohérence d’une théorie, alors que la vraie pensée philosophique doit intégrer les contradictions.
Avec Simone Weil, sa disciple, ils seront surtout des philosophes engagés dans le monde, payant tous deux, de leurs corps et santé, leur confrontation au réel. Le vécu, pour eux, permet la compréhension réelle du monde et d’agir dans le monde. Ils en dénonceront les injustices.
C’est ainsi que, fidèle à ses idées, quand la guerre se déclare en 1914, il s’engage dans l’armée à 46 ans, alors qu’en tant qu’enseignant, il pouvait en être dispensé. Mais il sera soldat par solidarité.
Alain dira : « Il n’y a jamais d’autre difficulté dans le devoir que de le faire. »
Surtout, dans ses conceptions, on ne peut parler de la guerre que si on l’a vécue. Il en reviendra blessé physiquement et boiteux.

Rien ne vaut la phrase de son élève pour saisir l’essence de l’être de son professeur et philosophe : « Ce colosse ne pouvait plus bouger sans aide. Mais on ne l’entendit jamais se plaindre. Il avait enseigné que le bonheur est un devoir ; il vécut cette doctrine au royaume de la souffrance ». André Maurois – Destins.
Cette expérience violente ne fera que renforcer ses convictions pacifistes. Il ne supporte pas l’idée de cette tuerie organisée, de ce traitement que l’homme inflige à l’homme. Il écrira l’ouvrage Mars ou la guerre jugée. Alain y explique que ce qu’il a ressenti le plus vivement dans la guerre, c’est l’esclavage.

La philosophie alliée au journalisme engagé

Alain fait son entrée dans le journalisme en 1900 et signe dans La Dépêche de Lorient, journal radical, de son pseudo Alain, pour avoir un prénom banal et commun. Parallèlement à son métier d’enseignant au Lycée Corneille à Rouen, il publie de 1903 à 1906 dans La Dépêche de Rouen et de Normandie, Propos du dimanche puis Propos du Lundi. S’y substitueront, en 1906, par Propos d’un Normand.

Jusqu’à la fin des années 30, il produit une œuvre extrêmement riche, marquée par la lutte politique en faveur de la paix, contre les fascismes qui grondent, et en faveur d’une République libérale, sous le contrôle du peuple. Il sera cofondateur du Comité de vigilance des intellectuels antifascistes.
Alain mettra au point un genre littéraire inédit, les Propos. Ce sont de courts articles, inspirés par l’actualité et les événements de la vie quotidienne, au style lapidaire et aux commentaires ardents.
Ses Propos sur le bonheur ne seront que des regards positifs sur la vie. C’est Marie-Monique Morre-Lambelin, son amie de cœur et secrétaire, qui arrangera plus tous les recueils de Propos. Ces chroniques hebdomadaires invitent le lecteur à une réflexion philosophique sur le bonheur.

Le bonheur, il le croisera à la fin de sa vie, avec Gabrielle Landormy, nièce de Paul Landormy qu’il avait rencontré à l’École Normale Supérieure, école qu’il avait intégrée, en 1889, et où il avait fréquenté également Léon Blum. Il écrira pour elle de magnifiques poèmes. Il dira : « Aimer, c’est trouver sa richesse hors de soi ».
Le bonheur est pour lui un devoir pour soi, mais « c’est un devoir aussi envers les autres que d’être heureux ». Pour Alain, le bonheur se conquiert : « Le pessimisme est d’humeur, l’optimisme est de volonté ».
Il mourra, le 2 juin 1951, après une existence bien remplie d’enseignant, journaliste, écrivain, philosophe, poète.

À visiter :
Musée Alain
Maison des Comptes du Perche, rue de la Porte Saint-Denis, 61400 Mortagne-au-Perche.
www.alainmortagne.fr
Ses œuvres
Aux éditions Gallimard, collection Pléiade :
• Les Arts et les dieux, 1488 pages
Les Passions et la sagesse, 1480 pages
Propos, tome I : propos de 1906 à 1936, 1424 pages
Propos, tome II : choix de propos 1906-1914-1921-1936, 1408 pages
Aux éditions Gallimard :
Mars ou la guerre jugée, Gallimard, NRF, 1936, Collection Idées, 1969, 309 pages
Suite à Mars, Tome 1 : Convulsions de la force – Gallimard, NRF, 1939, 309 pages
Suite à Mars, Tome 2 : Échec à la force, Gallimard, NRF, 1939, 316 pages
Aux éditions des Presses Universitaires de France
Philosophie, Textes choisis pour les classes. 2 volumes, PUF, 1966-1968, Collection SUP, 569 pages
Esquisses d’Alain, 3 volumes : I. Pédagogie enfantine, II. La conscience morale et III. La recherche du bonheur, PUF, 1968, 309 pages
Humanités, PUF, 1960, 220 pages
Aux éditions de l’Institut Alain :
Premier journalisme d’Alain (1900-1906). 168 Propos, Institut d’Alain, 2001, 501 pages
Édition complète des 3083 Propos d’un Normand (1906-1914) en 9 volumes, Institut Alain, 1990-2001, 5114 pages
De quelques-unes des causes réelles de la guerre entre nations civilisées, Institut Alain, 1988, 237 pages
Mythes et fables, Paris, Institut Alain, 1985, 312 pages
Aux éditions de La Table Ronde
Minerve ou la sagesse, 2001, 306 pages
par Yun-Ju
Hélène SERRES
Philosophes
© Nouvelle Acropole
La revue Acropolis est le journal d’information de Nouvelle Acropole

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