Il est encore possible d’aimer

Le mythe est effondré : adieu (h)Eros, Aphrodite est engloutie par les flots. La vision moderne de l’amour est elle aussi en crise.

Qui penserait encore aujourd’hui que le bonheur en couple peut être durable ?
Dans les années 90, il y avait chaque année 155 000 séparations de couples en moyenne. Quinze ans plus tard, dans les années 2010, le nombre des séparations est de 253 000 par an, soit une augmentation de 63% (1). La durée moyenne d’un mariage est de 15 ans, et le cap entre 4 et 6 ans, celui qui cumule le plus haut taux de divorce (2).

N’ayons pas honte, nous avons parfois été ce couple errant. Et pourtant, nous le fuyons. La génération Y (née entre 1980 et 1999), cherche à éviter le modèle de ses parents, au mieux divorcés, au pire indifférents l’un à l’autre. Certains couples périssent d’usure, des « Je t’aime » perdus et des sourires ravalés.

Assumer le conflit… par amour

Pour cela, la génération Y engage ou relie davantage de relations avant de s’engager. La relation à l’autre est une manière de se connaÎtre, mais le risque est celui du papillonnage : arrêter de tenir bon face aux inévitables difficultés, voire les ignorer.
Bien souvent, pas peur de perdre l’autre, nous évitons le conflit et laissons filer les petites choses, les détails. Des cailloux dans la chaussure. Aimer est une danse, d’autant plus harmonieuse en ôtant les cailloux. La langue de bois n’a jamais su dire des mots d’amour. La relation intime est un parfait terrain pour apprendre à aborder les conflits, les dégonfler comme un ballon, en communiquant. Assumer le conflit est une preuve d’amour : c’est chercher à retrouver l’harmonie avec l’autre, par-dessus notre peur. Les grands amoureux sont ceux qui ne baissent pas les bras. Orphée ira jusqu’aux enfers pour faire renaÎtre son amour, Eurydice.
Il faut du courage. Courage et amour sont indissociables. « Courage » ne vient-il pas d’ailleurs du mot « cœur » ?

 

« Touché par l’amour, tout homme devient poète. » Platon

Cela dépasse le couple : aimer c’est un débordement en soi qui touche les autres, et qui les inclue, qui nettoie les calculs triviaux et les comptes d’intérêt. C’est un lien étroit avec la générosité car elle aussi vient du cœur.
C’est une lutte quotidienne que de garder son cœur ouvert face aux difficultés, aux différences, aux incompréhensions… Mais quelle lutte admirable ! De celles qui rendent l’être humain. Nietzsche disait « Qu’est-ce donc que l’amour, si ce n’est de se comprendre et de se réjouir en voyant quelqu’un d’autre vivre, agir et sentir différemment de nous, parfois même à l’opposé ? » (3).
Chaque jour où nous refusons de faire une place à la différence de l’autre en nous, nous fermons la porte du cœur au risque de sécher, ternir, nous automatiser. Au risque de devenir de petits hommes aux yeux vieux couleur trottoir. Quand on a le cœur fermé, tout s’affadit, et aucun plaisir passager ne saurait rallumer la flamme.
Accepter d’aimer est un choix. N’attendons pas qu’un sentiment de trop tard nous saisisse devant la mort. Ne laissons pas sécher irrémédiablement le cœur comme un terrible fruit sec. Il est encore possible d’aimer. Comme le Petit Prince (4), nous y invite, prenons soin de la rose du cœur : « elle est plus importante que vous toutes, puisque c’est elle que j’ai arrosée. Puisque c’est elle que j’ai mise sous globe. Puisque c’est elle que j’ai abritée par le paravent. Puisque c’est elle dont j’ai tué les chenilles (sauf les deux ou trois pour les papillons). Puisque c’est elle que j’ai écoutée se plaindre, ou se vanter, ou même quelquefois se taire. Puisque c’est ma rose.

(1) Source : Étude INSEE 2011
(2) Source : étude INSEE Première sur les divorces 2014
(3) Extrait de Humain trop humain de Friedrich Nietzsche, Éditions Livre de poche, 1995, 768 pages
Lire également Nietzsche, la quête d’éternité par Fabien Amouroux, Éditions Ancrage, 2017 96 pages, 8 €
https://www.nouvelle-acropole.fr/ressources/editions/200-nietzsche-la-quete-d-eternite
(4) Œuvre de Antoine de Saint-Exupéry, Éditions Gallimard, 2007, 120 pages
Lire également Le Petit Prince, un voyage philosophique entre Ciel et Terre, par Olivier Larrègle, Éditions Ancrage, Collection Petites conférences philosophiques, 2019, 100 pages, 8 €
https://www.nouvelle-acropole.fr/ressources/editions/245-le-petit-prince-un-voyage-philosophique-entre-ciel-et-terre.
Lire
L’alchimie du couple, Sept clés pour le bonheur par Laura Winckler, Éditions Cabédita, 2017, 167 pages
Par Audrey EG