Imaginons un monde habitable

Notre monde vit une crise systémique et tout peut s’effondrer. Ce que nous accomplirons dans les dix dernières années sera capital pour choisir le monde dans lequel nous voudrons vivre.

« Un monde s’effondre devant nos yeux. Un vertige. »
Gérard ARAUD (1)

Notre monde semble devenir de moins en moins habitable, et l’irrationalité, les violences se répandent partout et de plus en plus vite. Groupes d’experts intergouvernementaux sur l’évolution du climat (G.I.E.C.) (2), penseurs de l’écologie positive comme Jeremy Rifkin (3) ou collapsologues, tous s’accordent à dire que tout peut s’effondrer, que notre système vit une crise systémique et que, ce que nous accomplirons dans les dix prochaines années sera capital pour choisir le monde dans lequel nous voudrons vivre demain.

Le chaos qui s’instaure résulte de la fin de quatre grands cycles, dont la plupart n’ont pas été anticipés. Le premier est celui de la fin du monopole de l’Occident sur l’histoire du monde depuis 1492. Aujourd’hui l’Asie représente 50 % de la population et 40 % de la production mondiale, comme l’a bien établi Nicolas Baverez (5). Le second cycle, caractérisé par le leadership des États-Unis qui débuta en 1917, s’achève, comme en témoigne le repli de cette grande puissance. Le troisième montre que l’Ordre mondial de 1945 est en train de se défaire ; une nouvelle géopolitique fait ressurgir d’anciens empires, notamment ceux de la Russie, de la Turquie, de la Chine, du Chiistan iranien et révèle l’impuissance de l’Europe, le retour d’une sorte de guerre froide entre les États-Unis et la Chine. Le quatrième cycle marque la fin de  la mondialisation libérale, née en 1979 et achevée en 2008, avec la dernière crise financière, le retour des États au détriment des marchés et la restauration des frontières au détriment de la construction de sociétés ouvertes.

La plupart des révoltes actuelles sont passées inaperçues car tous les chiffres macro-économiques des dernières années étaient assez bons, comme au Chili par exemple. Personne n’a voulu voir que depuis trente ans, les sociétés sont devenues de plus en plus inégalitaires et que les gouvernements n’ont pas réussi à mettre en place de vrais amortisseurs sociaux. En clair, personne n’est content du système dans lequel il vit.

L’Occident vit une profonde crise de la démocratie représentative. Personne ne veut plus y être représenté. On observe un retour en force de la désobéissance civile et, bien que majoritairement il y ait un refus de la violence, des prises de positions aux frontières de la légalité sont de plus en plus courantes. Tout le monde sent bien que quelque chose ne tourne pas rond. En réalité nous vivons une crise du système : épuisement des énergies, fragilité du système financier, réchauffement climatique, disparition des espèces végétales et animales…

L’ensemble de ces crises est engendré par le système lui-même et alimente la thèse de Pablo Servigne et Raphaël Stephens (6) sur un possible effondrement de notre système.

L’effondrement est défini comme «  le processus à l’issue duquel les besoins de base ne sont plus fournis à une majorité de la population par des services encadrés par la loi ». Il ne s’agit pas de l’Apocalypse. Mais les formes habituelles ne fonctionnent plus pour la majorité de la population. L’effondrement survient nécessairement lorsque la société dépense l’énergie et les ressources plus rapidement qu’il ne leur en faut pour se renouveler ou parce qu’elles ne sont pas renouvelables. C’est ce que les crises sont en train de nous démontrer.

Comme l’explique Rob Hopkins, auteur de From What Is to What If (7) (Passer de ce qui existe à ce qui pourrait être), ce n’est pas avec des discours alarmistes que l’on pourra faire évoluer les choses et les gens. « Quand on a peur, on est moins capable de percevoir l’avenir. L’anxiété nous pousse à imaginer un avenir négatif qui nous emmène à être encore plus anxieux. Cela mine notre capacité à imaginer ».

En fait, nous devons retrouver individuellement et collectivement le pouvoir de l’imagination qui, depuis des millénaires, est la source de notre humanisation. Nous devons réussir à voir et à penser autrement, pour trouver de nouvelles solutions. En même temps, nous devons faire le deuil de la vision du monde dont nous avons hérité qui nous a conditionnés. Nous avons besoin d’imaginer d’autres mondes, comme le firent nos ancêtres à différents moments charnières de l’histoire de l’humanité. Le modèle de la société individualiste et matérialiste s’effondre avec le mythe du progrès infini.

Nous avons besoin d’imaginer un nouveau cycle où l’altruisme, l’entraide, et la coopération et  la non-violence deviendraient le socle d’une autre forme de civilisation. Ce sont les nouvelles représentations du monde qui ont permis son changement. Notre défi est de développer la force morale et de retrouver le pouvoir de notre imagination pour agir et vivre autrement.

(1) Ancien ambassadeur de France aux États-Unis, représentant permanent de la France auprès de l’Organisation des Nations Unies (O.N.U.) à New York
(2) Groupes intergouvernementaux sur l’évolution du climat qui regroupe 195 États de l’O.N.U
(3) Spécialiste de prospective économique et scientifique, fondateur et président de la Foundation on Economic Trends (F.O.E.T.) basée à Washington
(4) Éditorialiste français au journal Le Figaro, à l’hebdomadaire Le Point et avocat
(5) Auteurs de : Comment tout peut s’effondrer. Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes, Éditions Le Seuil, 2015, 304 pages
Co-auteurs avec Gauthier Chapelle de Une autre fin du monde est possible, Éditions le Seuil, 2018, 330 pages
Lire l’interview de Pablo Servigne et Raphaël Stevens, L’effondrement de la civilisation industrielle paru dans la revue Acropolis n° 274 (mai 2016)
(6) From What Is to What If : Unleashing the Power of Imagination to Create the Future We Want, par Rob Hopkins, Chelsea Green Publishing Co, 2019, 240 pages
www.robhopkins.net et www.reseautransition.be
Par Fernand SCHWARZ
Président de la Fédération Des Nouvelle Acropole