Confinement et opportunité

Face à la pandémie, le confinement est de rigueur. Une situation nouvelle et inattendue propice à un retour sur soi et une réflexion sur le temps.

Nous sommes passés pour la plupart d’une vie où nous profitions d’espace et de mobilité sans entrave, mais en manquant de temps pour tout faire, à une nouvelle situation, où c’est l’espace maintenant qui nous manque, et où on ne sait plus quoi faire du temps, quoi faire avec le temps, que l’on a.

Les situations, certes très variables des uns et des autres dans ces nouvelles circonstances, ont ceci de commun qu’elles « affolent » nos boussoles, nos repères, provoquant de la désorientation sur et dans l’espace-temps de nos vies.

Qu’est-ce que le confinement ?

En termes de repères il serait intéressant de s’arrêter quelques instants pour observer et interroger notre imaginaire, nos représentations de la réalité, à travers cette idée même du « confinement » :
À propos du confinement, le dictionnaire Larousse nous dit :
– Situation d’une population animale trop nombreuse dans un espace trop restreint et qui, de ce fait, manque d’oxygène, de nourriture ou d’espace.
– Ensemble des précautions prises pour empêcher la dissémination des produits radioactifs, dans l’environnement d’une installation nucléaire.
– Ensemble des conditions dans lesquelles se trouve un explosif détonant quand il est logé dans une enveloppe résistante.

Et si nous allons voir du côté du verbe « confiner »
– Enfermer, être maintenu dans un espace restreint.
– Toucher aux limites de, être proche de.

Si comme on le dit « nous sommes nos représentations », à quel point notre imaginaire est-il nourri de ces représentations induites, consciemment ou non, par le mot de « confinement » : l’enfermement, la contrainte, la pression, le manque, la soumission, le risque ?
Est-ce que la « porte de sortie » de ce confinement ne serait pas justement dans cette idée même qu’il nous fait toucher à des limites, nous rendant par-là même proche d’une issue ? Si nous allions aux confins du confinement pour mieux en sortir ?

Les trois temps des philosophes grecs

Revenons pour un instant au temps, ce temps qui s’enfuit et que le confinement ne nous aide pas à attraper. La philosophie grecque nous parle de trois types de temps. Il y a d’abord Chronos. Le temps physique, le temps chronologique, celui que l’on mesure : quantitatif, fragmenté, successif, linéaire. C’est le temps qui passe.
Il y a ensuite Kaïros, un temps métaphysique. L’instant T, le temps charnière, celui qui fait qu’il y a un avant et un après. Il est fugace. C’est un  temps particulier, cet instant, qui « change le cours » du temps. C’est le temps que l’on saisit, c’est l’opportunité. Avec lui le temps linéaire va s’infléchir, se courber, se réorienter.
Et puis, il y a Aïon, le temps cyclique. Le cycle des jours et des nuits, des saisons, des années, et aussi le cycle la respiration. Il n’a pas de borne, ni début ni fin. Il est en relation avec un infini, une régénération permanente, un mouvement perpétuel. Un temps qui tourne rond.

Et si nous entendons souvent dire qu’« il y aura un avant et un après ce « confinement », est-ce à dire que ce confinement est Kaïros ? Un temps charnière ?
Quand Kaïros est à proximité, il a trois possibilités : on ne le voit pas ; on le voit et on ne fait rien ; on tend la main et on saisit l’occasion par les cheveux (c’est la représentation de Kaïros).
Profiter de Kaïros, demande de voir et d’agir. Avoir l’œil. Avoir la main.

Du confinement subi au dépouillement consenti

Ouvrons l’œil, prenons la main, élargissons, approfondissons cet imaginaire du confinement.
Allons voir du côté des « confinés » du cloître. N’y mettons aucune qualification cléricale, et pénétrons dans l’enceinte.
Le cloître est aussi un espace fermé. Au cœur des abbayes, des monastères, le cloître est interdit aux profanes. Il est constitué d’une galerie à colonne qui entoure un jardin intérieur. Au centre de ce jardin un puits. Ce jardin est ouvert sur le ciel. Dans ce jardin, il y a des bancs. Autant le déambulatoire rectangulaire, entourant le jardin est dédié au silence, autant le jardin lui est un espace possible d’échanges, de rencontres, de dialogues. Le banc propose de se poser, pour dialoguer. L’enceinte, le ciel, le jardin, le puits, l’homme est là.
Là, comme le disent les anthropologues du sacré, les conditions de l’espace sont réunies pour vivre un temps extraordinaire, en dehors du banal, du commun : une opportunité de créer une dimension nouvelle à l’existence, un clos ouvert. L’issue n’y est que verticale.
La scénographie est habilement pensée, nous invitant possiblement dans notre confinement à « briser le toit de sa maison » (Mircea Eliade), et à créer ce centre, cette ouverture, au cœur de l’enceinte close.

Occasion d’un retour sur soi

Continuons dans cette direction : quitte à être chez moi, autant y être vraiment. Quitte à vivre dans mon chez-moi, autant être dans son chez-soi et habiter son espace intérieur. Il est où l’espace où je déambule en silence ? Il est où le jardin, le banc, le puits, le ciel, l’Homme ? Habiter seul, à deux, à plus. En couple, en famille, avec ou sans animal domestique. Avec un balcon, avec un jardin ou pas. Avec du bruit ou pas, ou parfois.  Sans travail, avec travail, avec télétravail. Occupé, inoccupé, s’occuper. Se couper. Se relier. Aidé. Être aidé. Ou pas. Ou parfois… Et si on se posait, en fermant les yeux, assis, dans le jardin, avec le puits, sous le ciel… et si on « brisait le toit de la maison » ?
Nous vivons tous des situations très variables dans ce confinement. Ces réflexions sont pour ceux qui les lisent, qui les entendent. Pour ceux qui ont des yeux et des mains, pour saisir ou pas Kaïros. C’est ici et maintenant.

Par Lionel NOSJEAN