La polyphonie de la vérité

Reza Moghaddassi, dans son dernier livre « Les murs qui séparent les hommes ne montent pas jusqu’au ciel », nous propose un nouveau paradigme : prendre conscience de la polyphonie de la vérité. Cela implique de remplacer une vision monolithique de la vérité et d’envisager une logique du tiers inclus pour comprendre le réel.

De plus en plus, la culture est remplacée par le ressenti qui souvent, se transforme en ressentiment, suscitant fièvre et indignation, assorties de revendication ou de défense de son particularisme.

Si encore de nos jours, on a d’un côté les défenseurs de l’égalité et de l’autre ceux de la liberté, la grande oubliée est la fraternité. Et finalement, il semblerait qu’aujourd’hui, cette dernière soit le plus difficile à faire partager, ce qui semblait impensable il y a quelque temps.
Les fractures sont de plus en plus nombreuses et des mondes parallèles s’installent dans nos sociétés.

« Nous bâtissons des murs autour de nous pour nous protéger. Ils forment une frontière entre l’intérieur et l’extérieur, entre soi et l’autre. Mais lorsqu’ils sont trop épais, ces murs gênent les échanges et nous éloignent les uns des autres. Qu’ils soient visibles comme des parois de pierre ou invisibles comme des barrières mentales, ces murs nous emprisonnent dans nos convictions et nos croyances. Ils bouchent nos horizons et nous incitent au repli sur soi ».
Pour nous encourager à prendre davantage de hauteur et construire de nouveaux ponts, Reza Moghaddasssi, jeune professeur de philosophie nous donne des clés dans son dernier ouvrage, Les murs qui séparent les hommes ne montent pas jusqu’au ciel (1).

Comme le philosophe des sciences Paul Feyerapend (2), Reza Moghadhassi nous propose un nouveau paradigme : prendre conscience de la polyphonie de la vérité. Cela implique de remplacer une vision monolithique de la vérité et d’envisager une logique du tiers inclus pour comprendre le réel. Cette logique du « et » peut nous guérir de celle de l’exclusion ou logique du « ou » qui est choisie par facilité pour croire que nous sommes toujours du bon côté.
Le nouveau paradigme proposé consiste à intégrer la foi, comprise dans le sens de la confiance, la raison et l’expérience, les trois étant complémentaires.
« Toute démarche rationnelle suppose la foi en une vérité première, à commencer par la foi en la raison, et sans l’épreuve de l’expérience, la raison risque de devenir un délire. Enfin, l’évaluation de l’expérience ne peut se faire sans l’exercice de la rationalité » écrit Reza Moghaddassi.
Il s’inspire du grand mystique du XIIIe siècle, Ibn Arabi, lorsqu’il mettait en garde ses coreligionnaires contre la confiscation des dieux et l’idolâtrie de leur religion.
« Celui qui professe une foi dogmatique loue uniquement la divinité incluse dans sa profession de foi et à laquelle il se rattache… et blâme ce que professe autrui, ce qu’il ne ferait pas s’il était équitable. […] Prends garde à ne pas te limiter à un credo en particulier en reniant tout le reste car tu perdrais un bien immense… Dieu est trop vaste pour être enfermé dans un crédo à l’exclusion des autres » (3).
Là, nous devons être très vigilants. Ibn Arabi n’est pas tombé dans le relativisme. Il ne confond pas l’exigence de l’unicité de la vérité vers laquelle nous tendons toujours, avec la multiplicité d’approches pour appréhender le réel.

Ne nous enfermons pas dans la vérité telle que nous nous la représentons. Ne perdons pas la capacité de la reconnaître au-delà des formes à travers lesquelles elle s’exprime. Tendons notre regard vers l’invisible, puisque comme le disait Antoine de Saint Exupéry, « l’essentiel est invisible pour nos yeux ». C’est en regardant plus haut que nous-mêmes, que nous pourrons redécouvrir ce qui nous unit essentiellement. Ceci n’est pas uniquement l’exigence des philosophes, mais tout simplement de l’humanité pour ne pas sombrer dans la barbarie. Merci à Reza Moghaddassi de nous le rappeler.

(1) Paru aux Éditions Marabout, 2021, 352 pages, 19,90 €
(2) Paul Karl Feyerabend, (1924-1994), philosophe des sciences d’origine autrichienne et naturalisé américain
(3) Le Livre des chatons des sagesses (Kitâb Fusûs al-hikam), d’Ibn Arabi, traduit par Charles-André Gilis, Éditeur Al Bouracq, 1999. Disponible dans une autre version (partielle) : La Sagesse des Prophètes, traduction partielle, Albin Michel, collection Spiritualités vivantes, 1974, réédition en 2008
Par Fernand SCHWARZ
Président de la Fédération Des Nouvelle Acropole