La parité ou la tyrannie de l’égalité

Généralement, la définition du mot parité relève de l’égalité des sexes dans les domaines de la représentation politique ou salariale. Toutefois cette volonté légitime d’équité, à qualification égale, s’est pourtant piégée elle-même dans sa propre logique égalitariste qu’on appelle la discrimination positive, ou la théorie des quotas.

Même si le phénomène s’est largement répandu, le formatage des films anglo-saxons est à cet égard édifiant : chaque série doit montrer en proportions égales des acteurs représentatifs non seulement des minorités mais aussi de personnes affligées de « différences ». Dans le domaine éducatif, les places réservées dans certaines grandes écoles aux élèves issus des quartiers défavorisés semblent à première vue obéir à un souci de justice et d’équilibre social. Mais des critères strictement quantitatifs doivent-ils primer sur la valeur et la qualité personnelles du candidat, indépendamment de son origine ?

 L’égalitarisme ou le dévoiement de l’égalité

Au début du XIXe siècle, le philosophe Tocqueville (1), avait déjà souligné l’obsession égalitariste comme une pathologie de la démocratie: « Le désir d’égalité devient toujours plus insatiable à mesure que l’égalité est plus grande. Toute différence devient insupportable
Une illustration actuelle en est l’écriture dite inclusive, forme d’écriture neutrenon sexiste qui a pour objectif premier d’établir la parité femme/homme dans la langue française. Selon l’agence mots-clés, elle « désigne l’ensemble des attentions graphiques et syntaxiques permettant d’assurer une égalité des représentations entre les femmes et les hommes ». Cette modalité alourdit jusqu’à l’absurde les textes écrits, nourrissant l’illusion qu’un peu de cosmétique langagière va rendre justice aux femmes. Ainsi les « droits humains » ont remplacé les « droits de l’Homme ». Cher(e)s lecteurs(trices), nul doute qu’ils seront ainsi mieux respectés…

 La théorie du genre ou l’humain dénaturé

Fort de cette logique d’éradication de toute différence, un rapport du Snuipp, principal syndicat d’enseignants, n’a pas hésité à affirmer en mai 2013 : « Le genre n’est pas seulement un rapport de domination des hommes sur les femmes. Il est aussi un ordre normatif qui sanctionne les transgressions (par exemple les hommes dits “efféminés”, les femmes dites “masculines”, les personnes transgenres). Pas question donc de s’adresser régulièrement à l’école de manière collective “aux filles” et “aux garçons”. Il s’agit donc sans aucune ambiguïté “de déconstruire la complémentarité des sexes” ». Ainsi le masculin et le féminin ne seraient pas de l’ordre de la nature mais d’acquis culturels induits. Toutefois, gommer toutes les différences, c’est s’affranchir de l’effort de rencontrer l’autre ; réfuter tout modèle naturel, c’est ne reconnaître aucun modèle exemplaire à nos comportements, c’est laisser les individus orphelins dans un monde plat et confus, « non genré », c’est-à-dire sans saveur, sans altérité, sans découverte, sans rencontre.

Le glissement vers l’indifférenciation ou l’affranchissement des lois de la nature

Le no limit, le refus des polarités obéissent à cette même logique de revendication d’une liberté affranchie des lois de la nature. Platon explique métaphoriquement dans le Banquet, qu’à l’origine, les êtres humains étaient sphériques puis furent séparés en deux et depuis, sont inlassablement en quête de leur âme sœur, qui relève tout autant de l’aspiration philosophique de connaissance de soi que du désir humain de complétude. Or la complétude implique un manque, quelque chose de différent que l’autre possède. Ajustement certes difficile mais qui rend féconde toute relation.

La parité est ennuyeuse

Et qui aspire à rencontrer son clône ? Certes le conformisme fourre-tout, visible dans les tenues vestimentaires est rassurant. Et il serait ridicule d’enfermer les hommes et les femmes dans des clichés de compétences alors que la plupart des métiers peuvent être exercés par les un(e)s et les autres, même si de toute évidence, leurs caractéristiques propres les orientent vers des occupations plus ciblées. Dans la République de Platon, les femmes gardiennes (guerrières) sont éduquées à l’égal des hommes. Mais les cours de récréation des lycées et des collèges sont peuplées de silhouettes confondues grises ou noires, paradoxe d’autant plus ironique qu’il est de bon ton, au nom du droit à la différence, de rejeter le port de l’uniforme, vestige suranné des sociétés élitistes anglo-saxonnes.

Le balancier de l’histoire ou la rencontre des opposés

Le balancier de l’histoire nous montre que les sociétés matriarcales ont aussi existé, notamment en Grèce et Crète archaïque, l’un des berceaux de notre civilisation occidentale, le culte prédominant était celui des déesses mères, porteuses de fécondité et de fertilité. Dans l’Égypte ancienne, la femme « faisait l’objet de la très parfaite égalité dans la plus logique des différences », selon Christiane Desroches Noblecourt. La rupture d’équilibre va s’opérer autour du deuxième millénaire avant notre ère, avec l’affirmation du pôle masculin dans le bassin méditerranéen. Mais c’est avec l’avènement des religions du Livre que va s’instaurer la domination sans partage du pôle masculin. Toutefois de grandes figures de souveraines et de femmes accomplies émergent dès le Moyen-Âge (Blanche de Castille, Aliénor d’Aquitaine et l’amour courtois, Hildegarde de Bingen) et vont jouer un rôle majeur à
la Renaissance (Elizabeth Ière, Catherine de Médicis). Le XVIIIe siècle marque l’agonie du patriarcat absolu et l’émergence de femmes lettrées qui font salon et véhiculent, au péril de leur vie, les idées nouvelles des Lumières (Olympe de Gouge).

Le mouvement féministe va émerger vers 1840 : Flora Tristan, George Sand, Louise Michel, vont lutter pour l’éducation des filles et l’égalité des chances. Le mouvement des suffragettes en Angleterre à la fin du XIXe siècle va secouer les consciences, suivi d’une nouvelle régression avec l’avènement des idéologies totalitaires qui vont exacerber les valeurs masculines du guerrier exterminateur. Enfin les années 70 voient le retour en force des valeurs féminines de paix et de non-violence avec le mouvement hippie.

De la parité à la polarité ou complémentarité

Où en sommes-nous ? La vague de fond du me too, l’indifférenciation croissante entre le masculin et le féminin et ses théoriciennes du genre nous signalent le besoin urgent d’une refondation des rôles : « La complémentarité entre le masculin et le féminin ne pourra se faire qu’avec le développement de la part masculine chez la femme et de la part féminine chez l’homme. » écrit Elisabeth Badinter ; ce que le psychiatre C.G. Jung appelait l’animus féminin et l’anima masculin. Seule la différenciation est féconde et créatrice dans la Nature. La proposition de l’éducation philosophique est l’intégration des archétypes ou modèles structurants de la psyché humaine, présents dans les mythes universels (2), afin de nous enrichir de l’autre qui n’est pas le même et restaurer cette compréhension profonde entre les hommes et les femmes, vectrice d’évolution et de paix.

(1) Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique
(2) Voir les ouvrages de Laura Winckler :
. Dieux intérieurs, Comment identifier votre archétype, Éditions Nouvelle Acropole, 2017, 248 pages
. Femmes filles de déesse, Éditions du Huitième jour, 2005, 139 pages
. L’Alchimie des couples, Éditions Cabédita, 2017, 194 pages
par Sylvianne CARRIÉ