Gilets jaunes, plus qu’un fait de société, un enjeu de civilisation

Depuis plusieurs mois la France est le théâtre de manifestations orchestrées par les « Gilets jaunes » qui revendiquent plus de pouvoir d’achat et plus de démocratie. En tant que philosophe quel regard avons-nous sur ce fait de société et de quelles ressources disposons-nous pour agir ?

Qu’est-ce qu’un « gilet jaune » ? – Un vêtement pour être vu, remarqué. Sans doute est-ce le point le plus important pour comprendre la révolte des « Gilets jaunes ».

Les « Gilets jaunes », la révolution d’un « peuple »

« Peuple » est une idée qui ne correspond, par définition, à rien de concret, mais qui possède néanmoins une réalité essentielle pour penser et agir dans le monde. Elle désigne un ensemble d’individus partageant une communauté de destin. Destin ethnique, destin politique, destin culturel, destin religieux… cette polysémie de destins est précisément à l’origine de la crise que nous traversons.
Une partie du peuple français, celle représentée par les « Gilets jaunes », considère qu’elle n’est plus au centre, ou du moins qu’elle a été reléguée à une distance trop périphérique du destin national. Le mouvement lui-même est loin d’être monolithique : il agrège, sur toute la périphérie des mécontentements possibles, toutes sortes de revendications, mais le fait notable est que ces revendications recoupent toutes des préoccupations de « classe moyenne », cette classe montante de la deuxième moitié du XXesiècle qui voit aujourd’hui ses revenus stagner, son pouvoir d’achat décroître, ses lieux d’habitation abandonnés par les pouvoirs publics.

Les « Gilets jaunes » sont les perdants de la mondialisation, les « hors-jeu » du vaste système économique mondial qui a branché, d’une part, l’élite la plus diplômée sur le flux planétaire des capitaux, et d’autre part, l’extrême pauvreté des pays du tiers-monde sur les routes migratoires des pays développés. Ce déclassement se traduit par une demande en termes de pouvoir d’achat – seule revendication que l’on peut encore comprendre et accepter dans notre monde matérialiste, désacralisé, privé de transcendance –, bien que l’on puisse sentir, sous la surface, des mobiles plus profonds. Comme cela se passe souvent dans un monde en perte de repères, on se plaint dans la sphère de « l’avoir » pour exprimer des maux dont l’origine se situe dans la sphère de « l’être ». Le déclassement est matériel, certes, mais il est surtout culturel, idéologique. Un « peuple » a été substitué par un autre ; un « destin » laissé pour compte à la faveur d’orientations politiques et sociales correspondant à la nouvelle vision du grand marché planétaire.

Les revendications des « Gilets jaunes »

Que revendiquent concrètement les « Gilets jaunes » ? Plus de pouvoir d’achat et plus de démocratie. Une revendication de « l’avoir » est brandie côte-à-côte avec en revendication de « l’être ». Ce « plus de démocratie » prend la forme du Référendum d’Initiative Citoyenne (RIC). L’un des porte-paroles du mouvement, Étienne Chouard, a rendu célèbre cette formule : « RIC en toute matière et écrit par nous-mêmes ».
Cet idéal de démocratie a – comme c’est le cas pour tous les idéaux – sa part d’ombre et de lumière. La part lumineuse, tout d’abord, c’est le combat contre l’injustice. Nos dirigeants sont soupçonnés de ne plus servir le collectif ; l’intrication des intérêts de personnalités politiques qui font d’incessantes navettes entre le public et le privé, qu’on élit pour améliorer le sort de tous et qui passent leur temps à faire des courbettes aux lobbies, donne le sentiment que la corruption a empoisonné un système qui doit être revu de fond en comble.
Mais on peut voir également, dans « l’ultra-démocratie », une part d’ombre, qu’Alexis de Tocqueville avait merveilleusement pronostiqué il y a plus de 150 ans, et qui réside dans le renforcement des egos fascinés par une vision égalitaire du monde. C’est le propre d’un ego de vouloir dominer tout le monde et de n’être dominé par personne ; la démocratie est une aubaine pour ceux qui n’ont pas les moyens d’être tyran.

Le ressentiment des « Gilets jaunes »

Le ressentiment, c’est l’orgueil qui devient méchant, c’est la volonté d’abaisser l’autre quand on n’a plus les ressources morales de s’élever soi-même. Toute la question, c’est de déterminer, au sein du mouvement des Gilets jaunes, ce qui relève du combat contre l’injustice et ce qui relève du désir de vengeance.

Le ressentiment, tel que Friedrich Nietzsche l’a analysé, prône des valeurs soi-disant altruistes pour se venger de ceux qui réussissent mieux que soi. Il est, à n’en pas douter, présent dans le mouvement des « Gilets jaunes » : il s’exprime par des tags sur des emblèmes de la République, par des remarques acerbes sur les plateaux de télévision à l’encontre de ceux qui « gagnent bien leur vie » ; mais il grandit, de façon bien plus inquiétante encore, dans les banlieues où l’islam radical et le djihadisme répandent des messages haineux, dont la seule finalité est d’anéantir un modèle de société qui a permis à l’Occident, pour le meilleur et pour le pire, d’imposer ses standards à la planète entière.

Dépasser le ressentiment par la vertu

Dans L’Esprit des lois, Montesquieu fait reposer la démocratie sur un principe : la vertu. La démocratie est en effet le plus exigeant des systèmes politiques, car elle impose à chacun de mettre entre parenthèse ses désirs personnels afin d’élever sa conscience à la hauteur du bien commun. Nos vies souvent trop confortables et, quoi qu’on en dise, socialement paisibles depuis des décennies, nous font oublier à quel point la démocratie n’est pas un dû, mais une œuvre de l’esprit humain qui se mérite par des efforts de tous les jours. Si le terme de vertu ne plaît pas, semble trop vieillot, on peut lui substituer celui d’excellence. C’est ainsi que l’entendaient les philosophes grecs. Être excellent, pour un citoyen, c’est servir avant d’être servi, c’est donner avant de recevoir, c’est combattre l’injustice plutôt que se plaindre des inégalités.

Les révoltes d’aujourd’hui, préambules des crises à venir

Les révoltes d’aujourd’hui sont un timide préambule aux crises gigantesques qui nous attendent. Si de minuscules réformes sur le prix des carburants engendrent aujourd’hui un tel chaos dans les rues de nos villes, quelle sera la dimension des émeutes qui se déclencheront lorsque nos niveaux de vie seront divisés par deux, trois, quatre, voire dix ! – « Fin du monde, fin du mois, même combat » – ce slogan qui est né il y a peu, au croisement des manifestations des « Gilets jaunes » et de celles pour le climat, en dit long sur notre ignorance des bouleversements à venir. Nous sommes tous des nantis. Par rapport aux générations passées, par rapport aux générations à venir, nous sommes tous odieusement riches.

Se changer soi-même pour changer le monde

Pour reprendre le vieil adage de Gandhi, il faut se changer soi-même avant de prétendre changer le monde. Ce mot d’ordre n’est pas moralisateur : il invite simplement à se connaître soi-même. Se ré-enraciner, donner une chance au passé de nous instruire pour l’avenir ; contempler la beauté du monde pour réveiller en nous le désir de préserver plutôt que focaliser nos instincts les plus primaires sur une abjection à anéantir ; trouver le courage d’éduquer, avec bienveillance et exigence, en osant donner des repères, sans euphémiser les enjeux du monde de demain – telles sont les pistes à explorer. Aurons-nous les ressources morales pour relever les défis qui se présenteront bientôt à nous ? Saurons-nous être vertueux devant toutes les tentations de l’infâme ? – Ces pressantes questions se posent aux philosophes d’aujourd’hui.

par Fabien AMOUROUX
À lire
Ethique du samouraï moderne
Manuel de combat pour temps de désarroi
par Patrice FRANCESCHI
Éditions Grasset, 2019, 181 pages, 17 €
Toshiro Isogushi, philosophe japonais a enseigné au dojo d’Ishen (sud du Japon) jusqu’à sa mort en 2010. Il était très pessimiste sur l’avenir où « l’incessant et vertigineux progrès technologique masquait la stagnation du progrès humain, voir sa fin ». Il proposait donc une nouvelle forme d’éthique destinée à ce qu’il appelait « l’humanisme combattant », pour que chaque homme soit en harmonie avec lui-même et également armé pour s’opposer à la guerre de tous contre tous et la fin des libertés. L’auteur a eu accès aux 327 propos (notes de cours et objet de cet ouvrage) d’Emiliano Zapoga, qui a suivi les cours du maître. Celui-ci a dit : « Préparez-vous à vivre dans un monde empli de prisons invisibles, un monde de fausses libertés, dénué de culture et de civilisation…le prix à payer pour penser et agir par soi-même sera le plus élevé de toute l’histoire de l’humanité. Il faut renaître. ». L’éthique du samouraï moderne est la voie de l’homme d’aujourd’hui.