L’art de la mémoire au Moyen-Âge 

Au Moyen-Âge, l’art de la mémoire se transforme et devient un outil au service de la théologie, appauvrissant ses finalités. Il est réhabilité au Moyen-Âge par Dante et Raymond Lulle.

Nous avons vu dans un article précédent que l’art de la mémoire est une discipline inventée au Ve siècle avant J.-C par le poète grec Simonide de Céos, puis développée par les orateurs romains Cicéron, Quintilien et un maître de rhétorique inconnu, auteur de l’ouvrage Ad Herennium. Leur méthode consistait à exercer sa mémoire selon des règles très précises, les règles des lieux et des images.
Cet art de mémoire antique était fondé sur un procédé qui consiste à placer dans son esprit l’image d’un bâtiment composé de plusieurs pièces au sein desquelles doit être entreposé, sous la forme d’images de choses ou de mots, ce dont on souhaite se souvenir. Par exemple, les arguments d’une plaidoirie ou le texte d’une pièce de théâtre. Ainsi, lors de son discours, l’orateur parcourt mentalement les lieux de l’architecture choisie et retrouve, pièce après pièce, méticuleusement rangés, les objets de son discours et, parfois, les mots qui le composent. Le rhéteur forge ses propres images, son propre système signifiant, qu’il ordonne spatialement dans sa mémoire.

Chez Cicéron, l’art de mémoire fait partie de la rhétorique, mais dans son traité, De inventione, Cicéron l’associe également aux vertus. Il subdivise la vertu de Prudence en trois sous-parties : la mémoire, l’intelligence, la prévoyance.Ainsi il fait passer le thème de la mémoire du domaine exclusif de la rhétorique à celui de l’éthique. C’est ce que le Moyen-Âge va reprendre en faisant de l’art de mémoire un outil au service de la théologie.

 Les palais de la mémoire de saint Augustin

Saint Augustin, au IVe-Ve siècle, fait la transition entre l’Antiquité et le Moyen-Âge. Célèbre professeur de rhétorique, il est un des penseurs qui s’est le plus intéressé à la mémoire. L’extrait suivant de ses Confessions nous montre sa filiation avec la discipline antique de la mémoire : « J’arrive aux domaines et aux vastes palais de la mémoire où se trouvent les trésors d’innombrables images, qu’on y a apportées en les tirant de toutes les choses perçues par les sens ; y sont déposés tous les produits de notre pensée, obtenus en amplifiant ou en réduisant les perceptions des sens ou en les transformant d’une façon ou d’une autre. […] Quand j’entre là, j’évoque toutes les images que je veux. Certaines se présentent tout de suite, d’autres se font désirer plus longtemps, comme si je les tirais de réceptacles plus secrets. D’autres accourent en masse et, alors que j’en cherche et que j’en veux d’autres, elles se mettent en avant avec l’air de dire : « Ne serait-ce pas moi ? ». Et moi, avec la main de l’esprit, je les chasse du visage du souvenir, jusqu’à ce que celle que je cherche se dévoile et quitte sa retraite pour se présenter à ma vue. D’autres viennent docilement, en groupes ordonnés, au fur et à mesure que je les appelle ; les premières se retirent devant les suivantes et, en se retirant, elles sont cachées à ma vue, prêtes à revenir quand je le veux. Toutes choses qui se produisent quand je dis quelque chose par cœur. »
Saint Augustin accorde à la mémoire l’honneur suprême d’être une des trois facultés de l’âme : la Mémoire, l’Intellect et la Volonté, images en l’homme de la Trinité. C’est une christianisation de la vision de Cicéron déjà évoquée.

L’art de la mémoire devient un outil au service de la théologie

Après saint Augustin, l’art de mémoire disparaît quasiment. Ses règles sont oubliées, mais par contre, il y a des « choses » que la piété du Moyen-Âge désire se rappeler. Ce sont les choses qui se rapportent au salut ou à la damnation, les articles de la foi, les routes qui mènent au ciel par les vertus, et celles qui mènent à l’enfer par les vices. C’est ce qu’on sculpte dans les églises ou les cathédrales, ce qu’on peint sur les vitraux ou sur les fresques. Et ce sont ces idées et ces images que l’on désire surtout se rappeler grâce à l’art de la mémoire.

L’art de mémoire, partie de la rhétorique, fait désormais partie des arts libéraux. Qu’appelle-t-on les arts libéraux ? Ce sont le trivium et le quadrivium. La grammaire, la dialectique et la rhétorique forment le trivium. Les quatre autres, l’arithmétique, la géométrie, l’astronomie et la musique, composent le quadrivium. Disciplines essentielles dans la philosophie antique, elles deviennent au Moyen-Âge de simples arts préparatoires à la théologie.

La tradition sur la mémoire s’appauvrit pour ne retenir que l’œuvre de Cicéron. Quintilien et le rhétoricien inconnu ne sont plus mentionnés. Albert le Grand et son disciple saint Thomas d’Aquin, pourtant de grands érudits, ne connaissent également que Cicéron. Pour eux, la mémoire artificielle concerne surtout le souvenir du Paradis et de l’Enfer, ainsi que les vertus et les vices dont il faut bien se souvenir. 

Albert le Grand recommande de n’utiliser que des lieux de mémoire réels, mémorisés dans des édifices réels, sans construire de systèmes imaginaires dans la mémoire. Et comme il observe que les lieux de mémoire solennels et rares sont les plus efficaces, on peut en déduire que le meilleur type de bâtiment dans lequel former des lieux de mémoire serait une église ou une cathédrale.

Saint Thomas d’Aquin, dont on dit qu’il avait une mémoire exceptionnelle, emboîte le pas à Albert le Grand. Pour lui, les images sont moralisées et transformées en de belles ou hideuses figures humaines, conçues comme les « symboles corporels » d’intentions spirituelles, celles de gagner le Paradis et d’éviter l’Enfer, mémorisées à partir d’une disposition ordonnée dans un édifice solennel.

En résumé, la  mémoire médiévale, avec l’apogée de la Scolastique au XIIIe siècle, a pour objectif la formation d’un système d’images qui permettent de rester dans le droit chemin.  L’éducation scolastique de la mémoire devient une activité nécessaire à la vertu. Notamment, au sein de l’ordre dominicain, on réhabilite l’art oratoire pour les sermons et l’éducation religieuse du peuple, et on met très clairement en évidence les châtiments et les récompenses qui attendent les uns et les autres.

La Divine Comédie de Dante

C’est l’exemple par excellence de la transformation d’enseignements abstraits en somme de symboles et d’exemples. Dante suit les pas de Virgile, et c’est par la visite de l’Enfer que commence son périple ; il descend à travers les neuf cercles concentriques de l’Enfer. Il gravit ensuite les sept degrés de la montagne du Purgatoire toujours en compagnie de Virgile qui lui sert de guide jusqu’à la porte du Paradis. Virgile ne peut aller plus loin puisqu’il n’est pas chrétien, et c’est Béatrice, son amour de jeunesse, sa muse, qui va le guider jusqu’au Paradis.
Il s’élève ainsi dans les neuf sphères concentriques du Paradis. Le Paradis est construit à l’inverse de l’Enfer : neuf cercles concentriques dirigés vers le haut. Si l’Enfer est un cône renversé qui nous amène dans les entrailles de la Terre, le Paradis est un cône qui nous amène vers le point culminant et le plus brillant.
Chaque cercle du Paradis correspond à un ciel dans lequel sont logés les hommes sans péchés, selon leur mérite. À la fin du parcours, les apôtres du Christ interrogent Dante, qui répond justement à leurs questions, et peut passer au dixième ciel ou Empyrée, la plus haute sphère céleste où réside le feu. Là,  Béatrice le quitte et c’est saint Bernard de Clairvaux qui devient le dernier guide de Dante. Ce dernier adresse une prière à la Vierge, et finalement Dante s’éteint complètement en Dieu, l’« Amour qui meut le ciel et les étoiles ».

L’une des ambitions de Dante est « de frapper et de déchirer la mémoire du lecteur ». Il faut se rappeler que la mémoire du lecteur médiéval était infiniment plus puissante et plus articulée que la nôtre ! Dante, en écrivant son poème, veut agir sur la mémoire du lecteur par la suggestion des lieux.
La Divine Comédie est une transposition spatiale des peines et des récompenses, destinée à fixer dans l’esprit des hommes les différents modes de leur sort futur. Enfer, Purgatoire et Paradis forment un art de la mémoire de l’au-delà, un schéma du salut, ou plus précisément, un ensemble de représentations destinées à éviter l’oubli du salut et de son fonctionnement.
Chaque peine est évoquée comme étant liée à une transgression précise de la loi divine, et le poème élabore pour chacune une série d’associations spatiales qui aident le lecteur à se représenter les différentes transgressions, les différentes peines, en les associant à des lieux.  Le verbe voir est le plus fréquent dans La Comédie. Dante veut donner à voir et à ressentir par une somme d’exemples à se remémorer. 

En résumé, les images des symboles moraux que les peintres ou écrivains ont forgées mentalement dans le cadre de l’Art de la mémoire se trouvent ainsi partagées avec les fidèles qui déambulent dans l’église, de sorte qu’un système signifiant et une mémoire collective se mettent en place.

Mais, en parallèle de l’Art de la mémoire scolastique, un autre art se développe, avec une autre finalité spirituelle. C’est celui de Raymond Lulle (1232 -1316).

La mémoire du cosmos de Raymond Lulle

À la suite d’une illumination, Lulle invente un Art de la mémoire basé sur des combinaisons de signes. Son système de mémoire mental est fondé sur les attributs divins communs au christianisme, au judaïsme et à l’islam, ainsi que sur des principes cosmologiques. Il fonctionne suivant un ensemble de cercles concentriques sur lesquels sont disposées des lettres qui renvoient à des concepts.
Ces concepts sont les neuf attributs divins : Bonté, Grandeur, Fermeté, Puissance, Sagesse, Volonté, Vertu, Vérité et Gloire. Les neuf principes cosmologiques décrivent des relations exprimables par des triades : différence, concordance, contrariété ; principe, moyen, fin ; plus grand, égalité, plus petit.

Lorsque les cercles se mettent en mouvement, on obtient des combinaisons signifiantes. Il emploie des figures géométriques et algébriques en mouvement. Les lois combinatoires se formalisent à travers des figures géométriques : triangles, carrés, cercles.
Toutes les combinaisons que les tables de Lulle rendent possibles correspondent précisément à toutes les vérités et à tous les secrets de la nature que l’intellect humain peut atteindre en cette vie. Cet art combinatoire s’apparente à un art de la logique, de la métaphysique et de la découverte de la vérité divine.
Cette interprétation dynamique du réel confirme la conception chrétienne d’un Dieu trinitaire, et  l’organisation en figures géométriques permet une meilleure mémorisation des éléments.
L’art de mémoire du mystique Raymond Lulle prépare la Renaissance. Son art a pour finalité d’intégrer l’homme-microcosme dans un univers-macrocosme fait de correspondances. Grâce à sa mémoire, l’homme se réintègre consciemment au cosmos, à partir des figures géométriques universelles de base, une sorte de mandala occidental !

Cette possibilité d’un langage universel exercera une influence considérable, au XVIe siècle sur Giordano Bruno, penseur intrépide qui poussera encore plus loin les engrenages de Lulle.
Ce sera l’objet d’un prochain article.

par Brigitte BOUDON