La Lune aux mille visages

« C’est du Soleil que vient notre esprit, Noüs(âme immortelle) ; de la Lune que vient notre âme, Psyché(pensées et sentiments) et de la Terre que vient notre Corps, Soma ».Pythagore selon Plutarque

À l’occasion du 50° anniversaire des premiers pas des hommes sur la Lune, une belle exposition est organisée au Grand Palais sur « La Lune, du voyage réel aux voyages imaginaires » (1). Nous vous proposons d’évoquer ce qu’elle symbolise à travers le temps.

Satellite de la Terre, cet astre modeste est devenu dans l’imaginaire des hommes, le second luminaire, double nocturne du Soleil, dont il reflète rythmiquement et fidèlement la lumière sur notre planète. C’est par un rapport parfait entre distance (400 fois plus proche de la Terre que le Soleil) et de dimension (400 fois plus petite), que les deux disques peuvent à certains moments se rencontrer et se cacher comme à l’occasion des éclipses.

La Lune, œil de la nuit (ou la Lune dans la nature)

Le mouvement régulier de la Lune autour de la Terre dans une période de 28 jours divise son cycle en quatre phases très distinctes. Lorsqu’elle s’aligne entre le Soleil et la Terre, on ne la voit plus et cela se nomme la nouvelle Lune. Ensuite, elle commence à croître pendant sept jours jusqu’à prendre la forme du croissant lors du premier quartier. Sept jours plus tard, elle se situe derrière la Terre et reçoit la pleine lumière solaire, devenant la pleine Lune. Le cycle se complète, elle repasse vers l’intérieur de l’orbite de la Terre lors du dernier quartier et pour finir revient à sa position initiale de nouvelle Lune.

Ce corps céleste influence les cycles des marées selon son approximation ou éloignement de la Terre ainsi que les cycles de la végétation. Son cycle coïncide également avec le cycle menstruel féminin, d’où également l’analogie entre la femme et la Lune, d’autant que son changement de forme évoque le cycle de gestation et d’enfantement.

La Lune devient depuis toujours un repère du temps scandé par son rythme et ses variations septénaires qui seront la base du mois et du calendrier lunaire.

Les quatre phases de son cycle peuvent aussi symboliser le rythme de toute action comme le signale Alexander Ruperti (2). La période nouvelle Lune jusqu’au premier quartier est un temps de « fécondation » par une nouvelle idée ou projet à réaliser qui ensuite sera confronté à la réalisation entre le premier quartier et le dernier quartier en passant par la pleine Lune qui conduit à l’objectivisation, donc engendrement dans les actes ou concrétisation de notre projet. Et du dernier quartier à la nouvelle Lune, c’est le temps de faire le bilan, de regarder en arrière et tirer les saines conclusions de notre action : qu’avons-nous bien fait, en quoi nous sommes-nous trompés, que pouvons nous améliorer la prochaine fois ?

Pouvons parler de hasard dans cette belle coïncidence des distances et tailles du Soleil et de la Lune ainsi qu’avec le cycle féminin ou plutôt d’heureuses synchronicités « coïncidences non causales significatives » comme aurait dit C.G. Jung ?

Les images symboliques à travers le temps

Pour la mythologie grecque, la Lune a trois visages : Séléné, le disque lunaire dans le Ciel, Artémis (la Diane romaine), la vierge chasseresse sur terre et Hécate, la Dame au triple visage à son tour, dans le monde souterrain ou invisible.

La pleine Lune rayonnante est Séléné, la féminité resplendissante et la maternité. Elle préside le signe du Cancer, au début de l’été, signe aquatique, porteur des germes potentiels de toute nouvelle vie.

Les croissants sont en rapport avec Artémis, la changeante, tantôt adolescente, tantôt sage déesse. Elle est dans cet univers clair-obscur, mi-civilisée, mi-sauvage et préside aux naissances et accouchements, car elle-même aida Léto à enfanter son frère jumeau Apollon. Elle cache et rend fou ou bien conduit à l’illumination, dans la clairière qui s’éclaire soudainement au milieu de l’obscurité de la forêt.

Hécate, la Dame de sous terre, représentée toujours triple, avec une clé, une torche et un épi, symbolise le mystère de l’anéantissement, du non-être, de la mort. Elle représente le besoin pour notre âme de se transmuter, d’accepter de mourir pour renaître, pour retrouver la lumière au cœur de l’invisible.

Selon les civilisations, elle prendra le visage d’une divinité féminine ou masculine.

En Égypte, elle prendra les traits de Toth, dieu de la sagesse et des scribes, sous la forme de l’ibis, image de l’intelligence ou du babouin, image de la mémoire. Mais aussi, ceux d’Osiris dépecé en 28 morceaux qui évoquent les jours de décroissance et croissance du disque lunaire. Sa recomposition est associée au disque de la pleine Lune, symbolisé par l’œil Oudjat. Son épouse Isis, la grande magicienne lui insuffle vie et renaissance.

En Inde, la Lune deviendra également un dieu masculin, Chandra et sera associé à la liqueur d’immortalité, le Soma.

En Mésopotamie, elle sera également un dieu masculin, Nana à Sumer et Sin en Babylone.

Pour le christianisme, elle deviendra croissant de Lune aux pieds de l’Immaculée Conception, telle que décrite dans la vision de l’Apocalypse de saint Jean.

Et même Saint Augustin (IVesiècle) en fait une allégorie du Christ qui comme elle, meurt et ressuscite au bout de trois jours. « Tous les mois, la lune naît, croit, atteint sa perfection, diminue, meurt, renaît. Ce qui se produit chaque mois pour la lune s’accomplira une seule fois à la résurrection pour les siècles des siècles. » (3)

La Lune dans l’Art

Dans la contemplation silencieuse, au-delà de la connaissance, elle offre le moment suspendu d’une expérience plus intime où le discours cède à la poésie.  De nombreux poèmes et peintures évoqueront sa puissance et son inspiration comme Reine de la Nuit. Mais aussi la littérature, le cinéma et même les bandes dessinées.

Voyages à la Lune de l’imaginaire au réel

Les voyages imaginaires sur la Lune remontent à l’Antiquité avec le premier texte qui nous soit parvenu, celui de Lucien de Samosate qui rêve aux alentours de l’an 180 de voyager jusqu’à elle. Dans ses Histoires vraies, il décrit les habitants de la Lune en parodiant les historiens antiques comme Hérodote.

Souvent elle servira de décor à des satires, comme dans le Roland furieux de l’Arioste (1516) où le paladin Astolphe part vers la Lune pour récupérer la raison de Roland, enfermée dans une fiole et dans un cabinet, qui devient le symbole de la folie des hommes.

Le Somnium (le Songe) de l’astronome Johannes Kepler (1608) est un récit de science fiction où le héros Volva atteint la Lune grâce à une sorte de méditation astrale. Il  découvre des personnages vivant dans sa face visible et d’autres dans la face invisible. Il voulait transmettre à travers ce récit certaines de ses intuitions astronomiques, renforçant les récentes découvertes de l’héliocentrisme de Copernic. C’est au même moment que Galilée observe les taches de la Lune avec sa lunette fabriquée en 1609 et qui renforcent la « lunomanie »  du XVIIesiècle. Cyrano de Bergerac, le vrai écrivain tente de l’atteindre dans Les États et empires de la Lune(1657), il y parvient avec une machine-fusée.

D’autres explorations fantastiques vont se multiplier au XIXesiècle. L’astronome John Herschel avait créé un canular prétendant avoir observé avec son télescope d’étranges animaux sur la Lune, jusqu’à ce que l’inquiétude de ses lecteurs l’oblige à les démentir.

Mais la vraie science continue de progresser et la conquête de la Lune deviendra possible. En 1865, Jules Verne, dans De la Terre à la Lune, puis dans Autour de la Lune, imagine une expédition militaro-scientifique qui parvient à lancer autour de la planète un projectile creux avec un homme à l’intérieur.  Ses descriptions ont déjà un caractère fort scientifique et préfigurent ce qui sera la véritable conquête de la Lune.

Celui qui s’est emparé le sujet en se posant vraiment sur la Lune est Hergé (1907-1983). Dans son diptyque Objectif Lune (1953) et On a marché sur la Lune (1954), il marque les esprits. Tintin foule le sol lunaire 15 ans avant Neil Armstrong et évoque l’importance du moment pour l’humanité.

Après la découverte et l’exploration de la Lune, elle cessera d’être centre de la science fiction étant détrônée par Mars, Vénus et par la suite de lointaines galaxies. Un humoriste dira même « quel intérêt y aurait-il à redessiner un alunissage que des centaines de millions de spectateurs ont vu en direct à la télé ? »

C’est avec la mission Apollo 11, que dans la nuit du 20 au 21 juillet 1969, deux hommes marchaient sur la Lune. Neil Armstrong dira : « Un petit pas pour l’homme, un pas de géant pour l’humanité » et Buzz Aldrin observe « un paysage effrayant de désolation ». Le troisième, Michael Collins resta en orbite. La mission ramena des échantillons de roche et des photographies de la Lune. (image 7)

Mais ce seront les recherches des Soviétiques (1959) et la mission Chang’e 4 des Chinois (2018) qui permettront finalement de photographier et d’étudier plus en profondeur la phase cachée de la Lune.

Aujourd’hui, notre satellite est aussi objet d’une convoitise inquiétante pour le futur, tentation d’un monde terrestre toujours avide de trouver et d’épuiser ailleurs de nouvelles ressources.

Connaître sa face cachée

Porte de l’au-delà, lien avec l’invisible, source des peurs paniques mais aussi des inspirations poétiques, la Lune continuera toujours à nous accompagner dans cette quête de transcendance et de découvrir ce qui se cache derrière les apparences.  Comme le disait un personnage de Mark Twain : « Chacun de nous est une lune avec une face cachée que personne ne voit » (4) .

Ne l’oublions pas à l’heure d’approfondir le Connais-toi toi-même socratique et osons affronter nos ombres et nos faces obscures pour en tirer une véritable et profonde connaissance de nous-mêmes, de l’univers et des autres… Ce qui est la suite de la devise delphique : « connais-toi toi-même et tu connaîtras l’univers et les dieux ».

(1) Exposition au Grand Palais, du 3 avril au 22 juillet 2019.https://www.grandpalais.fr/fr/evenement/la-lune
(2) Les multiples visages de la Lune, Alexander Ruperti et Marief Cavaignac, Éditions Universitaires, 1984
(3) La Lune prend ses quartiers, Télérama hors-série, 2019, page 19
(4) : Ibidem, page 80

 

Légende des images
(1) Lune se reflétant sur l’eau
(2) Phases de la Lune
(3) La triple Hécate concentre tous les pouvoirs de la Lune
(4) L’œil Oudjatsymbolise la pleine Lune, tous les morceaux d’Osiris rassemblés. (Égypte, Basse Époque, VIIe au IVe siècle av. J.- C.)
(5) La Vierge assise sur un croissant de Lune,Albrecht Dürer, 1511
(6) La pleine de Toyama sous la Lune,1931, Hasui Kawase
(7) L’homme marche sur la Lune dans la nuit du 20 au 21 juillet 1969
(8) Nuit de clair de Lune sur le Dniepper,1882, Arkhip Kuindji
(9) Affiche de l’exposition
Par Laura WINCKLER
  • Le 28 juin 2019
  • Art