La tyrannie du confort    

La tyrannie du confort est-elle la véritable cause de notre inaptitude à vivre le bonheur, l’incertitude et les crises ? Comment s’en libérer ?

L’autre jour, je m’interrogeais sur le comportement incivique de certains cyclistes, qui refusent de laisser passer les piétons ou bien roulent sur les trottoirs en empêchant les gens de marcher au risque d’un accident. Je me demandais ce qui pouvait transformer des personnes, au demeurant probablement fort sympathiques, en bolides aveugles et agresseurs potentiels ?

Gêne ou plaisir ?

Là où il y a de la gêne il n’y a pas de plaisir dit le proverbe. C’est bien ça le problème !
Par nature l’être humain recherche ce qui est agréable et repousse ce qui est désagréable. C’est ainsi que tout ce qui nous est facile et plaisant prime sur le reste.

La recherche exclusive de ce qui nous convient nous enferme dans un ego-cocon. Pris dans la spirale de la satisfaction de notre désir, nous devenons seuls au monde, et subitement indifférents au besoin d’autrui ou tout simplement à son existence : le piéton, quel piéton ? Nous avons sombré dans la tyrannie du confort.
Le confort ne supporte pas la contrariété. Contrarié vient de contraire, c’est-à-dire quelque chose qui s’oppose, mais à quoi ? À ce que nous avons imaginé, prévu, souhaité. Au plaisir qui ne veut pas s’encombrer de la gêne, au facile qui considère l’effort comme ringard et inacceptable. Ne nous vante-t-on pas à longueur de temps la suprématie de ces articles disponibles tout de suite, livrables dans l’heure, afin que n’ayons pas à supporter la terrible épreuve de l’attente dans la satisfaction de notre désir ? Nous confondons plaisir passager avec le bonheur durable.

Non à l’inconnu ?

Tout ce qui dérange ledit confort est critiquable. Notons que la critique n’a souvent pas grand-chose à voir avec la réalité objective, mais beaucoup avec le dérangement que l’on ressent dans nos habitudes et qui nous plaît. Nous nous sentons à notre aise quand nous sommes en terrain connu, que nous savons et contrôlons ce qui va arriver, ce que nous avons pensé et prévu. À l’inverse, nous évitons ce qui risque de nous perturber et bousculer, de nous remettre en question voire en échec, car l’inattendu et l’incontrôlable sont inconfortables. C’est ainsi que la tyrannie du confort nous rend inaptes à vivre l’incertitude.
La différence dérange, elle nous questionne, et nous oblige à faire un pas de côté, donc à bouger de l’immobilisme confortable de notre pensée. Avoir raison est commode et permet de rester dans l’inertie de ses positions.  Ainsi nous voilà maintenus dans le cercle étroit de notre propre opinion, toujours d’accord avec nous-mêmes, mais jamais capables de nous enrichir d’autres points de vue.

Bye bye l’ego !

Dans une société qui prône le confort comme clé du bonheur, comment sortir de ce conditionnement, de cette zone où nous stagnons irrémédiablement ?
Pour cela il est nécessaire de renverser notre gouvernance intérieure. Bye bye l’ego !

Le temps est venu de redonner vie à nos aspirations profondes, nos rêves et nos idéaux. Ramener nos valeurs et nos principes en première ligne pour mettre en balance la personne que nous voulons véritablement être et l’agrément éphémère d’agir pour notre confort.
Certes il va falloir lutter pour dépasser l’appétence du moindre effort et la remplacer par la ferme décision d’agir dignement, avec respect et bienveillance envers autrui.

Les anciennes philosophies sont riches d’enseignements et de pratiques pour nous aider à nous libérer de notre despote intérieur.
Elles réhabilitent ces grands pourfendeurs du confort que sont l’effort, la prise de risque, le dépassement de soi. On peut citer les pratiques des stoïciens destinées à la maîtrise de soi-même, ou celles qui nous invitent à nous dépasser par la confrontation volontaire à des défis et des épreuves, destinés à éveiller nos forces intérieures. Là où il y a de la gêne, il pourrait bien y avoir l’opportunité de découvrir un potentiel inconnu.

Avec les philosophes, changeons donc de regard : le confort, tant vanté par notre société de consommation, n’est qu’un faux ami, ou plutôt un véritable ennemi !  Il n’est que l’ombre de la sérénité et la paix intérieure que nous admirons chez les sages. Cette sérénité a été gagnée par ceux qui ont voulu grandir et aller de l’avant, en sachant ne pas tomber dans les pièges des plaisirs et des satisfactions immédiates, et en s’engageant dans la voie de la conquête de soi. Comme l’a dit le Bouddha « le nirvana se prend d’assaut » !

par Isabelle OHMANN