Deux nations rivales, parfois qualifiées de pays frères, un passé tissé d’allégeances et de luttes : comment comprendre que l’Ukraine et la Russie revendiquent une même histoire médiévale partagée, tout en s’opposant farouchement aujourd’hui ? De la Rus’ de Kiev à la religion orthodoxe, quels fils les relient encore, et où la séparation s’est-elle creusée ?
Sommaire
D’où naît l’idée d’un état slave originel commun ?
Le récit d’une origine commune des peuples ukrainien et russe s’enracine dans la Rus’ de Kiev, une entité politique apparue au IXe siècle. Les chroniques anciennes, comme la Chronique des temps passés attribuée à Nestor (début XIIe siècle), présentent la Rus’ de Kiev comme le premier grand état slave originel organisé par les Slaves orientaux. Ces sources, conservées notamment à Kiev, posent les fondations d’une identité qui sera revendiquée tant par la Russie que par l’Ukraine.
La Rus’ de Kiev, souvent considérée par les historiens comme un état fondateur (voir Christian Raffensperger, *Reimagining Europe*, Harvard Ukrainian Research Institute, 2012), rassemble alors différentes tribus slaves autour d’une élite scandinave, les Varègues, menée selon la légende par Riourik. Cette dynastie des Riourikides ou Rurikides conserve la direction de la Rus’ jusqu’au XIIIe siècle, donnant forme à une structure politique centralisée rayonnant sur le Dniepr, de Novgorod à Kiev.
Comment la Rus’ de Kiev forge-t-elle des liens humains et culturels ?
Quel rôle joue la dynastie des Riourikides ?
Sous les Riourikides, la Rus’ se distingue par un développement précoce de structures urbaines, commerciales et administratives. Vladimir le Grand (988) choisit le christianisme oriental ; la conversion de la Rus’ initie l’introduction de la religion orthodoxe, scellant des liens culturels durables avec Byzance. Ce moment fondateur marque aussi une orientation religieuse, artistique et politique que Russes et Ukrainiens revendiquent comme patrimoniale.
L’arbre généalogique des Riourikides essaime largement, leurs descendants régnant tantôt à Moscou, tantôt à Kiev ou Polotsk, puis dans tout le bassin slave. Les alliances matrimoniales avec les royaumes européens diffusent leur influence. Selon Martin Dimnik (*The Dynasty of Chernigov*, Cambridge University Press, 1994), ce maillage familial illustre l’entrelacement des élites politiques russes et ukrainiennes à l’époque médiévale.
Quelles sont les dynamiques de cohabitation et de différenciation ?
Pendant plusieurs siècles, la langue écrite, l’Église orthodoxe, les formes principales du droit (voir Franklin & Shepard, *The Emergence of Rus*), ainsi qu’un panthéon de saints reconnus, forment un tissu partagé. On parle alors plutôt de populations slaves orientales que d’Ukrainiens ou de Russes distincts. La culture populaire s’entremêle : chants, mythes, architectures en bois rappellent une matrice culturelle commune.
En revanche, dès le XIe siècle, une distinction régionale apparaît. Si Kiev reste le cœur politique, les appétits locaux — princes de Galicie-Volhynie, de Souzdal ou de Tchernigov — créent des identités régionales. Après la mort de Iaroslav le Sage en 1054, la fragmentation du pouvoir accentue cette tendance, jetant les bases d’évolutions ultérieures séparées (Ostrowski, *Russia in the Age of Peter the Great*).
Quelles ruptures médiévales remettent en question ces racines historiques communes ?
Comment Mongols et Lituaniens transforment-ils l’espace rus’ ?
À partir du XIIIe siècle, l’invasion mongole bouleverse l’équilibre régional. Kiev est ravagée en 1240 (voir Charles J. Halperin, *Russia and the Golden Horde*, Indiana University Press). Tandis que l’Est de la Rus’ passe sous contrôle de la Horde d’Or, les principautés occidentales, y compris celles correspondant à l’Ukraine actuelle, gravitent vers le royaume de Pologne-Lituanie dès la fin du XIVe siècle.
Cette césure géopolitique oriente durablement les trajectoires : la future Russie prend forme autour de la principauté de Moscou, héritière autoproclamée de la tradition de Kiev. À l’Ouest, l’élite ruthène se polonise partiellement, adopte le slavon d’église, ou développe une identité cosaque plus autonome, signe précurseur de l’indépendance de l’Ukraine moderne (Serhii Plokhy, *The Gates of Europe*, Basic Books, 2015).
Dans quelle mesure la religion orthodoxe reste-t-elle un lien malgré la séparation ?
Bien que la conquête polonaise favorise le catholicisme dans la Ruthénie occidentale, l’Église orthodoxe persiste : création du patriarcat de Moscou (1589), multiplication d’écoles et de monastères sur le territoire ukrainien, complicité rituelle et linguistique dans l’ensemble slave oriental. Cependant, la rivalité entre Moscou, Kiev et Constantinople pour le contrôle ecclésiastique ajoute des conflits identitaires profonds au sein de la grande famille orthodoxe.
Dans ce contexte, on observe la naissance de spécificités liturgiques et institutionnelles ; une part des élites ukrainiennes rejoint l’Union de Brest en 1596, acceptant la primauté papale, tandis qu’une majorité reste fidèle à la tradition orthodoxe orientale. Cette dualité prépare la diversité confessionnelle de l’Ukraine contemporaine.
Comment les discours nationaux modernes interprètent-ils cette histoire médiévale partagée ?
La Russie impériale façonne-t-elle une « mission historique » ?
Du XVIIIe au XXe siècle, les tsars puis les idéologues soviétiques élaborent, à partir du mythe de la Rus’ de Kiev, le concept d’un continuum ininterrompu menant directement de cette époque aux réalisations de Moscou, puis de Saint-Pétersbourg. Les Romanov se disent héritiers directs des Riourikides.
Les manuels scolaires russes célèbrent depuis longtemps cette filiation, mais ignorent souvent le glissement progressif d’une population plurielle vers la construction d’identités distinctes. Comme l’analysent Catherine Perrin dans la *Revue d’histoire moderne et contemporaine* ou Taras Kuzio (*Putin’s War Against Ukraine*, Edward Elgar, 2022), l’usage politique du récit historique sert ici à justifier une prééminence russe.
L’Ukraine recentre sa mémoire sur l’affirmation nationale et l’indépendance ?
Pour les Ukrainiens, surtout après l’indépendance acquise en 1991, la Rus’ de Kiev devient un symbole fondateur propre, ancré dans la notion d’État ukrainien. Des figures comme Volodymyr le Grand ou Anne de Kiev sont désormais intégrées au roman national, parfois au détriment du cadre « panslave » imposé par Moscou.
Des institutions locales, comme l’Institut national de la mémoire d’Ukraine, mettent en lumière l’importance de la continuité, mais insistent également sur les périodes de domination étrangère ou de résistance : union de Loubny (1625), soulèvement des Cosaques Zaporogues, brève autonomie lors de la Révolution ukrainienne de 1917. La pluralité confessionnelle, l’autonomie cosaque et le sentiment d’altérité vis-à-vis de la Russie sont constamment rappelés.
Quels éléments persistent aujourd’hui dans les liens culturels et humains ?
Au-delà des lectures concurrentes, certaines constantes surgissent dans la vie quotidienne. La langue ukrainienne et la langue russe partagent de nombreux traits lexicaux et grammaticaux grâce à cet héritage médiéval. Parmi les prénoms, traditions culinaires (comme le bortsch), motifs artistiques religieux ou populaires, la parenté demeure présente.
Toutefois, la politisation de ces ressemblances a généré autant d’occasions de rapprochement que de heurts. Depuis 2014, la réaffirmation de l’identité ukrainienne face à l’annexion de la Crimée a accentué la séparation perçue. Le réseau de familles mixtes, la circulation artistique, la survivance de traditions orthodoxes similaires témoignent encore de racines historiques communes, mais celles-ci deviennent souvent objet de débat et non de consensus.
L’essentiel : repères sur les racines historiques communes entre Ukraine et Russie
- La Rus’ de Kiev (IXe-XIIIe siècles), dirigée par la dynastie des Riourikides, constitue le socle historique partagé.
- La religion orthodoxe, adoptée dès 988, demeure un trait culturel commun malgré les évolutions nationales.
- Mongols et Polonais-Lituaniens divisent l’héritage de la Rus’, forgeant deux trajectoires distinctes à partir du Moyen Âge.
- Si Russie et Ukraine cultivent chacune leur version de l’histoire médiévale partagée, l’affirmation nationale ukrainienne se renforce nettement depuis 1991.
- Les liens humains, religieux et artistiques issus du « pays frère » médiéval subsistent, davantage objets de discussions que de véritables ponts aujourd’hui.
Questions fréquentes sur les racines historiques entre Ukraine et Russie
Quelle est la période clé où sont apparues les premières racines historiques communes entre l’Ukraine et la Russie ?
La phase déterminante se situe du IXe au XIIIe siècle, sous la Rus’ de Kiev. Ce vaste état slave originel réunissait plusieurs ethnies slaves orientales et fut gouverné par la dynastie des Riourikides. C’est durant cette époque que se structurent les principaux liens humains, culturels et religieux entre futurs Ukrainiens et Russes.
- Fondation légendaire : vers 862, arrivée de Riourik
- Baptême de la Rus’ : 988 par Vladimir le Grand
- Dislocation sous effet mongol : 1240
Pourquoi la religion orthodoxe est-elle centrale dans cette histoire médiévale partagée ?
Parce que le choix du christianisme byzantin par Vladimir en 988 a profondément façonné sociétés russes et ukrainiennes : art religieux, calendrier, architecture et rites convergent, bien au-delà des variations contemporaines. L’Église orthodoxe a joué un rôle structurant dans la transmission d’une culture lettrée et de normes sociales qui restent lisibles aujourd’hui.
- Adoption du cyrillique
- Sculpture et fresques inspirées de Byzance
- Fêtes orthodoxes communes
Existe-t-il des ressemblances évidentes dans les langues actuelles des deux pays ?
Oui, le russe et l’ukrainien appartiennent tous deux à la branche orientale des langues slaves. Ils possèdent environ 62 % de vocabulaire commun, beaucoup de structures grammaticales se recoupent, et l’alphabet dérive du cyrillique introduit à l’époque de la Rus’. Malgré cela, chaque langue a évolué en fonction d’influences politiques et culturelles spécifiques depuis le Moyen Âge.
| Mot | Ukrainien | Russe |
|---|---|---|
| Paix | Мир (Myr) | Мир (Mir) |
| Pain | Хліб (Khlib) | Хлеб (Khleb) |
| École | Школа (Shkola) | Школа (Shkola) |
En quoi la perception des « pays frères » a-t-elle évolué depuis l’indépendance de l’Ukraine ?
Depuis 1991, date de l’indépendance de l’Ukraine, l’idée de fraternité avec la Russie est fréquemment contestée. Le conflit actuel, les différences institutionnelles et la mise en avant d’une identité nationale ukrainienne forte ont contribué à redéfinir les perceptions, jusque sur le plan symbolique et linguistique. Cela n’empêche pas l’existence de familles mixtes et de zones frontalières fortement interculturelles, où des racines historiques communes continuent de jouer un rôle sensible.
- Médias et manuels scolaires divergent sur la lecture de l’histoire
- Annexions, conflits et sanctions renforcent la distinction vécue
- Cultures populaires gardent pourtant des passerelles vivantes

