Faut-il renoncer aux sapins de Noël ? 

Faut-il renoncer aux sapins de Noël ? Selon un récent sondage, 76 % des Français sont contre la suppression du sapin de Noël des centres-villes, ce qui montre leur attachement à cet élément plus que symbolique de la magie de Noël.

« On ne veut plus voir d’arbres morts sur la place de la ville ». Ces propos du maire de Bordeaux prononcés le 18 septembre dernier ont provoqué un tollé dans une partie de l’opinion publique, ulcérée par une atteinte sans précédent à un élément hautement symbolique de la magie de Noël.
Bien entendu, les écologistes et les filières d’exploitation des sapins ont su faire entendre leurs arguments respectifs. Au-delà des accusations de rabat-joie exprimées par ses opposants, les professionnels du secteur regrettent un mauvais procès. Mais la question fondamentale du pourquoi de l’attachement des Français à l’arbre de Noël n’a pas été soulevée, alors que selon un récent sondage IFOP, 76% des Français sont contre la suppression du sapin de Noël des centres villes. Alors, est-ce seulement « pour faire rêver les enfants » ?

L’arbre de Noël est un symbole

Pourtant, cette dimension du merveilleux est bien réelle, et même fondamentale pour l’âme humaine qui se nourrit de symboles, propres à lui rappeler son origine et son besoin de transcendance. La capacité de s’émerveiller est gage d’humanité.
Dans toutes les anciennes traditions, on a conféré à l’arbre un rôle symbolique universel de pont entre le ciel et la terre, reliant le mystère de la germination à la tension verticale de l’élévation.  Et dans nos contrées, le sapin a, comme tous les conifères, la propriété de ne pas perdre ses aiguilles, demeurant toujours vivace au fil des saisons. Sa forme conique suit le développement spiralé des branches autour du tronc, selon cette proportion au développement géométrique harmonique observée dans la nature et qu’on appelle la proportion dorée. La décoration du sapin de Noël n’est pas non plus anodine : ses boules et ses guirlandes représentent la voie lactée, et à la cime de l’arbre, trône l’étoile argentée, signature céleste de nos destinées. Ses bougies illuminent la période la plus sombre de l’année, la porte du solstice d’hiver, quand les heures du jour diminuent et que le besoin de chaleur et de lumière se fait plus pressant.

Les symboles et les traditions sont le ciment d’une société

Les grands sapins de Noël encore érigés dans certaines villes, ont donc une double fonction ; cosmique et sociale. Cosmique parce que tourner son regard vers le ciel, vers la lumière au milieu de la grisaille ou de l’obscurité, rappelle à l’homme qu’il est une flamme destinée à s’élever et pas un simple consommateur pressé qui se hâte vers nulle part.
Sociale parce que le besoin irrépressible de se rapprocher, de se rassembler autour d’un centre signifiant, autrefois l’âtre de la cheminée, le sapin illuminé, au pied duquel seront déposés les présents est profondément ancré dans l’humain. Il nous est insupportable d’imaginer que dans ces moments de joie et de partage, d’autres êtres humains souffrent de froid et de solitude. Un témoignage poignant illustre ce besoin fondamental d’union dans les circonstances les plus éprouvantes : lors d’une nuit de Noël de la Première Guerre mondiale, les soldats ennemis des deux camps sont sortis spontanément des tranchées pour une trêve éphémère de confraternisation. Le sentiment d’humanité a ressurgi puissamment dans un contexte de violence et de non-sens.

Comme Fernand Schwarz l’a développé dans son ouvrage Le sacré camouflé (1), nous avons dénaturé les symboles en les excluant de la sphère collective et réduit les rites signifiants à des postures vidées de contenu, comme les célébrations de Noël réduites à la seule logique mercantile.

La conscience humaine se nourrit de symboles

Supprimer le sapin de Noël, c’est assécher l’imaginaire par un excès de rationalité.  C’est céder à une logique comptable et rendre tout plat et insignifiant. L’anecdote a d’ailleurs fait sourire l’étranger (le Courrier International qualifiait la polémique du sapin de Noël de « folie bien française ») ou comment la raison déraisonne au regard de véritables désastres écologiques comme les incendies qui ont ravagé la planète cet automne.
L’incompréhension de la dimension de l’imaginaire comme ciment social traduit le rejet d’une des fonctions essentielles de la conscience humaine, la dimension du sacré (actuellement relégué au seul cadre religieux).

La fonction symbolique comme outil du sacré

L’objet symbolique, le sapin redevient porteur d’un sens et d’une valeur supérieurs à sa réalité objective : il est unique, il rassemble, il émerveille, éveille notre tendresse, le sentiment de gratitude, de pérennité, comme le vieil arbre du jardin, le doudou d’un enfant, une photo, la rose du Petit Prince. Ils ne sont pas vecteurs d’une nostalgie passéiste mais donnent sens et direction à notre quotidien en le resituant dans les boucles du temps. Et le sapin illuminé au cœur de la nuit est promesse de renaissance de la lumière.

Le symbole éveille l’imagination créatrice

L’imagination symbolique est créatrice contrairement à l’objet réduit à sa seule valeur matérielle : l’enfant trouvera plus de bonheur et de sens de l’achèvement en construisant une cabane de branchages ou en relookant une vieille poupée qu’en jouant avec de coûteux gadgets électroniques. Il se crée une relation affective avec ce dont on est responsable qui prime sur la valeur marchande de l’objet.
Les tristes arbres de plastique sont de pauvres parodies de la magie de l’arbre de Noël et la logique mercantile tend à se substituer au geste de don et d’abondance.

Le vrai Père Noël n’a qu’à bien se tenir, lui qui faute de cheminées, peine à distribuer ses cadeaux aux enfants sages. Les parents ont pris la relève car il faut bien dire la vérité aux enfants, n’est-ce pas ?
Face à l’absurde et au dénigrement obsessionnel des valeurs qui soudent l’imaginaire commun, nous avons urgemment besoin d’un réenchantement du monde.

(1) Le sacré camouflé ou la crise symbolique du monde actuel, Fernand Schwarz, Éditions Cabedita, 2014, 120 pages
par Sylvianne CARRIÉ