Éditorial N°306

Juste tension ou stress ?

Face aux tensions, deux attitudes possibles : gérer les tensions en restant alertes et attentifs ; se laisser envahir par le stress. Tout est une question de conscience.

« À notre époque, où règnent la compétition perpétuelle, l’angoisse de la prestation et l’obligation de la perfection, où nous avons peur de l’autre parce que nous ne savons plus qui nous sommes, où nous mesurons tout en victoires et en défaites, où nous vivons oublieux du passé, comme s’il était le fruit d’un hasard aveugle, et où nous nous acharnons à habiter un futur factice (1) », les frustrations ainsi que les tensions individuelles et collectives s’accumulent.

Toute tension provient d’un jeu de forces opposées, nous explique Délia Steinberg Guzman, insistant sur celle qui nous préoccupe le plus, à savoir la tension psychologique, dans laquelle entrent en jeu des motivations de différentes natures, nous poussant d’un côté et de l’autre. Et celui qui a la nostalgie d’une quiétude intérieure, est angoissé à la perspective de devoir choisir entre les deux sollicitations, sous peine de toujours rester dans l’indécision, qui est la plus grande cause de tension. Bien que tous nos choix puissent ne pas être parfaits, nous pouvons toujours les rectifier par la suite. La prise de conscience de l’amélioration possible de nos choix est une manière positive de résoudre nos tensions.
La tension est salutaire lorsqu’elle nous aide à être alerte et à garder l’attention. Elle cesse de l’être lorsqu’elle altère les émotions et les pensées, nous empêchant de prêter attention à tout ce que nous faisons.

Depuis 1940, ces états de tension sont appelés « stress » mais le stress existait bien avant. Déjà, les Gaulois avaient une peur « stressante » majeure quant à leur avenir : que le ciel leur tombe sur la tête !

En réalité, le stress a deux visages. Si le niveau de tension est adapté à l’action, il s’agit d’un stress aidant ou eustress, comme le stress des sportifs quand ils sont en compétition, et qu’on peut appeler également tension juste. Si l’importance qu’on accorde au résultat de l’action est disproportionnée par rapport aux conséquences réelles, cela génère un supplément de tension entraînant des conséquences psychologiques et physiologiques. Il s’agit alors d’un stress gênant ou destress.
Pour obtenir la juste tension, il faut accomplir un travail intérieur, dans lequel le concept de la paix intérieure ou de « tranquillité d’âme », comme l’appelait Sénèque, n’est pas synonyme de confort ou de calme plat. Pour le philosophe stoïcien, des comportements toxiques nous empêchent d’être accordés dans une juste tension, comme les cordes du violon du concertiste. Selon lui, l’inconstance, l’insatisfaction, la passivité, la peur du changement, sont autant de poisons qui déforment nos perceptions de la réalité et nous empêchent d’être en paix avec nous-mêmes et les autres.

La juste tension exige un effort d’ordre moral dans la continuité, qui se traduit par une organisation et une concentration des forces de la conscience tournées vers le réel, dans une capacité de synthèse unifiant le moi et le monde.

Pour avancer sur le chemin intérieur, nous ne devons pas nous contenter d’une détente de compensation ou du laisser-aller, proche de la dissolution. À travers la tension juste, nous obtenons une détente juste. La décontraction juste élimine les tensions négatives ou le mauvais stress, sans jamais conduire à un état de dissolution mais à une élévation : ainsi par l’effort consenti, l’individu se transforme, et se régénère et agit en pleine conscience.

Malgré les pressions de nos environnements respectifs, nous devons apprendre, pendant de courts instants de la journée, à ne pas craindre le vide et à sortir de nos crispations. C’est une décision essentielle pour parvenir, au quotidien, à des moments d’harmonie. Comme nous l’avons dit, la bonne tension nous aide à rester alertes et vigilants, et donc à être attentifs, à ce qui nous entoure comme à l’intérieur de nous-mêmes. Les effets des mauvaises tensions peuvent nous couper du monde mais également de nous-mêmes et nous faire rentrer dans un état de divagation, nous faire agir par inertie, poussés par les évènements et les pulsions du moment.
Si nous ne pouvons pas changer le monde, au moins, changeons-nous nous-mêmes.
Il est temps de prendre cette grande décision que nos âmes réclament !

(1) Andréa MARCOLONGO, La part du héros, Éditions Les Belles Lettres, 2019, 270 pages, page 16
Par Fernand SCHWARZ
Président de la Fédération Des Nouvelle Acropole