Faut-il avoir peur du COVID-19 ?

« Que vos choix soient le reflet de vos espoirs et non de vos peurs » Nelson Mandela

Depuis plusieurs mois, les mesures gouvernementales, les conseils sanitaires et les informations des médias égrènent les dangers et les menaces représentés par le nouveau coronavirus COVID-19, au point de prendre des mesures inédites dans notre pays ainsi que dans de nombreux pays dans le monde.

Jour après jour la liste des cas dépistés, du nombre de morts ou du nombre d’hospitalisations, nourrit un état anxiogène, amplifié par des mesures au fort pouvoir symbolique : distanciation physique, port du masque, réduction de la convivialité et des rapports sociaux.
Cependant, malgré le nombre de morts du COVID-19 déploré en France, les chiffres de la mortalité générale du début 2020 sont inférieurs à ceux des deux années précédentes (1).
De nombreuses voix s’élèvent donc pour dénoncer des mesures disproportionnées et un gouvernement par la menace et la peur.

Le gouvernement de la peur

Une tribune collective de 35 scientifiques, universitaires et professionnels de santé, récemment publiée dans le Parisien (2) proclame : « Nous ne voulons plus être gouvernés par la peur ». Elle dénonce « une communication anxiogène » de la part des politiques et des médias qui entraîne une perte de confiance des citoyens.
La peur, nous le savons, est un système d’alerte qui a pour but de nous prémunir contre le danger. Aristote nous dit déjà que la peur provient d’un danger qui s’approche de nous et nous talonne de près : on en sent le frisson. Elle permet de mobiliser nos ressources pour affronter une menace ressentie et nous en protéger.
Mais la peur, comme la colère, est, dit-on, une mauvaise conseillère. Il ne s’agit pas en effet d’être gouvernés par elles, comme par aucune autre émotion, car celles-ci nous amènent à des prises de décisions impulsives et non raisonnées. Dans la colère, les mots dépassent notre pensée, dans la peur, nous pouvons être paralysés et empêchés d’agir, etc.

Être gouverné par la peur, c’est donc être soumis une subjectivité déformante qui nous amène à perdre notre discernement. Mais l’absence de peur pourrait-elle à l’inverse conduire à une perte de vigilance ? et donc à  une plus grande vulnérabilité au danger ?

Faut-il apprendre à avoir peur ?

Au niveau collectif, le gouvernement de la peur est une posture défendue par un philosophe comme Hans Jonas (3), posture connue comme « heuristique de la peur ».
Tiré du grec, le mot heuristique exprime la notion une « règle approximative » ayant recours à l’imagination comme moyen d’anticiper un mal futur. C’est en exhibant la menace qu’il serait possible d’en réchapper. L’heuristique de la peur dépeint donc un malheur à venir pour mobiliser la responsabilité individuelle ou collective. Appliquée à l’humanité et aux dangers qui la guettent, comme ceux nucléaires ou technologiques, elle mobilise, selon Jonas, le devoir éthique de la responsabilité.
L’heuristique a donc pour but d’éveiller notre conscience autour d’un sujet qui ne nous fait pas forcément peur et ne nous touche pas immédiatement : contrairement à la définition d’Aristote, nous ne sentons pas le frisson de la peur. Il s’agit en quelque sorte d’un catastrophisme éclairé, qui prône une forme d’utilisation rationnelle de la peur. Telle est la mission que Jonas assigne à la philosophie.

Court terme ou moyen terme ?

Il est difficile pour l’être moderne de ne pas céder aux sirènes du court terme et d’abandonner l’immédiat pour le long terme. C’est que, comme l’explique Platon, à l’intérieur de nous, le principe de plaisir s’oppose à celui de la raison. Gouvernés par nos instincts nous avons tendance à refuser la contrainte et le déplaisir, y compris pour un bienfait à moyen ou long terme.
C’est aussi la logique collective qui prévaut. Les interminables tergiversations autour des mesures à prendre face aux enjeux climatiques le prouvent suffisamment. Le poids de conflits d’intérêts politiques ou économiques entrave la prise de décision privilégiant les affaires d’aujourd’hui au détriment des générations futures. On gère le présent par le présent.

Prudence et confiance

Sur le plan philosophique, l’heuristique se rapproche de la prudence, vertu majeure prônée par les Anciens. Allégoriquement, la prudence fut souvent représentée comme une femme tenant un miroir à deux faces, une qui regarde le passé et l’autre qui anticipe le futur, un serpent enroulé autour de son poignet, symbolisant la sagesse. La prudence prévoit ainsi le futur, qu’il soit bon ou mauvais, et y répond en tirant le meilleur parti de l’expérience passée.
Alors que l’impulsion émotionnelle de la peur conduit à des actions précipitées, sans en mesurer les conséquences, la prudence ne consiste pas à réduire les actions pour fuir ou se protéger, mais à y réfléchir à la lumière de l’expérience, pour assumer avec responsabilité ce qui nous incombe.
La prudence est pour les Anciens l’art de la juste mesure ancré dans la tempérance. On l’appelait phronèsis, la petite sagesse, condition de sophia, la sagesse théorique.

Pour Aristote (4) la phronèsis ou prudence invite à la « considération du bien et du mal pour soi-même et les autres dans le monde pratique ». Il ne peut donc y avoir de phronèsis sans visée du bien et « c’est ce qui la distingue de la pure habileté que les prudents possèdent en commun avec les fourbes. »
Accepter les règles de prudence implique donc la confiance : confiance que ces règles sont fondées dans la recherche et la connaissance du bien pour soi-même et les autres ; confiance dans le savoir-faire pratique pour l’atteindre.  Comme le dit Marc Hunyadi, la confiance « n’est donc pas simplement un rapport au risque, … mais bien un rapport au monde. » (5)

La crise du COVID-19 a mis notre confiance à l’épreuve. Saurons-nous la retrouver pour échapper au gouvernement de la peur et affronter avec sérénité et responsabilité les événements qui s’annoncent ?

(1) source INSEE
(2) Article paru le quotidien Le Parisien, le vendredi 11 septembre 2020
https://www.leparisien.fr/societe/covid-19-nous-ne-voulons-plus-etre-gouvernes-par-la-peur-la-tribune-de-chercheurs-et-de-medecins-10-09-2020-8382387.php
(3) Auteur de Le principe de responsabilité : Une éthique pour la civilisation technologique,
Éditions Flammarion, 2013, 270 pages
(4) Auteur de Éthique à Nicomaque, Éditions Flammarion, 2004, 560 pages
(5) Article paru dans Philosophie magazine
https://www.philomag.com/articles/mark-hunyadi-la-confiance-est-le-lien-social-le-plus-elementaire
A lire
Philosophie magazine : dossier Comment avoir confiance
https://www.philomag.com/dossiers/comment-avoir-confiance

En cette rentrée menacée par une seconde vague de la pandémie, alors que la distanciation physique persiste et qu’une crise économique guette, nous avons décidé de nous poser la question de la confiance. Celle que nous éprouvons envers les décideurs politiques et économiques, envers les médecins et les scientifiques, mais surtout envers nos collègues et nos proches. Donner sa confiance, est-ce se mettre soi-même en danger ou , au contraire , s’offrit la possibilité de vivre une relation plus sereine avec le monde ?

par Isabelle OHMANN