HistoireSociété

La Reine est morte

La reine est morte. Nul besoin de la nommer. Elle était La Reine. Rarement, évènement aura suscité un tel élan dévotionnel et de gratitude bien au-delà des frontières du Royaume-Uni.

Les interminables files d’attente silencieuses et recueillies pour rendre un dernier hommage à la souveraine disparue nous interpellent. Femme la plus connue au monde, la plus photographiée, représentée partout, Élizabeth II reste pourtant auréolée de mystère. 
Vieille lady aux tenues inimitables, grave et souriante à la fois, aussi à l’aise dans les landes boueuses des Highlands qu’en tenue d’apparat dans ses fonctions officielles, elle ne cesse de fasciner. Qui était cette légende vivante ?

De l’histoire au mythe

La reine incarnait un mythe plus encore qu’une fonction, lui conférant presque une dimension d’immortalité. Porteuse d’une dimension sacrée, à la fois force symbolique et dimension charnelle, elle était la mère de la nation. « Dépourvu de pouvoir politique, le pouvoir de la monarchie anglaise est d’avoir rendu possible la communion nationale. » (1) « Garant immobile […], n’étant pas élu, par conséquent l’obligé de personne, il peut être le serviteur de tous, en même temps qu’il est symboliquement le chef de la nation. » (2) Son influence politique invisible mais réelle s’exerce par le droit d’être consulté, d’encourager, d’avertir.

La dimension symbolique, force d’union

Comme l’explique Walter Bagehot (3), « les fonctions symboliques sont essentielles, car aucune communauté humaine ne dure sans symboles : l’incarnation qui rend le pouvoir intelligible aux masses ; la dimension sacrée ou transcendante, essentielle à toute société ; la stabilité sociale car le monarque occupant le sommet de la société de façon pérenne et héréditaire gèle les querelles internes constantes ; la référence morale ; la continuité enfin. »

« Semper eadem »

Reprenant à son compte la devise de la Première Élizabeth, « semper eadem » (« toujours la même »), Elizabeth II a incarné toute sa vie la royauté de l’âme, plaçant l’engagement de servir au-dessus de toutes les contingences personnelles, se montrant toujours digne dans les épreuves, constante dans sa foi, et courageuse dans les tempêtes médiatiques qui n’ont pas épargné sa turbulente famille. « Être de transmission dans une époque fractale, elle aura su confronter une monarchie immémoriale au pouvoir calomniateur des caméras » (4).

Une vie de service 

Exemple de dévotion à son peuple, comme en a témoigné le Président Emmanuel Macron, discrète, fidèle à son devoir et à sa ligne de conduite « never explain, never complain » (ne jamais se justifier, ne jamais se plaindre), elle a su, au fil de ses 70 ans de règne, assumer sa mission historique de maintenir la continuité et l’unité du royaume au-dessus des partis. « Elle a permis, par son magistère moral et son aura, une évolution sereine et sans heurt. » (1)
Sa densité intérieure impressionnait les « puissants » de ce monde, lors des sommets internationaux : comme l’a relaté un observateur, « au milieu des grands hommes, il y avait une femme et elle les surplombait ». « Elle incarnait précisément ces valeurs qu’on ne sait plus ou ne veut plus défendre : la dignité, la fidélité à l’histoire, une vision à long terme. Et, nec plus ultra, le refus de gouverner, et de se laisser gouverner, par ses émotions » (5)

Proche et lointaine

Hautement consciente de sa fonction, elle était à titre personnel d’une grande simplicité, se mettant en scène avec humour au côté de James Bond lors de son précédent jubilé et allant jusqu’à l’auto-dérision malicieuse en prenant le thé avec l’ours mascotte Paddington.
Selon Fred Greenstein, son leadership était un « art du compromis entre le sacré et le quotidien. Elle a su incarner, de façon crédible, […] une subtile alchimie de proximité et de distance. Ainsi que d’humilité personnelle » (6). 
Ayant endossé très jeune une fonction écrasante de chef d’État, elle a su l’investir de l’intérieur. À l’annonce de son décès, un double arc-en-ciel, symbole d’alliance a illuminé le ciel de Londres. Comme en a finement témoigné Antoine Michelland : « Elle se confond avec la nation dont elle est le vivant étendard ; être près d’elle, c’est toucher l’Histoire » (7).

(1) Lire l’article d’Eugénie Boilait, Stéphane Bern : «Elizabeth II a couvert de son manteau d’hermine un déclin britannique », paru dans Le Figarole 10/09/2022 
(2) Lire l’article de Frédéric Rouvillois, Mort d’Élisabeth II : les leçons d’une reine, paru dans Le Figaro, 16 septembre 2022
(3) Lire l’article de Christina Monjou, Élisabeth II ou l’art des deux corps de la reine, paru dans Figaro Vox entretien, référence à Walter Bagehot, pour son livre La Constitution anglaise (1867)
(4) Lire l’article de Marc Lambron, Élizabeth II, la reine de marbreparu dans Le Figaro, 16/09/2022  
(5) Lire l’article de Bertrand de Saint Vincent, Mort d’Elizabeth II : « Adieu vieille Europe »paru dans Le Figaro, 10/09/2022 
(6) Lire l’article d’Eugénie Bastié, Incarnation, sacré, stabilité, continuité : la puissance symbolique de la monarchie anglaise, paru dans Le Figaro, 16/09/2022 2022
(7) Lire l’article d’Antoine Michelland, Élisabeth II, une reine entrée dans l’Histoireparu dans Point de Vue, 12/09/2022
par Sylvianne CARRIÉ
Formatrice de Nouvelle Acropole France

© Nouvelle Acropole
La revue Acropolis est le journal d’information de Nouvelle Acropole

Articles similaires

Voir Aussi
Fermer
Bouton retour en haut de la page