Bouddhisme et stoïcisme Deux réponses atemporelles convergentes pour gérer les époques instables et troublées

Historiquement, dans un monde instable et impermanent, les écoles de philosophie ont cherché des réponses et des solutions pour gérer ces périodes troublées et permettre à l’homme de retrouver une stabilité intérieure. En 2020, face au monde devenu instable, en partie à cause du Coronavirus COVID-19, le bouddhisme et le stoïcisme proposent une voie intérieure convergente.

 

La notion d’impermanence permet de prendre conscience à quel point le monde change tout le temps – on naît, on vit et on meurt –  et sera exprimée de façon philosophique à partir du VIe siècle par des philosophes d’Orient, les bouddhistes et des philosophes d’Occident, les stoïciens. Ces philosophes avaient une conscience très claire que le monde est volatile, incertain, ambigu, complexe (VICA) (1), comme les événements de cette année 2020, à travers la pandémie du virus COVID-19, nous le font découvrir d’une manière forte, choquante, puissante, au niveau planétaire.

Si nous étudions ces deux philosophies, nous nous rendons compte que le bouddhisme et le stoïcisme ont tous deux apporté, dans leur époque instable extérieurement, une réflexion fondée sur la stabilité intérieure et la possibilité de recréer un ordre à l’intérieur de soi-même.

Se construire un rocher intérieur de stabilité

Marc Aurèle, l’empereur philosophe, dans les Pensées pour moi-même (2)  écrit : « Ressembler  au promontoire contre lequel incessamment se brisent les flots. Lui reste debout et, autour de lui, viennent s’assoupir les gonflements de l’onde » (3). Et comme en écho résonne une pensée du Bouddha : « par un vaillant courage, un esprit vigilant, la maîtrise de soi et le renoncement, le sage crée, ô sage, une île qu’aucun flot ne pourra submerger » (4).
C’est l’image du phare, de l’île de stabilité qu’il est possible de construire à l’intérieur de soi. Bouddhistes et stoïciens nous invitent à développer une philosophie qui peut se résumer par ces différents concepts : liberté intérieure ; capacité de compter sur soi-même ; mieux se connaître ; distinguer ce qui est essentiel de ce qui est accessoire et ce qui vaut la peine d’être vécu ; ce pour quoi il faut se battre ou non ; capacité à faire face aux difficultés et à l’adversité à partir de sa propre centralité et de sa force intérieure. En résumé, faire confiance dans nos propres ressources au lieu de toujours dépendre de celles des autres.

Assumer la pratique des enseignements

Lire ces pensées volontairement simples et d’une clarté puissante, est comme parler avec un ami philosophe qui vient nous donner des conseils individuels et universels à la fois.  Il faut y réfléchir et les mettre en pratique.

Épictète (5) dans ses Entretiens, témoigna que déjà à son époque, les apprentis philosophes se plaignaient parce qu’on se moquait d’eux. Il expliqua que c’était normal car lorsque le berger conduit ses moutons dans la prairie et qu’il les ramène le soir dans l’étable, il ne leur demande pas si l’herbe leur a plu. Non, il regarde  la qualité de leur laine et de leur lait, ce qui prouve que l’herbe était bonne. Avec l’enseignement philosophique, c’est identique. Il ne s’agit pas de discourir sur la philosophie, mais de pratiquer l’enseignement. Il faut donc le mâcher, l’avaler, le transformer en action, ce qui prouve qu’on l’a compris.

Une autre parabol, attribuée au Bouddha raconte qu’un guerrier venait de recevoir une flèche ; quand les médecins arrivèrent, avant d’être soigné, le malade commença à demander dans quel angle exact avait été tirée la flèche, de quel bois elle était faite, comment elle avait été construite, dans quel style… Si on commence par investiguer sur toutes les caractéristiques de la flèche, le malade risque de mourir très vite. Il vaut mieux laisser les médecins arracher la flèche et soigner le malade pour qu’il puisse guérir rapidement.

Pour les bouddhistes et les stoïciens, l’urgence n’était pas l’accumulation de connaissances intellectuelles mais la pratique de quelques principes simples. Des pratiques d’ordre mental car le plus difficile à maîtriser en soi-même, c’est l’esprit, qui, comme un cheval fougueux part dans tous les sens.

Parvenir à la maÎtrise de soi

Bouddhisme et stoïcisme proposent deux voies complémentaires : La voie du juste milieu pour le bouddhisme, comment ne pas être un obstacle à soi-même pour le stoïcisme.

Le bouddhisme, « la voie du juste milieu »

L’essentiel de l’enseignement du Bouddha se réfère à la douleur parce qu’il constate que tous les êtres éprouvent une forme d’insatisfaction que se transforme en douleur. Quand la douleur devient durable, elle devient souffrance. Celle-ci nous fait prendre conscience de notre vulnérabilité et nous pousse à nous interroger sur la possibilité de nous en délivrer. Il propose la voie pratique de l’Octuple Noble Sentier (6) : l’éthique, la discipline mentale et la sagesse. Ce sont des pratiques mentales, émotionnelles et corporelles pour se libérer de la souffrance et atteindre un état de bonheur philosophique : observer que la cause de notre souffrance vient de l’attachement à notre égo personnel, mais que nous portons en nous une conscience supérieure qui le regarde agir et peut le maîtriser. Si nous faisons le nécessaire, nous pouvons alors devenir des agents actifs et transformer la situation. Le Bouddha dit : « par soi-même en vérité est fait le mal, par soi-même on est souillé, par soi-même est évité le mal, par soi-même en vérité on est purifié. Pureté et impureté sont personnelles, nul ne peut purifier autrui ». (7)

Devenir responsable de nos actes est la clé de la délivrance de la douleur.

Le stoïcisme, comment ne pas être un obstacle pour soi-même

Les enseignements stoïciens se repartissent en trois disciplines : la physique, la logique et l’éthique et leurs pratiques spirituelles sont l’examen de conscience, la contemplation de la nature, l’usage de la raison (ramener tout aux causes et à une observation neutre de la réalité), la méditation sur la mort et la maîtrise des passions.

Épictète dit : «  [… ] Accuser les autres de ses malheurs, c’est le fait d’un ignorant, les rejeter sur soi c’est commencer à s’instruire, n’en accuser ni les autres, ni soi-même c’est être sage » (8).
Pour les stoïciens, la sagesse consiste à vivre en harmonie avec la nature et le sage est celui qui devient maître de lui-même, puisque la plus grande des libertés est celle de se maîtriser soi-même.
Sénèque (9) dira « obéir à dieux, voilà notre liberté ». Les dieux auxquels il fait allusion sont les lois de la nature. Si nous agissons en harmonie avec ce qui est le meilleur pour nous-mêmes, nous allons extraire une puissance d’être, appelée la vertu. Comment agir en adéquation avec les lois de la nature ? En les investiguant et en les contemplant, d’où la première branche de leur enseignement, la physique : phusis (nature).

L’essentiel de l’enseignement d’Épictète se résume dans cette phrase: « Il y a des choses qui dépendent de nous, il y a des choses qui ne dépendent pas de nous. Ce qui dépend de nous, ce sont nos valeurs, nos opinions, nos pensées, notre comportement, donc nos actes, tout ce qu’on peut maîtriser à l’intérieur de nous-mêmes. Ce qui ne dépend pas de nous, ce sont le corps, les biens matériels, la réputation, les dignités et les honneurs, tout ce qui ne dépend pas de nos propres actes mais des circonstances extérieures. » (10)
Il dit :  « Tu n’as pas choisi de naître, comme prince ou comme esclave, mais une fois que le destin t’a mis dans telle ou telle circonstance, ce qu’on attend de toi c’est que tu joues bien le rôle que la vie t’a invité à jouer. » (11) ou encore : « Tu ne dois pas livrer la terre des monstres, parce que tu n’es pas né Hercule ni Thésée, mais tu peux les imiter en te libérant toi-même des monstres formidables que tu portes en toi. En toi, il y a  un lion, un sanglier, une hydre ; essaie de les contrôler. Essaie de maîtriser la douleur, la peur, l’avidité, l’envie, la malignité, la paresse et la gloutonnerie. Et l’unique manière de vaincre ces monstres est d’avoir présent à l’esprit les dieux, leur être fidèles et obéir aveuglement à leurs mandats » (12).

Dans ses Pensées pour moi-même, Marc Aurèle écrit : « Au petit jour, lorsqu’il t’en coûte de t’éveiller, aie cette pensée présente à l’esprit : c’est pour faire œuvre d’homme que je m’éveille. Serai-je donc encore de méchante humeur, si je vais faire ce pour quoi je suis né, et ce en vue de quoi j’ai été mis au monde ? Ou bien ai-je été formé pour rester couché et me tenir au chaud sous mes couvertures ? [… ] Es-tu donc né pour te donner de l’agrément ? Et, somme toute, es-tu fait pour la passivité ou pour l’activité ? » (13). Quand nous nous sentons paresseux mais que la motivation est d’accomplir une bonne action, que celle-ci nous fasse nous lever et accomplir notre œuvre. Une question à se poser chaque matin.

Convergences entre bouddhisme et stoïcisme

Ces philosophies d’Orient et d’Occident nous invitent à élargir la conscience, à sortir de la focalisation sur notre propre souffrance, de notre propre petitesse qui conduit à la victimisation, à la servilité et au sentiment d’impuissance. Si nous pouvons faire quelque chose, de petit ou de grand, nous devons le faire.

Le bouddhisme et le stoïcisme nous poussent à nous poser les questions suivantes : Comment puis-je rendre le monde plus beau, plus juste, plus vrai, plus authentique à travers mon comportement ? Si je cultive mon propre jardin, le monde ne s’en portera que mieux. C’est une volonté de se reprendre en main, de se maîtriser.

Dans ce monde terriblement incertain, confus, où tout part dans tous les sens, nous pouvons nous demander comment agir, même à une petite échelle. Au lieu de protester, de s’indigner, et de manifester, nous pouvons rester positifs et rechercher les initiatives et les actions intéressantes et utiles auxquelles nous pouvons nous associer. Agir selon ce qui est positif en soi, agir pour transformer l’environnement, et en même temps, rester humble et comme le Petit Prince (14), s’occuper de sa propre rose. Si chacun cultivait sa petite rose et avait pour ami un renard, le monde s’en porterait beaucoup mieux. Commençons par agir sur ce qui est à notre portée. Tel est le message des bouddhistes et des stoïciens.

Article réalisé d’après la conférence sur le thème du bouddhisme et du stoïcisme, donnée à Nouvelle Acropole Bordeaux, le 18 septembre 2020
(1) En anglais VUCA (Volatility, Uncertainty, Complexity, Ambiguity). Acronyme signifiant Volatile, Incertain, Complexe et Ambigu. Concept élaboré par l’armée américaine pour étudier les quatre composantes auxquelles sont confrontées les forces armées dans le théâtre d’opérations. Ce concept a été repris et adapté dans le monde des affaires et de la stratégie des entreprises notamment dans le champ de la stratégie des entreprises
(2) Empereur, philosophe et écrivain romain (121-180) auteur de Pensées pour moi-même, Éditions Garnier Flammarion, 1964, 224 pages
(3) Extrait de Pensées pour moi-même de Marc Aurèle, Livre IV, (49)
(4) Extrait de Les grands textes du bouddhisme, Pierre Crépon, Éditions Albin Michel, 2016, 352 pages, Les sentences de la Loi, Le Dhammapada / La vigilance, 25
(5) Philosophe de l’école stoïcienne (50- 125 ou 130). Esclave affranchi, auteur des Entretiens et du Manuel, précédé des Pensées pour moi-même, Éditions Garnier Flammarion, 1964, 224 pages
(6) Voir encadré
(7) Extrait des Paroles d’Orient de Marc de Smedt, Éditions Albin Michel, 2008, 160 pages, Paroles du Bouddha, page 140
(8) Manuel d’Épictète, V, page 185, Éditions Garnier Flammarion, 1964, 224 pages
(9) Philosophe de l’école stoïcienne (entre 1 et 4 ap. J.-C. – 65), homme d’État romain et auteur d’ouvrages tels que De la colère, De la vie heureuse, De la brièveté de la vie, Lettres à Lucilius et auteur de tragédies en latin comme Médée, Œdipe, Phèdre
Extrait De La vie heureuse, Sénèque, Éditions Mille et une nuit, format poche, 2003, 60 pages
(10) Extrait du Manuel d’Épictète, I, 1, page183, Éditions Garnier Flammarion, 1964, 224 pages
(11) Manuel d’Épictète, Éditions Garnier Flammarion, 1964, 224 pages
(12) Ibidem
(13) Extrait de Pensées pour moi-même de Marc Aurèle, Livre V, (I) page 71, Éditions Garnier Flammarion, 1964, 224 pages
(14) Œuvre de Antoine de Saint-Exupéry, Éditions Gallimard, 1999, 97 pages

« L’Octuple noble sentier », un sentier de huit pratiques

Peu après avoir atteint l’éveil, le Bouddha prononça à Bénarès un discours contenant l’essentiel de son enseignement : Les Quatre nobles vérités : la souffrance, la cause de la souffrance, la cessation de la souffrance et le chemin menant à la cessation de la souffrance. Ce chemin peut se résumer par l’Octuple noble sentier, sentier constitué de huit étapes successives. Il explique comment avancer sur le chemin de la libération et expérimenter dans cette vie un bonheur stable et durable.
Ces huit pratiques sont regroupées dans trois ensembles :
La sagesse qui regroupe la compréhension juste et la pensée juste
L’éthique avec la parole juste, l’action juste et le mode de vie juste
La discipline mentale qui comprend l’effort juste, l’attention juste et la méditation juste

La sagesse
– La compréhension juste : la compréhension des enseignements.
– La pensée juste : une pensée libre, dépouillée d’avidité, de jalousie, de colère, de haine et de cruauté. Une pensée qui se veut être l’expression du cœur, de la compassion et de la bienveillance.

L’éthique
 – La parole juste : elle consiste avant tout à s’exprimer d’une manière noble, vraie et authentique, tout en évitant de faire souffrir ceux auxquels on s’adresse. Éviter de dire des mensonges, de calomnier, de parler de façon haineuse, grossière, de prononcer des paroles frivoles ou futiles
– L’action juste : c’est l’action qui nous fait agir dans le respect de l’autre et de soi-même, en évitant de créer de la souffrance tant pour soi que pour l’autre. S’abstenir de tuer, de voler, de mentir, de se conduire de façon illégitime (au niveau sexuel) et s’abstenir de produits addictifs (alcool, drogue,…).
– Le mode de vie juste : il relève de l’activité professionnelle mais aussi de la vie sociale et des relations aux autres. Éviter les professions qui sont cause de souffrance pour tous les êtres vivants, qui provoquent de la pollution, qui sont toxiques, dangereuses, le commerce des armes, de drogues, de produits néfastes pour la santé.

La discipline mentale
– L’effort juste : c’est l’effort de travailler sur soi-même afin de devenir meilleur et d’éviter la souffrance. Il y a aussi l’effort qui consiste à pratiquer avec les autres, en s’efforçant de créer ensemble les conditions d’une pratique, qui permette d’avancer ensemble sur la voie.
– L’attention juste : Également appelée « pleine conscience », elle consiste à être pleinement présent, ici et maintenant, être attentif à son corps et à sa respiration, aux sensations, agréables, désagréables ou neutres, sans les fuir ni vouloir les retenir mais en les laissant nous traverser simplement. Être attentif à nos états d’esprit afin que l’engagement dans l’action se fasse en conscience.
– La méditation juste : c’est la pratique de la concentration qui est la source de toute pratique bouddhiste. La méditation juste se caractérise, entre autre, par
. l’abandon des trois poisons qui sont l’ignorance, l’avidité et la colère, puis, de tous les états néfastes et états conditionnés,
. un retour à l’instant présent,
. un détachement face au mental et aux pensées,
. l’abandon de la conscience personnelle.

À lire : Vie et enseignements de Bouddha, Jorge A. Livraga, et Laura Winckler, Éditions Nouvelle Acropole, 2005, 112 pages
 par Laura WINCKLER