Charles de Gaulle : de l’histoire au mythe, un héros pour la France

Il est des figures qui écrivent et transcendent l’histoire, marquant de leur sceau des périodes troubles en y apportant vision et puissance d’action. S’identifiant totalement à la destinée de leur pays, ils répondent aux nécessités de l’histoire comme à l’appel de leur âme.

Leur destin extraordinaire ne s’accommode pas de la médiocrité, de la petitesse, des combines politiciennes qui asservissent aux contingences. À l’heure des plus grands périls, confiants en leur étoile, ils deviennent, du fait de leur haute stature, des piliers et des phares, capables de rassembler et de mener à bon port l’arche dans la tempête. On les appelle des héros. « À 49 ans, j’entrais dans l’aventure, comme un homme que le destin jetait hors de toutes les séries » (1) .

La mission

Tout jeune, Charles de Gaulle (1890-1970) , appelé le « petit Lillois » s’est senti investi d’une mission qui dépassait sa personne : restaurer le pouvoir et la légitimité de la France au sein des grandes puissances. Ardent patriote, il a embrassé la carrière militaire pour servir son pays et la haute idée qu’il s’en faisait et dont il connaissait parfaitement tant les hauts faits que les désastres historiques. À l’heure du péril, il va refuser la fatalité de la défaite et s’imposer par la force de son caractère : « Face à l’évènement, c’est à soi-même que recourt l’homme de caractère : son mouvement est d’imposer à l’action sa marque ». Son appel du 18 juin, dans une France humiliée par la capitulation, le désordre et la débâcle, résonne comme un défi pour l’honneur. Il partira pour Londres, seul pays européen encore libre, où Winston Churchill lui apportera son soutien.

Le visionnaire

Visionnaire pragmatique, il n’eut de cesse, dès les années 20, dans Le fil de l’épée (2), et Vers l’armée de métier (3), d’alerter les instances politiques et militaires de la nécessité de réviser la stratégie défensive et la tactique immobiliste de l’armée afin de contrer la menace montante de l’Allemagne nazie. Il fut aussi un homme de terrain puisqu’il mena la seule contre-offensive victorieuse de la Première Guerre mondiale, fut blessé, fait prisonnier et initia cinq tentatives infructueuses d’évasion. Il disait ne jamais renoncer et sut montrer sa grande force de résilience suite aux graves échecs essuyés par les Forces françaises libres : la destruction en juillet 1940 de la flotte française à Mers el Kébir par les alliés britanniques (afin qu’elle ne tombe pas aux mains des forces de l’Axe), l’a profondément meurtri. Mais chez ce pessimiste actif, « l’espérance est une détermination héroïque de l’âme et sa plus haute forme est le désespoir surmonté. »

L’homme

Habile stratège, lucide et assuré dans ses jugements, insensible aux idéologies, doté d’une grande capacité d’adaptation, il ne concèdera rien au désir de plaire, ni à Joseph Staline (allié stratégique pendant le conflit) ni à Franklin Delanoe Roosevelt qui tenait la France pour une puissance de seconde zone. Il savait écouter, mais lent dans sa délibération, il exigeait ensuite promptitude dans l’action. Redoutable communicant, il avait compris l’importance des médias qu’il utilisa largement pendant son mandat présidentiel. La magie de son verbe soulevait les enthousiasmes : « L’action met les ardeurs en œuvre mais c’est la parole qui les suscite ».

Son humour décapant faisait mouche, suscitant autant l’irritation qu’une dévotion inconditionnelle. On le disait dur et son inflexibilité lui valut des inimitiés durables ; mais c’était un homme de parole, fidèle en amitié qui inspira aussi des loyautés durables. Cette exigence constante, il se l’appliquait à lui-même, dans une philosophie de vie toute stoïcienne : « Se dominer soi-même doit devenir une sorte d’habitude, de réflexe obtenu par une gymnastique constante de la volonté ». Son intégrité était légendaire : il tenait à payer scrupuleusement ses factures personnelles pendant ses mandats présidentiels (1958-1969). Homme de mémoire, il dialoguait avec l’avenir mais n’oubliait rien et sa froideur apparente n’avait d’égal que l’attention qu’il portait aux familles de ses collaborateurs. Homme de mesure, il savait faire la part des choses et ne renia jamais ceux qui l’avaient aidé ou guidé, même s’ils l’avaient trahi ou abandonné ultérieurement.

L’épreuve

Chef conscient de l’être, il recherchait l’unité des forces. Il fut confronté à la responsabilité de l’homme de pouvoir dont les choix engagent : la phase de séparation avec l’exil volontaire à Londres, sa condamnation à mort par contumace par le gouvernement de Vichy ; puis l’affrontement et la mise en place d’un mouvement de résistance ; enfin le retour triomphal en 1945 où il acquiert une stature internationale. Puis à nouveau le désaveu en 1946 et la traversée du désert, le rappel au pouvoir en 1958 pour résoudre la crise de l’Algérie, le plébiscite de 1965 et son élection au suffrage universel ; le départ définitif en 1969 suite aux soulèvements de mai 68. Cet homme capable de susciter les plus nobles élans de dépassement et de courage se trouvait démuni et « manquait le but face à l’hostilité des médiocres » comme en a témoigné son premier ministre et successeur Georges Pompidou.

De Gaulle qualifiera mai 68 comme « l’éclatement d’une société d’abondance » : « tout le monde en veut plus, toujours plus », léguant à la postérité une réflexion puissante sur l’écroulement moral d’une société qui s’ennuie et tombe dans l’hybris (4).

Dans ses années de solitude, il rédigera ses Mémoires de guerre (5). Conscient que seule l’épreuve forge les âmes nobles, « La difficulté attire l’homme de caractère car c’est en l’étreignant qu’il se réalise lui-même », il reconnaît la valeur pédagogique de l’échec : « À beaucoup appris, celui qui a connu la peine. » Après sa mort, survenue le 9 novembre 1970, beaucoup revendiqueront sa filiation mais peu sauront conserver son éthique.

Le mythe

À l’heure de la célébration du 50e anniversaire de sa mort, le mythe du général de Gaulle, au nom prédestiné, perdure au-delà des enjeux partisans ; peut-être parce qu’il a su, dans les heures sombres de notre histoire, incarner l’homme providentiel, réveiller la flamme combattante des idéalistes et relever un pays écrasé par la défaite morale et l’incurie de ses gouvernants. Père fondateur, à l’éthique austère, gouvernant habile, il remit l’économie à flot et dota le pays d’une nouvelle constitution (avènement de la Ve République) ; il promut des avancées sociales et d’émancipation féminine (droit de vote en 1946, légalisation de la pilule). Puis roi exilé par l’ingratitude des siens, il quitta le pouvoir suite au référendum perdu de 1969, ne s’estimant alors plus légitime pour représenter le peuple français.

Le philosophe Platon n’eut pas renié ses vertus de discernement, de courage, et de juste mesure, lui qui pensait que les hommes les plus sages devaient assumer le pouvoir, car seuls peuvent gouverner les autres, ceux qui se gouvernent eux-mêmes.

Les gloires nationales n’ont pas vocation à des commémorations solennelles mais à raviver le fil de la mémoire pour construire ensemble un futur digne : la clé est dans le cœur de l’homme.

(1) Les citations extraites des œuvres du général de Gaulle, ont été tirées du hors-série Le Point de juin, juillet 2020 : Penser, résister, gouverner, De Gaulle.
(2) Le Fil de l’épée et autres écrits, Charles de Gaulle, Éditions Plon, 1999, 824 pages
(3) Vers l’armée de métier, Charles de Gaulle, Éditions Berger-Levrault, 1944
(4) Signifie démesure
(5) Mémoires de guerre, Charles de Gaulle, Éditions Gallimard, collection La Pleïade, 2000, 1505 pages
par Sylvianne CARRIÉ