Hassan le Cordier 

Dans notre revue n°309, de juillet  2019, nous vous avons présenté un conte persan tiré des Mille et une Nuits, Farizade au sourire de rose. En ce mois de juillet 2020, nous vous en proposons un deuxième : l’histoire de Hassan le Cordier que Schéhérazade raconta au Sultan au cours de la 868e à 873e nuit.

etresIl était une fois à Bagdad un pauvre homme qui s’appelait Hassan le Cordier. Il gagnait sa vie en tressant des cordes de chanvre et avait bien du mal à gagner de quoi nourrir sa femme et ses cinq enfants.

Deux riches habitants du quartier, qui s’appelaient Saad et Saadi, avaient l’habitude de se promener en bavardant et, ce soir-là, ils s’assirent, pour continuer plus confortablement leur conversation, sur un banc devant la boutique de Hassan. Saad prétendait que si les pauvres restaient pauvres, c’est parce qu’ils n’avaient pas une somme d’argent suffisante pour commencer mais qu’avec une somme suffisante, de l’honnêteté et du travail, ils deviendraient riches. Saadi, lui, prétendait que certaines personnes étaient faites pour être riches, sans qu’elles fassent rien pour cela. « Je vois bien, lui dit Saad, que je n’arrive pas à te convaincre mais, si je trouvais un homme pauvre, honnête et travailleur à qui je donnerais une somme d’argent, je suis sûr qu’il deviendrait riche. – C’est simple, lui répondit Saadi, l’homme pauvre, honnête et travailleur que tu cherches est ici. C’est Hassan le cordier ». Saad sortit de sa poche une bourse dans laquelle il y avait 200 dinars d’or et la donna à Hassan le cordier en lui disant : « Prends cette bourse, fais-la fructifier et tu deviendras riche ! ». Hassan, qui ne savait pas comment le remercier, embrassa le bas de la robe de Saad, selon la coutume de leur pays. Et les deux amis reprirent leur promenade.

Hassan se demandait où il pourrait bien cacher les deux cents dinars : il pourrait les enterrer dans un champ mais quelqu’un pourrait le voir faire. Finalement, il tira dix dinars qu’il mit dans sa poche et il cacha soigneusement le reste dans les plis de son turban. Ensuite, il se rendit au souk et acheta une provision de chanvre qu’il rapporta dans son atelier. Et, comme il y avait très longtemps qu’on n’avait pas mangé de viande dans sa famille, il acheta une épaule d’agneau qu’il posa sur son turban pour le transporter sur sa tête comme cela était également la coutume. Puis il prit le chemin de sa maison.
Soudain, un épervier, qui avait repéré le gigot, se précipita dessus et emporta dans ses serres le morceau de viande  et, avec lui, le turban. Les cris de Hassan ameutèrent tout le voisinage qui ajouta ses cris aux siens. Mais cela ne fit qu’accélérer la fuite de l’oiseau.
Chez lui, Hassan raconta ce qui s’était passé à sa femme, Aïcha, qui se lamenta. Quant aux voisins, qui ne croyaient pas à son histoire, ils se moquèrent de lui : « Ce n’est pas l’épaule de mouton qu’il a perdu, Hassan, avec son turban, c’est la tête ». Hassan, avec les dinars qui lui restaient, se racheta un turban et put nourrir sa famille pendant quelques jours. Puis il reprit sa vie misérable.

Quelques mois plus tard, Saad et Saadi décidèrent de passer voir Hassan pour voir s’il avait fait fortune. « Tu vas voir le changement, dit Saad, nous n’allons pas le reconnaître. – La seule différence que je vois, dit Saadi, c’est que son turban est moins crasseux que la dernière fois. Il est toujours assis, avec du chanvre attaché à son orteil, en train de tresser ses cordes. »
Hassan, honteux, expliqua ce qui s’était passé. Saad, après avoir hésité car il doutait de la véracité de son explication, décida cependant de lui faire confiance. Il sortit de sa poche une nouvelle bourse contenant 200 dinars, prêt à renouveler l’expérience, en lui recommandant de ne pas les cacher dans son turban.

Confus et reconnaissant, Hassan, se hâta de regagner son domicile. Les enfants et Aïcha étaient absents. Cherchant où mettre son argent en lieu sûr, il avisa une jarre pleine de son, oubliée dans un coin depuis des années et, après en avoir retiré dix dinars, déposa la bourse tout au fond. Puis il se rendit au souk pour acheter une provision de chanvre.
Pendant ce temps, Aïcha, qui préparait le repas, entendit un marchand de terre à décrasser les cheveux annoncer son passage. Comme elle n’en avait plus, elle l’appela. Mais alors qu’elle se demandait comment le payer, son regard tomba sur la jarre de son et elle la proposa au colporteur qui partit avec.
En rentrant, Hassan jeta un coup d’œil dans le coin où se trouvait la jarre et demanda des explications à sa femme qui lui expliqua tranquillement sa transaction. « Malheureuse ! s’écria-t-il, tu viens de donner une somme d’argent qui devait être la source de notre fortune ! » Sa femme lui reprocha de ne pas l’avoir prévenue, pleura et s’arracha les cheveux : « Je n’avais jamais vu cet homme, je n’ai aucun moyen de le retrouver ». Hassan tenta de la calmer : « Tu vas attirer les voisins, ils vont encore se moquer de moi et penser que je suis devenu fou ! Remercions plutôt le Ciel qui nous a laissé dix dinars. D’ailleurs, les riches ne meurent-ils pas comme nous ? » En tentant de la calmer, il se persuada lui-même. Et il reprit sa vie comme si de rien n’était. Une seule chose le tourmentait : comment ferait-il face à son bienfaiteur, alors que pour la deuxième fois il n’avait rien fait de ses dons ?

Lorsque Saad et Saadi se présentèrent, il fit semblant de ne pas les voir, avec une seule envie, celle de courir se cacher. Cependant, quand ils l’eurent salué, il fallut bien qu’il s’explique. Et pour se libérer le plus vite possible, avant même qu’ils aient pu l’interroger, il leur raconta sa deuxième déconvenue. « Peut-être me racontes-tu la vérité, dit Saad, mais je renonce désormais à mes expériences. »
Alors Saadi prit la parole : « Je vais à mon tour te montrer qu’il n’est pas besoin d’avoir déjà de l’argent pour devenir riche, mais que l’opportunité de le devenir peut venir autrement. » Il ramassa un morceau de plomb qui traînait dans la poussière et le donna à Hassan. « Je n’ai pas autant de richesses que Saad, aussi je te donne ce morceau de plomb qu’un pêcheur a dû perdre en rentrant ses filets ».  Saad éclata de rire, croyant à une plaisanterie. Mais Saadi reprit : « Peut-être ce morceau de plomb te sera-t-il plus utile que la belle somme d’argent que t’a donnée Saad ».
Ne voulant pas le froisser, Hassan prit le morceau de plomb, le mit dans sa ceinture et le remercia. Après le départ des deux amis, il reprit son travail. Le soir, une fois à la maison, lorsqu’il se déshabilla, le morceau de plomb tomba par terre. Il le posa au premier endroit venu et se coucha.
Le matin de très bonne heure, alors qu’il faisait encore nuit, la femme du voisin, qui était pêcheur, frappa avec insistance à la porte jusqu’à ce qu’Hassan lui ouvre. Son mari s’était aperçu qu’il lui manquait un morceau de plomb pour que son filet soit utilisable. Aucune boutique n’était ouverte et il ne pourrait sans un filet en bon état espérer rien prendre pour nourrir sa famille. Hassan retrouva à tâtons le morceau de plomb et le remit à sa femme qui le donna à la voisine. Celle-ci se confondit en remerciements et lui dit : « Tout le poisson que mon mari pêchera lors de son premier lancer de filet sera pour vous. »
Lorsque le pêcheur rentra de la pêche, il se rendit chez Hassan, déposa sur la table un poisson et s’excusa en disant : « Je n’ai trouvé que cet unique poisson dans mon filet lors de mon premier lancer mais il est plus gros et plus beau que tous ceux que j’ai pêchés ensuite. » Hassan le remercia et dit à sa femme : « Saadi avait raison. Regarde ce magnifique poisson que nous a valu un vulgaire morceau de plomb ! ». Aïcha dut couper le poisson en morceaux pour qu’il puisse loger dans sa plus grande casserole et une fois qu’il fut vidé, elle trouva dans ses entrailles une sorte de caillou. Lorsqu’elle l’eut lavé, il s’avéra être un œuf de verre transparent qu’ils donnèrent aux enfants pour jouer avec. Lorsque la nuit tomba, il brillait si fort qu’il suffisait à éclairer la pièce. « Magnifique, dit Hassan à sa femme, non seulement le morceau de plomb de Saadi nous a donné à manger mais il nous évitera d’acheter de l’huile pour nous éclairer ! ».
Le bruit de leur découverte se répandit vite dans le voisinage et le lendemain, Aïcha reçut la visite d’une des habitantes du quartier, femme d’un joaillier, l’un et l’autre connus pour leur cupidité. « J’ai comme bijou un morceau de verre à peu près semblable et j’aimerais faire la paire avec le tien. Aussi je t’en offre la somme inespérée de dix dinars. » Cependant, les enfants, comprenant qu’on voulait leur enlever leur jouet, se mirent à pleurer et supplièrent leur mère de ne pas le vendre. Aussi Aïcha refusa-t-elle l’offre de la voisine. À son retour du travail, sa femme mit Hassan au courant. « Si ce morceau de verre n’avait pas de valeur, remarqua-t-il, ces ladres ne t’auraient pas proposé cette somme. » Le soir même, la femme revint et proposa 20 dinars. « Ce n’est pas moi qui décide, dit Aïcha. Tu verras ça avec mon mari quand il rentrera. »
Le soir, la femme renouvela sa proposition à Hassan, qui refusa le marché. « Cinquante dinars ? proposa-t-elle. Hassan fit non de la tête. La femme se dirigea vers la porte puis se retourna : « Cent dinars ! Mais je ne sais pas si mon mari me permettra une dépense pareille. – Tu es loin du compte, dit Hassan. Ce morceau de verre est une merveille comme on n’en trouve pour ainsi dire jamais. Je te le cède pour cent mille dinars, pas un de plus, pas un de moins. Et je pourrais trouver d’autres joailliers qui m’en offriront davantage. – Attends d’abord que mon mari l’ait vu », dit la voisine.
Hassan fut alors définitivement convaincu que l’œuf de verre était une pierre précieuse unique en son genre, une gemme inestimable. Le joaillier arriva et, après de longs salamalecs, il demanda à voir le morceau de verre, expliquant que sa femme était enceinte, qu’il ne pouvait refuser de satisfaire ses désirs et qu’il voulait apprécier quel prix raisonnable il pourrait en offrir. Hassan enleva l’œuf à ses enfants malgré leurs protestations. Il brillait si fort que le joaillier, stupéfait, s’écria : « C’est une gemme digne d’orner la couronne du Sultan Soliman le magnifique ! » Se rendant compte qu’il s’était trahi, il s’empressa d’ajouter : « J’en ai vu d’autres semblables, quel prix raisonnable peux-tu me le vendre ? – Cent mille dinars, pas un de plus, pas un de moins. —Tu veux ma mort ! s’exclama le joaillier – Si j’avais su qu’elle valait celles qui ornent la couronne de Soliman, répartit Hassan, j’en aurais demandé bien plus. Mais c’est cent mille dinars, comme je m’y étais engagé.  C’est à prendre ou à laisser. » Et Hassan ouvrit la porte — Donne la gemme », dit alors en soupirant le joaillier, et il appela par la fenêtre un esclave qui tenait par la bride un mulet chargé de sacs.
Aïcha vida l’unique coffre que possédait la famille et qui contenait tous leurs vêtements. Et l’esclave vida dedans les sacs remplis de pièces d’or. « Puisses-tu la revendre plus cher que tu me l’as achetée », dit Hassan, en donnant la gemme au joaillier  qui se mit à rire et le quitta.

Plus riche qu’il ne l’avait jamais souhaité, Hassan remercia la Providence. Il n’oublia pas qu’il était le fils d’un pauvre cordier et ancien pauvre cordier lui-même. Aussi, après avoir bien réfléchi, il rassembla tous les cordiers de Bagdad qui vivaient dans la misère qu’il avait lui-même connue et leur proposa de lui apporter, chaque soir, les cordes qu’ils avaient tressées dans la journée ; il les leur payerait et ils auraient ainsi un revenu assuré pour nourrir leurs familles sans peur du lendemain. Lui-même continua à s’enrichir mais il n’oublia jamais de faire l’aumône à ceux qui en avaient besoin. Et il se fit construire une belle maison entourée de jardins.

Au bout de quelque temps, Saad et Saadi, désireux de savoir ce qu’était devenu le pauvre cordier qu’ils connaissaient, se rendirent dans son vieil atelier qu’ils trouvèrent fermé et abandonné. Les voisins leur apprirent qu’il n’était pas mort mais qu’il était devenu un des plus riches marchands de Bagdad. On ne l’appelait plus Hassan le cordier mais Hassan le Magnifique. Il vivait désormais dans une somptueuse demeure dont ils leur indiquèrent le chemin. Les deux amis arrivèrent devant un grand portail qui ouvrait sur de splendides jardins plantés d’orangers et de citronniers odorants, remplis de chants d’oiseaux, et où fleurissaient toutes sorte de plantes. Une allée le long duquel murmurait gaiement un ruisselet les conduisit devant une splendide demeure, où Hassan les accueillit  royalement et leur raconta toute son histoire. « Tu vois, Saad », dit simplement Saadi.
C’est alors que deux des enfants de Hassan qui jouaient dans le jardin arrivèrent avec un grand nid qu’ils avaient déniché dans un dattier. Or ce nid avait été fait dans un turban. Hassan, intrigué, l’examina de plus près et reconnut celui qui lui avait été volé par un épervier. Il déroula le turban et y trouva la bourse contenant les 190 dinars qui restaient des 200 que lui avait donnés Saad la première fois. Les deux amis n’étaient pas encore revenus de leur surprise lorsqu’un palefrenier se présenta avec un vase qu’Hassan reconnut comme celui que sa femme avait cédé au marchand de terre à décrasser les cheveux. « J’ai acheté ce vase de son au souk pour nourrir mon cheval et j’ai trouvé dedans le sac que voici. » Hassan ouvrit le sac et en sortit les 190 dinars qui restaient des 200 que lui avait donnés Saad la deuxième fois.

Les trois amis s’émerveillèrent des voies de la Providence. Et le khalife, à qui on raconta cette histoire, fit venir Hassan et lui montra le diamant trouvé dans le poisson en lui disant :
« Le jour même où tu l’as vendu au joaillier, je l’ai acheté. Il fait désormais partie de mon trésor. »

 

par M.F. TOURET
D’après la traduction du Dr. J.C. Mardrus, Le Livre des Mille et une Nuits, tome II, Bouquins, Éditions Robert Laffont, 1995