Cybèle ou La Sagesse de Notre-Dame de Paris, gardienne de tous les savoirs

Au centre du portail central de la cathédrale Notre Dame de Paris, juste sous la statue du Christ enseignant au pilier trumeau, se trouve à hauteur d’homme, un médaillon symbolique tout à fait étonnant, qui a lui seul pourrait résumer la cathédrale dans son ensemble et ses mystères.

Les traditions lui attribuent plusieurs appellations L’Alchimie, Cybèle ou La Sagesse, ou encore La Philosophie.

Le mot « symbole » vient du latin « symbolus », qui signifie « celui qui porte ». Le symbole est donc un messager, un élément médiateur entre deux niveaux de conscience, entre le sacré et le profane. Il est un pont qui réunit des éléments séparés et fait apparaître un sens secret.
En conséquence, tout symbole porte en lui plusieurs grilles de lecture, reflets de l’état intérieur de celui qui le contemple.

L’origine de Cybèle

Avant de commenter le médaillon lui-même, rappelons que le lieu où il se trouve depuis des siècles, dans la partie orientale de l’île de la Cité, fut, aussi loin que nous puissions remonter dans le temps, voué au culte de l’éternelle et universelle Déesse Mère que ce soit sous le nom d’Isis, de Cybèle ou de Marie.
Le culte d’Isis, divinité égyptienne, se répandit en Europe sous l’Empire romain ; c’est une des racines étymologiques de la capitale associée à Par ou Barque d’Isis ; l’autre source reconnue étant celle de la tribu gallo-romaine des Parissii.

Cybèle, divinité d’origine phrygienne, signifie en grec ancien « gardienne des savoirs » ; elle fut adoptée d’abord par les Grecs puis par les Romains, personnifiant la nature sauvage. Elle est présentée comme Magna Mater, Grande Déesse, Déesse mère ou encore Mère des dieux. Elle trône en majesté, assise sur une « cathèdre ».

L’Alchimie, l’art royal

Quant à l’Alchimie, science des transmutations, elle était considérée au Moyen-Âge comme l’Art royal avec l’architecture. Nous pouvons citer un personnage français, Gerbert d’Auriac, écolâtre puis évêque de Reims, devenu pape sous le nom de Sylvestre II en 999. Il fut un des esprits les plus éclairés de son temps, alchimiste, philosophe, savant, un « apporteur » de lumière nouvelle que ce soit en astronomie ou mathématiques, un concentré de Léonard de Vinci, un fin politicien faiseur d’empereurs germaniques (Otton II et III) et de dynasties françaises (capétienne). Il fut formé aux sciences arabes de Cordoue, notamment à l’alchimie, ce qui lui valut d’être rejeté par la postérité pour avoir « pactisé avec Satan ». Son disciple Fulbert devint évêque de Chartres réactivant les arts libéraux (trivium et quadrivium).

Voici la description que fait Fulcanelli, alchimiste célèbre et mystérieux du XXe siècle, de ce médaillon dans son livre Le mystère des cathédrales : « Faisant face au parvis et à la place d’honneur, l’Alchimie y est figurée par une femme dont le front touche les nues. Assise sur un trône, elle tient de la main gauche un sceptre, insigne de souveraineté, tandis que la droite supporte deux livres, l’un fermé (ésotérique), l’autre ouvert (exotérique) ».

Dans la langue des Maîtres d’œuvre et des Compagnons bâtisseurs et d’Eugène Viollet-le-Duc (1) qui reproduisit des modèles de la cathédrale de Laon, le livre ouvert est celui de la nature visible avec toutes ses merveilles, reproduites d’ailleurs sur ou dans la cathédrale : végétaux, animaux, étoiles. Ce livre ouvert est aussi celui du simple savoir intellectuel ou superficiel. C’est la voie de la raison.
Mais la vraie connaissance ne saurait être livresque, fût-elle issue d’un livre inspiré; elle ne peut résulter que d’un travail intime mené en soi et sur soi, qui se vit dans le temple.
Le livre fermé, lui, est lié au secret. Il contient les lois intemporelles, invisibles, qui organisent l’univers, sous-tendent son ordre, sa cohérence et sa beauté. La tête et les pieds du personnage sont en contact avec le grand cercle du ciel, inscrit dans le carré de la terre : voie du cœur et de l’intuition.
En fait, ces deux aspects complémentaires ne sont pas à opposer mais à relier dans une même unité.

Les valeurs de Cybèle

Fulcanelli ajoute : « Maintenue entre ses genoux et appuyée contre sa poitrine se dresse l’échelle aux neufs degrés, hiéroglyphe de la patience que doivent posséder les fidèles au cours des neuf opérations successives du labeur hermétique. La patience est l’échelle des philosophes et l’humilité est la porte de leur jardin car quiconque persévérera sans orgueil et sans envie, Dieu lui fera miséricorde ».
L’image correspond trait pour trait à la description symbolique de la Philosophie donnée que le patrice romain Boèce au VIe siècle de notre ère dans la consolation philosophique, au sens que lui donnait les Anciens : nulle brillance intellectuelle mais l’amour et la pratique de la Sagesse.
Ce médaillon installé au point de convergence de plusieurs axes du portail central de la façade occidentale, en représente la synthèse :


L’axe vertical, l’élévation

Au-dessus se trouve la statue du Christ indiquant la voie à suivre de son index levé et tenant un livre fermé de l’autre main, reliant les courants ascendants des vierges sages à sa droite et descendant des vierges folles à sa gauche, l’inspiration et l’expiration.
En latéral, les arts libéraux de la géométrie à l’astronomie
De part et d’autre, les représentations des arts libéraux, enseignées au Moyen-Âge en deux degrés : le trivium et le quadrivium.

Le trivium, signifiant les trois chemins ou « les trois voies ou matières d’études » en latin, concerne le « pouvoir de la langue » (expression, raisonnement, persuasion et séduction) à travers la grammaire, la dialectique et la rhétorique.

Le quadrivium, soit les quatre chemins ou quatre voies au-delà du trivium, se rapporte au «pouvoir des nombres» avec l’arithmétique, la musique, la géométrie et l’astronomie.
À gauche, la plus éloignée, la Géométrie tient un compas puis vient la Dialectique qui porte un serpent à la ceinture (car potentiellement dangereuse pour le praticien comme pour celui à qui elle est destinée) et la Médecine (discipline plus récente ajoutée semble-t-il par Viollet-le-Duc).
À droite, la Musique frappe des clochettes, la Grammaire enseigne un enfant et l’Astronomie tient un disque, le ciel traversé par un éclair. Elle manie un astrolabe, instrument qui servait à calculer les heures de lever, de coucher ou de passage d’un astre au méridien. La Rhétorique et l’Arithmétique ne sont pas représentées.

 

La profondeur
Ce médaillon est au centre des vingt-huit bas-reliefs alchimiques qui forment un couloir menant au pilier central, initiant un parcours de conscience ou de méditation, à lire de l’extérieur vers l’intérieur et parallèlement. C’est en effet dans cet ordre que ces médaillons se présentent à la vue du visiteur, qui venant de l’extérieur, s’apprête à pénétrer dans la cathédrale, comme dans un entonnoir à l’intérieur du portail central.
Dans une lecture simple, ils sont associés aux vices à dépasser et aux vertus à acquérir sur le parcours mais aussi aux différentes étapes de l’œuvre alchimique.
Citons seulement les deux bas-reliefs qui initient le parcours (Job sur son fumier et Abraham devant l’autel du sacrifice de son fils) montrant qu’avant d’entreprendre l’œuvre à accomplir en soi, il convient de se dépouiller de tous ses avoirs et savoirs et développer humilité et patience.

L’Alchimie, Cybèle, La Sagesse ou encore La Philosophie : autant d’appellations ou de regards croisés pour témoigner de l’âme du lieu, de la présence de Notre-Dame et d’une mystique à partager, une et multiple. Un an après l’incendie de la Cathédrale, elle veille toujours sur l’édifice et notre cité pour inviter chacun au dépassement par l’élévation, la profondeur et l’ouverture aux autres.

(1) Architecte français (1814-1879) les plus célèbres du XIXe siècle, connu pour ses restaurations de constructions médiévales, édifices religieux et châteaux, sur la demande de Prosper Mérimée. Il a posé les bases de l’architecture moderne et ses écrits théoriques ont été marqués par le rationalisme (Entretiens sur l’architecture). Il a inspiré de nombreux architectes dont Émile Gallé, Le Corbusier, l’École de Nancy et l’École de Barbizon
Bibliographie
Le Mystères des cathédrales et l’interprétation ésotérique des symboles hermétiques du grand œuvre, Fulcanelli, Société Nouvelle des Éditions Pauvert, 1964, 248 pages
La tradition et les voies de la connaissance hier et aujourd’hui, Fernand Schwarz, réédition, 2013, Éditions Ancrages,
364 pages
La symbolique des cathédrales, collection Homo religiosus, Éditions NA Paris, 1989
Sylvestre II, le pape qui aimait Allah, de Cordoue au Vatican mille ans de malentendus, Ahmed Youssef, Éditions Dervy, 2019, 222 pages
Les trente-trois médaillons hermétiques du portail central de Notre-Dame de Paris, Jacques Trescases, Éditions Guy Trédaniel, 2012, 64 pages
par Dominique DUQUET
  • Le 24 décembre 2020
  • Art