Éditorial N°314

2020, être heureux dans un monde flottant

Dans la nuit de la Saint Sylvestre, nous nous présentons tous de bon cœur, (du moins je le crois), nos meilleurs vœux pour la nouvelle année.
Mais en fait, à cette date, notre seule certitude est d’avoir réussi à vivre tant bien que mal l’année qui vient de s’écouler. En fait, nous devrions nous féliciter de pouvoir nous rencontrer, pour célébrer la clôture du cycle qui s’achève, intégrer l’expérience de ce que nous avons vécu, et mieux nous préparer au nouveau cycle.

Aujourd’hui, le monde nous apparaît de plus en plus imprévisible, évanescent et éphémère.
Déjà, les maîtres des estampes japonaises de l’époque Edo l’avaient compris, lorsqu’ils ont créé les estampes ukiyo-e, que l’on peut traduire par « images du monde flottant » (1). Au lieu de s’angoisser devant les menaces réelles ou supposées du monde, ils ont proposé de vivre uniquement le monde au présent.
« Se livrer tout entier à la contemplation de la Lune, de la neige, de la fleur du cerisier ou de la feuille d’érable. Ne pas se laisser abattre par la pauvreté ou ne pas la laisser transparaître sur son visage, mais dériver comme une calebasse sur la rivière » (2), c’est ce qu’ils appelaient le monde flottant. Vivre l’instant présent pour s’unir à l’éternité.
Jouant sur une homophonie avec un terme bouddhique signifiant « monde d’affliction», l’ukiyo-e en vient cependant à désigner le monde flottant et éphémère des plaisirs terrestres où tout n’est qu’illusion et fragilité.
Ces peintures, nées du mariage de l’image et de la poésie, incarnent à merveille la quintessence de la philosophie du génie nippon qui invite à profiter de l’instant, du fabuleux reflet de ce monde évanescent.
Cet art va influencer l’avant-garde européenne de la deuxième moitié du XIXe siècle, notamment les impressionnistes français. Edmond de Goncourt (3) les qualifie « d’instantanés de grâce », abolissant les frontières entre rêve et réalité.

Pour la nouvelle année 2020, nous devrions nous inspirer des propositions de ces peintres poètes japonais, qui, au milieu d’un monde impermanent, ondoyant et fascinant, ont réussi à capter dans leurs âmes des moments de félicité.
Cette attitude peut alimenter nos cœurs et aider nos âmes à rester belles au-delà des circonstances.
Au large de Sumatra, l’île des Siberut abrite l’étrange peuple Mentawai. Ils gardent une tradition depuis au moins le néolithique. Parés de tatouages et des fleurs, afin de plaire à leur âme, les « hommes fleurs » vivent en harmonie avec la nature et les esprits. Leur philosophie peut se résumer à être beau pour plaire à son âme afin qu’elle ne soit pas tentée de quitter leur corps. Ils s’imposent d’être joyeux, « une âme heureuse reste auprès de nous. Une âme malheureuse vagabonde loin de nous. » (4)

Faisons en sorte que dans cette année 2020, notre âme ne nous quitte pas.

(1) Hokusai, Hiroshige, Uttamaro… les grands maîtres du japon. La collection Georges Leskowicz.
Exposition à l’hôtel de Caumont, Aix-en-Provence. Du 8 novembre 2019 au 22 mars 2020
https://www.claudinecolin.com/fr/1991-hokusai-hiroshige-utamaro-…-les-grands-maitres-du-japon.-collection-georges-leskowicz
(2) Préface du Dit du Monde flottant d’Asai Ryoi
(3) Edmond Huot de Goncourt (1822-1896), écrivain français, fondateur de l’Académie Goncourt qui décerne chaque année le prix du même nom
(4) Article Les hommes fleurs de la jungle, de Vincent Noyoux et Stéphane Gladieu, paru dans Le Figaro Magazine, 6 décembre 2019
Par Fernand SCHWARZ
Président de la Fédération Des Nouvelle Acropole